‹ Les tournaisiens et le roi de BourgesChapitre 23 sur 50 · FAITS MILITAIRES · texte numérisé non relu

FAITS MILITAIRES

L'agitation intérieure fut momentanément calmée par une diversion venue du dehors. Pendant quelques mois, Tournai ne s'occupa plus que de préparatifs guerriers. Cette circonstance nous amène à étudier un point de vue qui est resté dans l'ombre jusqu'à présent, savoir les conséquences militaires de l'adhésion des Tournaisiens au parti de Charles VII.

Déjà, au temps du traité de Troyes, la ville s'était préoccupée des mesures de défense que lui imposait son isolement au milieu de provinces anglo-bourguignonnes; et nous savons que Charles VII, encore que Dauphin, j songeait. « Ayant regard, dit-il dans ses lettres du 30 mars 1422, à ce que ladite ville est assise en frontières des ennemis de Monseigneur et de nous, et fort enviée d'iceux ennemis parce qu'ils (les Tournaisiens) n'ont voulu fîiire le serment aux dits

ennemis, donnons et octroyons tout le profit et

émolument du droit de seigneuriage de la Monnaie de Tournai, pour convertir et employer en la fortification, réparations, emparements, advitaillements, canons, trait, et autres choses nécessaires pour la sûreté et défense d'icelle ville ; donnons aussi aux dits habitants la somme de 6.000 Ib. t. qu'ils doivent chacun an à mon dit seigneur " ( 1 ) . Cette donation ne valut rien

(1) Pièces justificatives 5.

tant que vécut Charles VI, et pas davantage lorsque Charles VII, devenu roi, eut ouljlié les promesses du dauphin ; mais cela n'empêcha point les Tournaisiens d'assurer leur défense. Au moment critique de la succession au trône, ils font des provisions et renforcent le guet (1). Au mois d'avril 1423, probablement sur la demande de Troissj, une commission spéciale entreprend la " Visitation de certains canons, poudres, trait et autres habillements de guerre servant au fait de la garde, tuition et défense de la ville « , et constate l'existence de cent quarante et un canons aux portes et aux tours (2). Un des premiers soins des doyens des métiers fut de faire dégager les portes Morel et Cocquerel et d'inspecter l'artillerie (3) .

Mais c'est surtout à la fin de 1423, lorsque Simon Charles y prit la direction des intérêts français, que Tournai se mit en état de défense. Le 15 décembre, Eustache de Conflans, lieutenant-général du roi et gouverneur de Champagne, visita, en compagnie des commissaires du roi, l'artillerie et les fortifications, notamment les travaux effectués à la porte Cocquerel (4). Et, tout de suite, la rencontre de ces personnages avec Moy, avec Christophe d'Harcourt, jointe à la fermentation populaire, alarme les bourguignons : les uns annoncèrent que ces capitaines concertaient un coup de main sur Mortagne ; d'autres prétendirent qu'il s'agissait d'introduire à Tournai une garnison française (5). Baudouin de Lannoy,

(1) Consaux, 17 novembre 1422. Ext. ii 10.

(2) Reg. No 899fo81 et ss.

(3) Consaux, 29 juin et 8 juillet 1423. Ext. ii 48 et 51.

(4) Ibid. 23 décembre 1423. Ext. ii 76. Eustache de Conflans fut à Tournai les 15, 17, 21, 22, 25, 26 décembre; Christophe d'Harcourt vint le 31. (Présents de vin),

(5) Monstrelet édit. Mettayer, t. ii, p. 18 vo.

qui commandait à Mortagne, demanda du secours (1). Si ces bruits étaient mal fondés, il n'en est pas moins vrai que Simon Charles et les autres agents français songeaient à faire coopérer Tournai, dans une certaine mesure, à leur action militaire. . On le vit dès le début de la campagne suivante.

La place du Crotoj, située à l'embouchure de la Somme et défendue par Jacques d'Harcourt, étant investie par les Anglais, une « journée w fut fixée au 3 mars 1424, pour décider de son sort. Quand approcha le moment de la tenir, Simon Charles et Canlers demandèrent le concours des Tournaisiens pour le salut de cette forteresse, clé de la Picardie, « en la perdition de laquelle tout le corps de la ville a moult grand intérêt. ^ Il ne s'agissait que d'argent : une avance de quatorze mille couronnes destinée à recruter une troupe pour la rescousse de la place. L'unanimité des bannières, " d'une même volonté et affectueux cou-

(1) « A Monsieur le Bègue de Lannoy, chevalier, conseiller et chambellan de mondit seigneur et gouverneur de Lille, capitaine de la ville et chastel de Mortaigne, lequel au mois de décembre mccccxxiii eust remontré à plusieurs du conseil de mondit seigneur, icellui seigneur estant lors en ses pais de Bourgogne, que aucuns capitaines de gens d'armes, ennemis et adversaires de mondit seigneur, qui lors se tenoient en la ville Tournay, avoient fait secrètement, entre eulxet aucuns de ladicte ville, de, par tray son ou autrement, mettre en leur obéissance et gouvernement ladicte ville et chastellenie de Mortaigne ; et pour ce doubtoit ledit capitaine que le nombre de gens d'armes et de trait, qu'il avait lors avec lui ordinairement à souldées pour la garde de ladicte forteresse de Mortaigne, ne fust pas souffisant ni assez fort pour y faire résistance à l'encontre de grosse puissance de gens, si elle y fust venue, en requérent aux dits conseilliers de mondit seigneur, après ce qu'il leur at notiffié le^ inconvéniens que, à cause de ce, eussent peu naistre, remède et provision y estre mis, pour laquelle cause ledit receveur général, pour obtempérer à ce que, par lesdits du conseil de mondit seigneur, fut alors appointé, tîst paiement audit Monsieur le Bègue de Lannoy, pour xxvi compaignons homm'^s de guerre... lxxviii francs ». — Arch. du département du Nord. — B. 1929 — 3™" compte de Guy Guilbaut — 30 octobre 1423, 20 octobre 1424. fo 193.

rage « la vota. Elles brûlaient de voir réunir la somme et former l'armée de secours, d'autant plus qu'on espérait sauver le Crotoj « par le fait et moyen dudit aide seulement : dont la ville aurait à tous jours une perpétuelle honneur et louange « . Pour plus de célérité, cent quarante habitants furent tenus d'apporter chacun cent écus ( 1 ) .

L'on s'occupa du recrutement. La majorité des bannières entendait qu'il se fît au dehors, pour ne point compromettre la sécurité de la ville. Mais le parti populaire, représenté par les fèvres et les tisserands, demanda que les soldats fussent pris « en cette ville et non ailleurs « , et commandés par de notables bourgeois, comme aux beaux jours des milices communales. D'autres proposèrent que l'on admît tout au moins des volontaires tournaisiens.

Mais les temps étaient changés. Malgré cette belle ardeur, Simon Charles ne se faisait aucune illusion sur la résistance que des soldats improvisés offriraient aux forces anglaises. Son projet, celui des commissaires délégués par la ville, consistait à enrôler au pays de Liège quatorze cents hommes d'armes et cinq cents hommes de trait; ils partirent dans cette intention le 9 février (2). Mais, pour être prêt avant le 3 mars, il eut fallu trouver son monde tout de suite. Hélas, ils n'y réussirent point, rentrèrent à Tournai après quinze jours d'efforts infructueux, et la forteresse succomba.

Après le Crotoy, Guise. Depuis que, une à une, toutes les places du nord étaient tombées au pouvoir de la coalition anglo-bourguignonne, ce nid d'aigle était

(1) Consaux, 4, 6 et 8 février 1424. Ext. ii 81-88.

(2) Les commissaires de la ville étaient Jean de Leuze, Jean le Moulquinier et Michel de Gand. (Ext. ii 89). La monstre devait avoir lieu « à deux journées par deçà Liège en approchant le Crotoy «.

devenu le refuge des garnisons françaises. En « ceux de Guise ^ se résumait toute la puissance du roi Charles; de Guise partaient des chevauchées qui tenaient les bourguignons en alerte. Naturellement les Tournaisiens lièrent correspondance et amitié avec cette citadelle du parti national. On leur reprochait même d'y introduire des vivres achetés en Flandres (1). C'est de Guise que venaient les nouvelles du roi et ses émissaires ; c'est là quePiérart de Willeries emmena son prisonnier, le chanoine Lamy ; c'est un détachement de Guise qui escorta nos ambassadeurs pour aller déclarer à Charles VII l'obéissance de la ville ; enfin et surtout, la présence de forces françaises dans la contrée assurait une protection éventuelle (2) .

Quand donc l'on apprit, au mois d'avril 1424, que Jean de Luxembourg avec une armée anglaise avait mis le siège devant Guise, l'émotion fut des plus vives. L'on envoya message sur message pour s'informer des opérations, l'on se ravitailla, l'on travailla aux remparts, l'on acheta des canons ; et, pour ces frais, l'on retint deux quartiers des six mille livres (3). Apres six mois de résistance, Jean de Proisy, qui commandait la place, signa une capitulation, aux termes de laquelle il devait se rendre s'il n'était pas secouru avant le Y^ mars 1425. Alors les Tournaisiens se tournent vers le roi, le suppliant ^ de donner secours, dedans le terme pris, à ceux de Guise " (4).

(1) Ext. II. 22.

(2) Ibid. II 119. «« Sans leur secours, cette ville eut été approchée de plus près de ses ennemis » dit Simon Charles le 22 novembre 1424.

(3) Comptes d'entremise 1423-1424. Autres voyages. — Quatre canons et une veuglaire furent achetés à Binche, (Ibid, Plusieurs besognes et affaires). — Pièces justificatives 19.

(4) Une lettre de Charles, du 26 novembre 1424, fait allusion à cette demande. Pièces justificatives, 19.

C'était un mauvais temps pour Charles VII : la journée de Verneuil (17 août) lui avait coûté sept mille hommes et anéanti les espérances: fondées au début de la campagne. Il sentit le besoin de raffermir le moral de ses fidèles, surtout de ceux qui entendaient les cris de victoire de l'ennemi. " Persévérez, écrit-il à Tournai le 7 octobre, sans avoir quelque regard d'ébahissement à quelconque rapport qu'on vous pourrait faire de la journée bailliée naguère de nos gens à nos anciens ennemis, car elle ne nous a été ni n'est point, grâce à Notre-Seigneur, si préjudiciable comme l'on vous pourrait rapporter " (I), Et, le 26 novembre : " Nonobstant le cas avenu à Verneuil, toutefois sommes-nous encore, la merci Dieu, assez fort et puissant pour contester à l'entreprise de nos ennemis, moyennant l'aide de Dieu premièrement, notre sainte et juste querelle, et le bon secours, service et confort que nous avons, tant de nos bons vassaux que de nos amis et bienveillants... Nous avons bien espoir de porter bon remède au dit fait de Guise, de prendre bon appointement sur toutes nos autres affaires, et de brièvement vous visiter en notre personne ; car aussi est-ce l'un des plus grands désirs que nous ayons, pour cause de la grande amour et recommandable loyauté que, nonobstant toutes adversités, avez toujours eue par bonne constance envers nous et notre seigneurie, et que jamais ne sera par nous mise en oubli » (2). Simon Charles avait annoncé, le 7 septembre, que le roi irait à Reims après la conférence qui devait se tenir à Angers (3). Mais ces espérances faillirent bientôt.

(1) Pièces justificatives, 18.

(2)lbid. 19.

{^) Ext. II 10"). Charles VII séjourna à Angers du 18 au 22 octobre, et y conclut un traité avec le duc de Bretagne (de Beaucourt, op. cit. ii 76-78j.

Guise fut perdu (1). ïl ne resta plus que Mouzon avec quelques petites places de la vallée de la haute Meuse.

A ce moment, les préoccupations des acteurs du grand drame et l'attention universelle se portèrent tout à coup sur le Hainaut, où se déroulait un épisode tapageur, suite des aventures de Jacqueline de Bavière.' Et c'était très intéressant pour Tournai, car le Hainaut formait la seconde branche de l'étau qui l'enserrait. Naguère, lorsque Jacqueline avait épousé un fils du roi de France, l'influence du comte Guillaume, son père, était devenue prépondérante ici. Il disposa de Mortagne (2), eut une délégation sur l'aide royale de six mille livres (3) , et fit nommer bailli un de ses gentilshommes (4). En retour, c'est à lui que les Tournaisiens recoururent pour les sauver de la disette, quand les frontières des pays voisins se fermèrent à l'exportation des grains et de la viande. Le dauphin Jean, mari de Jacqueline, et le comte Guillaume étant morts en 1417, l'héritière du Hainaut se remaria l'année suivante avec Jean duc de Brabant, neveu de Jean sans Peur. L'union ne fut pas heureuse; la princesse quitta son mari et passa en Angleterre, où elle fit la conquête de Humphroy duc de Glocester, frère du roi Henri V et du régent Bedford. Et voilà que cet Anglais,

(1) La place fut rendue le 26 février 1425.

(2) Par lettres du 9 juillet 1406, Charles VI donna en dot à son fils Jean la terre de Mortagne. Si Jean mourait sans enfants, le roi, tout en reprenant le droit de mettre un capitaine à Mortagne, devait laisser à la veuve les revenus de la terre. (Devillers. Cartulaire des Ckâatés de: Hainaut, i; m pp. 270-271). . , , • . .., . .j

(3) Ext. t. ip. 94. ' . ; i )

(4) Cf. p. 38 ci-dessus. M

uni à Jacqueline par un mariage des plus contestables, forma le projet de revendiquer le liainaut. Rien n'était mieux fait pour rompre l'alliance anglo-bourguignonne ; car le Hainaut et le Brabant semblaient destinés, sauf malencontre, à grossir un jour le domaine de Philippe.

Aux yeux des Tournaisiens, il y avait deux choses dans cette affaire : d'abord l'Anglais, l'ennemi héréditaire, contre lequel ils ne pouvaient hésiter à se déclarer; mais aussi une excellente occasion de se rapprocher du duc de Bourgogne et d'obtenir l'alliance, infiniment précieuse, du Brabant et du Hainaut. Aussi les voyons-nous s'empresser auprès du duc de Brabant dès le début de ses infortunes conjugales. En novembre 1422, revenant de Lille, où il était allé se plaindre à Philippe, ce prince passa par Tournai et y reçut des honneurs extraordinaires (1). Au printemps suivant, comme en prévision d'une agression prochaine, l'on avait fermé les frontières du Hainaut à l'exportation des victuailles, le duc, sollicité personnellement, lit une exception en faveur de Tournai (2).

Après l'élévation des bannières, l'idée de contracter une alliance avec lui, dans le double but de repousser Glocester et d'assurer les relations commerciales, lit rapidement du chemin, lanôée par les doyens des métiers, et combien à propos si l'on se rappelle que nos relations avec les Flandres étaient alors sérieusement menacées (3). L'on s'informa d'abord s'il n'était pas lié avec l'Angleterre par d'anciens traités. Puis on lui proposa " d'avoir alliance et d'être unis ensemble, le dit seigneur et la ville de Tournai, afin de résister

(1) Ext. II 11 et De Dynter, chron. de Brabant, édit. de Ram, t. i p. 91, Les Tournaisiens allèrent au-devant du duc à la distance de deux milles.

(2) Ext. II 38, 39.

(3) Consaux, 1 juillet 1423. Ext. ii 48.

aux Anglais, ennemis d'icelui seigneur et d'icelle ville ?• (1). Le projet fut dès lors poursuivi sans relâche par les Tournaisiens.

En ceci, comme en tout le reste, la direction de Simon Charles précisa notre politique. Peu de temps après l'arrivée de cet habile homme, Guillaume de Sars et un autre envoyé du duc de Brabant vinrent conférer avec lui au sujet de la négociation engagée (2). Le roi luimême s'y intéressait (3). Toutefois, malgré un échange continu de lettres et de députations (4), l'alliance n'était qu'ébauchée quand, à la fin de cette année, s'annonça comme très prochaine l'éventualité qu'on redoutait depuis longtemps, savoir l'arrivée de Jacqueline et de Glocester en Hainaut à la tête d'une armée anglaise. Le 30 septembre, la question de l'alliance brabançonne est de nouveau soulevée par les bannières (5) ; une

(1) Ibid. 49.

(2) Cf. Comptes d'entremise, 1423-1424, chap. des dons : Goblet d'argent doré donné à M. Guillaume de Sars, ambassadeur du duc de Brabant, envoyé vers les ambassadeurs du roi étant en cette ville, pour cause de certains traités commencés entre ledit Seigneur et ses pays d'une part et la ville de Tournai d'autre, afin que toujours de bien en mieux marchandise ait cours entre les deux. Autre goblet donné au compagnon de G. de Sars. — Présents de vin, le 25 novembre l423, aux ambassadeurs du duc de Brabant; le 26, aux ambassadeurs du roi et de Monseigneur le duc de Brabant ensemble, 20 lots.

(3) G. de Sars fut encore à Tournai les 21, 22 et 23 mars 1424, « pardevers les ambassadeurs du roi pour ouïr aucune crédence qu'ils avaient à dire et exposer de par le roi au duc - (Cartul. des Comtes de Hainaut t. IV p. 37). Un passage de la lettre de Charles VII du 22 janvier 1424 (Pièces justificatives, 13), reçue le 22 février, semble viser les pourparlers engagés avec Jean de Brabant.

(4) Cf. notamment Ext. ii 80. Le duc mande trois jurisconsultes tournaisiens pour certaines choses touchant son bien et son honneur. II faut rapprocher de ce texte un extrait de compte de 1425. (Cartulaire des Comtes de Hainaut t. vi p. 253) d'où résulte que le duc envoya deux fois à Tournai dans le courant de cette année pour « conseiller la bulle du Saint-Père «.

(5) Consaux 30 septembre : « D'avoir alliance avec Mgr de Brabant et son pays et aussi aux Liégeois >.. Ce point fait partie d'un ensemble de propositions des bannières.

députation — c'était la troisième depuis un an — se rend à Malines pour avoir réponse aux offres de la ville et obtient l'autorisation d'exporter des viandes du Brabant(l).

Mais quand, au mois d'octobre, l'on apprit que Glocester embarquait six mille Anglais pour conquérir le Hainaut,les rôles changèrent, et c'est le duc de Brabant qui sollicita les Tournaisiens. Le 17, jour même que l'Anglais débarquait à Calais, messire Roland de Borgueval et maître Roger de Wousel vinrent demander :

P Que, si les Anglais voulaient passer près de Tournai, la ville les en empêchât.

2*" Qu'elle envoyât, au secours de leur maître, des gens d'armes, des arbalétriers et des archers.

En retour le duc promettait « si la ville avait à faire, d'être prêt à l'aider " (2).

Ceci intéressait trop les afîliires du roi pour que son commissaire ne prît point le dé de la conversation. Simon Charles accompagna donc les délégués des Consaux quand ils allèrent conférer avec les ambassadeurs brabançons, rédigea le rapport destiné aux collèges des bannières et le projet de résolution, formula les ■instructions des députés que la Ville envoya au duc, et partit avec eux (3).

Ils reçurent à Louvain des honneurs et des présents, mais l'alliance ne fut pas encore signée (4).

(1) Jean Autoupet, Jean le Prince, doyen des aumucheurs et Jacques de Buis furent en route, pour celte mission, pendant onze jours finissant le 10 octobre (comptes d'entremise 1423-24. Voyages et ambassades).

(2) Consaux, 17 octobre 1424. Cf. Ext. 109.

(3) Consaux, 17, 21, 23 et 30 octobre 1424. Cf. Extraits anal. t. ii pp. 109-111. Les ambassadeurs de la ville furent Caron Destrayelles et Jean Leprince ; partis le 24, ils revinrent le 29 de Louvain. Comptes d'entremise 1423-4, autres voyages et ambassade*).

(4j Consaux, 30 octobre 1424. Ext. ii 111.

Sur ces entrefaites les Anglais pénétrèrent en Hainaut, par Bouchain, et prirent possession de Valenciennes (23 novembre) (1). Bien qu'ils ne fissent point mine d'en vouloir à Tournai, leur présence dans le comté voisin mit la ville en émoi. A partir de ce moment, le souci de la défense domine l'esprit public. Il faut, puisque l'Anglais est à nos portes, d'abord cesser nos querelles et- vivre " en amour et concorde, union et bonne foi ^^ ; et, à ce propos, l'on songe de nouveau à instituer ici ces magistrats appelés paiseu?'s, établis dans d'autres villes " pour apaiser gens ^ . Il faut se pourvoir de vivres et de munitions. Il faut surtout organiser une force armée pour garder les remparts et faire des sorties (2).

Afin d'avoir une troupe de campagne, l'on choisit dans chaque dizaine du guet un homme " des plus habiles de trait, soit d'arc à main ou d'arbalète ^ ; les élus devront porter un chaperon aux armes de la ville et seront commandés par un capitaine et un lieutenant tournaisiens ; ils feront des sorties dans la banlieue et le bailliage contre les Anglais ou autres ennemis, sur l'ordre des prévôts, du souverain-doyen et des commis à la guerre (3). En même temps, l'on tentait de se prévaloir de la neutralité pour éviter la visite de Glocester (4) .

(1) On voit par les comptes que des émissaires tournaisiens surveillaient les anglais depuis Calais; les 21 et 22 novembre, c'est à Valenciennes qu'on va prendre des nouvelles. L'on va aussi demander à Lannoy, gouverneur de Lille, « comment il s'ordonnerait à la venue et contre les anglais » et l'on écrit à l'abbé de Saint-Amand de « se garder en l'obéissance du roi ». (Comptes d'entremise 1423-4. Voyages). Une commission, chargée des préparatifs nécessaires pour la garde de la ville et pour la guerre, fut élue le 22. Le nombre des canonniers fut porté de 42 à 60. (Consaux 28 novembre).

(2) Consaux, 7 décembre 1424. Ext. ii 126. (3j Consaux, 10 décembre. Ext. ii 126.

(4) Ext. II 126, 130, 131.

Mais bientôt tout l'intérêt de cet épisode fut concentré en Hainaut. Le duc de Brabant, pour chasser l'intrus, assembla une armée formidable dans laquelle se trouvèrent réunis, avec la noblesse et les communes brabançonnes, des corps bourguignons et plusieurs chevaliers français, parmi lesquels Xaintrailles, venus de Guise pour combattre les Anglais. Le P"" décembre, il annonça aux Tournaisiens son intention de se mettre en campagne à bref délai, les invitant à tenir prêts leurs gens (1). Mais, tout en s'occupant de former une compagnie d'arbalétriers, on lui rappela que l'alliance n'était pas encore conclue : les arbalétriers ne partiront pas si le traité n'est pas signé (2). On députe, on écrit (3) ; enfin le duc donne sa parole et promet par ses lettres closes « de secouri)" et venir aider les Tournaisiens s ils avaient à faire contre les Anglais «. Mais l'engagement n'était pas pris sous son sceau, ni sous le sceau de ses bonnes villes, comme il avait été convenu (4). Que faire alors? C'est la question qui fut posée aux bannières le dimanche 7 janvier 1425. Leur réponse s'inspire de mobiles d'ordre national ; elle reflète l'impression réconfortante et les espérances que donnait l'union des partis, réalisée pour la première fois contre la domination étrangère. « Les bannières sont toutes d'accord d'envoyer les arbalétriers pour montrer bonne volonté de grever les Anglais, qui tant furent et sont encore ennemis du roi et de nous, et pour notre honneur et loyauté acquitter. Et leur semble en vérité

(1) Consauî, 1 décembre. Ext. ii 124.

(2) Consaux, 19 décembre : « Quant aux arbalétriers, quand Mgr de Brabant et ses bonnes villes seront alliés avec la ville, on y avisera ».

(3) Ambassade de Jacques de Buis et de Jean Leprince du 3 au 15 décembre. Lettre minutée par Simon Charles le 21. Lettres du duc le 6 janvier. (Consaux et Comptes d'entremise, passim).

(4) Ext. II 132-135.

que, -si journée il y a si près de nous, et que nous n'y fussions, nous serions les plus déshonorés des autres, et mal montrés et acquittés de bon renom et loyauté que nous avons « (1). Cependant une nouvelle ambassade fut envoyée, qui rapporta de Bruxelles un projet de traité (2).

Les arbalétriers de Tournai ne prenaient la campagne que pour le service du roi, et, qui plus est, avec le roi lui-même. C'est donc ici une dérogation à la règle générale, mais que justifiait, dans ces circonstances extraordinaires, l'intérêt de la monarchie. Ils allèrent en l'armée du duc de Brabant « pour le bien et honneur du roi w. C'est le même eifectif, le même équipement, le môme luxe d'uniformes, de drapeaux et d'accessoires que dans les expéditions de 1410 à 1415; de plus, la compagnie emportait quelques veuglaires (3). Le commandement fut donné cette fois, avec la forte solde de six livres par jour, non plus au vieil Ernoul le Muisis, qui était tombé en disgrâce, mais à un homme nouveau, Ernoul de Helscamp, habile aux armes et agréable au peuple (4).

Sous la pression des événenients, les Tournaisiens se sentaient enflammés d'une ardeur guerrière. Naguère ils eussent voulu constituer à eux seuls l'armée de

(1) Ibid.

(2) Le 11 février, les députés rapportèrent « la minute des lettres que ledit Seigneur de Brabant) voudrait bailler pour la sûreté de la ville, pourvu que la ville lui baillât pareilles lettres ». (Consaux).

(3) V. le compte spécial reg. n» 2848.

(4^ Helscamp fut nommé sitôt après le renouvellement de la Loi. (Ext. Il 142). En 1420, il avait eu le prix aux joutes de Bruges; en 1421, à celles de l'Epinette à Lille. (Comptes d'entremise, présents de vin). Nous verrons plus loin le rôle politique de ce personnage.

secours demandée pour le Crotoy; maintenant ils organisaient une troupe de campagne pour protéger la banlieue et le bailliage ; pouvaient-ils laisser échapper l'occasion de prendre part à la grande bataille qui se préparait en Hainaut? Trois cents volontaires résolurent d'accompagner les arbalétriers à l'armée du duc de Brabant ; parmi eux se trouvèrent, comme bien l'on pense, les plus exaltés du parti populaire, notamment plusieurs bannis. On les appela « compagnons de bon vouloir ^ (1). Les hommes sérieux, ceux de la Loi en particulier, montraient une médiocre confiance dans la vocation militaire de gens qui n'avaient fait leurs preuves que sur le Marché ou au Becquerel les jours d'émeute. Aussi ne leur confièrent-ils pas l'uniforme tournaisien, et ne leur promirent-ils point de solde, se réservant de les rémunérer " quand on aurait ouï nouvelles de leur maintien et gouvernement «. Les compagnons de bon vouloir eurent un étendard et du drap pour se faire des croix blanches, insigne usité dans le parti français.

Le 2 mars, Jean de Brabant fit demander qne nos soldats partissent sans délai pour Hal, car il venait d'apprendre que Glocester était sur les champs. La bataille paraissait si prochaine, dit le messager en excusant son maître, que pas un gentilhomme n'avait voulu se détacher de l'armée pour aller à Tournai (2). Malheureusement notre petite troupe ne savait par où passer pour arriver sans encombre au rendez-vous : en Plainaut elle se heurterait à l'ennemi; d'autre part,

(1) De Smet p. 388. Suivant le reg. 2848, ils étaient « seize dizaines de compagnons à pied, qui se nommaient de bon vouloir, qui s'étaient assemblés et joints avec lesdits arbalétriers et sauldoyers ». V. aussi Consaux 13 mars et 3 avril. Parmis les bannis qui avaient pris part à l'expédition, l'on cite Simon de WiUeries et Willemet Delahors.

pour traverser la Flandre, il fallait une permission du duc de Bourgogne. Cinq jours pour obtenir celle-ci, deux jours pour la signifier aux baillis d'Audenarde et d'Alost, cela retarda le départ jusqu'au 9 mars (1). La veille, le peuple avait voté unanimement que, sitôt le passage obtenu, « on fit nos arbalétriers partir, au nom de Dieu, tantôt et incontinent, sans nul délai ni arriérance quelconque, afin que l'honneur de la ville et la promesse faite à Monseigneur de Brabant soit pleinement gardée et accomplie ^ (2). Notre troupe partit enfin, avec le cérémonial en usage dans ces occasions solennelles. Les prévôts, la Loi, les sergents de ville à cheval conduisaient le cortège, et la compagnie des canonniers l'escortait. On alla jusqu'à Espierres, en suivant la rive gauche de 1 Escaut; là, on pénétra en Flandre et, par Audenarde et Grammont, l'on parvint à Hal, pour aller ensuite rejoindre l'armée brabançonne; qui venait de s'emparer de Braine-le-Comte (11 mars). La campagne de Hainaut ne fit pas honneur aux communes, qui, au dire des chroniqueurs, formaient une masse de trente à quarante mille hommes. D'abord, en dépit de la capitulation, suivant laquelle Braine et sa garnison devaient être épargnées, cette foule indisciplinée ne put s'empêcher de piller et de massacrer. Autre chose quand il s'agit de faire face à l'ennemi. Ce fut le IG mars, à peu de distance de Braine; un corps de huit cents cavaliers anglais se montra. Alors, tandis que les gentilshommes et les archers prenaient position, la plus grande partie des communes s'enfuit " par grand desroy, laissant par les champs leurs armures choir sans nombre, avec leurs chars et leurs

(1) Consaux, 7 mars et reg. 2848.

(2) Ext. II 148.

charettes et autres habillements de guerre. Si en demeura-t-il assez peu avec leurs chefs, et ne tint pas à eux que, ce jour, ledit comte de Saint-Pol, et les autres seigneurs et capitaines qui étaient avec ne reçussent grand déshonneur et grand dommage « (1). Quelle fut la conduite des Tournaisiens ? Suivant un interpolateurdeMonstrelet, ils coururent aussi vite que les autres (2). Par contre, la chronique locale dit ceci : " Tout se mirent en bataille, réservé les dits Brabançons, qui, non osant attendre les Anglais, s'enfuirent. Et ladite compagnie tournaisienne demeurant en ordonnance pour recevoir les ennemis, lesdits Anglais ne les osèrent envahir, sachant qu'ils ne les pouvaient avoir sans grande perte des leurs, à cause du trait dont ils étaient fournis. Et les Tournaisiens, ainsi échappés à leur honneur, se retrairent vers Tournai. ^ La part faite d'une amusante vanterie, — il est vrai d'ailleurs que les Anglais furent tenus à distance — ces deux textes peuvent se concilier. Nos compagnons de bon vouloir, braillards et buveurs (3), auraient prouvé une fois de plus que les milices communales, tant par l'insuffisance de l'armement que par le défaut d'éducation, étaient désormais impropres au service de campagne. L'on avait eu raison de ne pas les solder, de ne pas les vêtir des couleurs tournaisiennes ; on ne les jugea dignes d'aucune faveur à leur retour (4).

(1) Monstrelet, édit, Mettayer, t. ii p. 22 v».

(2) Vinchant. Annales de Hainaut, t. iv p. 96 : « Or est vérité que la plus grande partie des communes de Brabant dessusdites, avec aucuns autres, comme de Tournay, doutant qu'ils seraient envahies desdits anglais, s'estoient départis d'avec ledit comte de Saint-Pol, en fuyant par grand desroy... » et le reste comme ci-dessus. Je n'ai pu vérifier l'origine de cette interpolation.

(3) Un jour, il fallut que le capitaine leur prêtât 55 sous « pour éviter aucun péril et inconvénient qui estoit apparent d'advenir » (reg. 2848).

(4) Avant leur départ, la Ville leur avait donné 20 Ib. ; en cours de route Etienne de Willeries leur en paya 12. Et ce fut tout.

Autre chose des arbalétriers. Ceux-ci doivent être compris, dans le texte de Monstrelet, parmi les archers que le comte de Saint-Pol rangea sur la même ligne que les gentilshommes, et qui attendirent l'ennemi de pied ferme (1). Outre le récit de l'écrivain tournaisien, l'on peut invoquer en leur faveur un fait significatif : c'est que la Ville leur paya un mois de solde, bien qu'ils n'eussent servi que trois semaines ; et que cette grâce fut sollicitée un jour que Xaintrailles, passant par Tournai, put leur donner son certificat (2).

Bientôt Glocester repassa le détroit, laissant la pauvre Jacqueline aux prises avec la puissance bourguignonne. Son aventure, en donnant un rôle militaire à la partie la plus turbulente du peuple tournaisien, implanta ici des habitudes de brigandage qu'il fallut ensuite réprimer. Les Consaux avaient beau ajourner, malgré les instances des doyens, la formation de cette troupe de campagne dont il a été question ; des bandes se formèrent qui se répandirent dans les villages du Hainaut, pillant les fermes et maltraitant d'inoffensifs paysans. Le 15 avril, on fit voter par les métiers une ordonnance qui défendait « de sortir de la ville * sous •' ombre de la guerre de Hainaut, sans grâce ou licence, « pour Mre course, vilenie ou dommage à nul de nos « bons voisins et amis, ni, en s'avouant de la ville, de " porter quelques bannières, pennons, étendards ni » autres insignes, en se mêlant de cette guerre « (8). L'Anglais parti, la Ville considérait son rôle comme

(1) Monstrelet, loc. cit. « Toutefois ledit comte de Saint-Pol fit mettre ses gens en ordonnance sur une montagne, c'est à savoir ses gentilshommes et archers... »»

(2) Consaux 3 et 30 avril. (Ext. ii 153). Xaintrailles vint à Tournai le 29 décembre 1424 et le 3 avril 1425. Vraisemblablement, il partit avec Simon Charles. (Présents de vin).

(3) Ext. II 154.

terminé. Et, quand le duc de Brabant assiégea Jacqueline dans Mons, si quelques Tournaisiens se joignirent isolément à l'expédition, les Consaux refusèrent leur concours (1).

L'on sait que la campagne de Hainaut ne fut que le prélude d'une longue guerre, qui absorba pendant trois ans une grande partie des forces bourguignonnes et de l'activité personnelle de Philippe-le-Bon. Celui-ci, désertant ses résidences de Flandre et de Bourgogne, espaçant ses voyages à Paris, passera de longs mois en Hollande, où Jacqueline tiendra la campagne. Il est certain que cette diversion ne fut pas sans influence sur les destinées tournaisiennes. Si désormais, en dépit des obstacles toujours renouvelés, les traités de neutralité vont être prorogés d'année en année, les occupations du duc en Hollande n'en seront pas le moindre motif.

(1) Ibid. 167, 168, 170, 171. Etienne de Willeries et Ernoul de Helscamp prirent part à ce siège. (Comptes d'entremise 1424. Voyages).

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