‹ Les tournaisiens et le roi de BourgesChapitre 24 sur 50 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La Démagogie.

§ 1l'émeute victorieuse.

Rappelons-nous que, au mois de septembre 1424, Lotard de Willeries était allé rejoindre le roi à Poitiers (1). Arrivé là pour traiter de la politique tournaisienne et des partis qui divisaient la commune, c'est de la politique royale, et des influences qui divisaient la Cour, qu'il fut le plus occupé. Et nous devons nous y intéresser aussi, parce que les changements qui se produisirent alors dans le conseil du roi étaient de nature à influer beaucoup sur le gouvernement et les relations de cette ville.

Des conférences entamées depuis longtemps sous les auspices des ducs de Bretagne et de Savoie, qui avaient assumé le rôle de médiateurs entre • les princes français, aboutirent, au commencement de 1425, à un double résultat : d'une part des préliminaires de paix furent conclus entre le roi et le duc de Bourgogne (traité de Montluel, janvier 1425); d'autre part, le comte de Richemont, frère du duc de Bretagne, prit la

(1) Ext. anal. Il 104, note 1.

direction des affiiires royales, ce qui entraîna la disgrâce des singuliers ministres qui avaient présidé aux débuts du règne ( 1 ) .

Ce coup de théâtre se préparait lorsque Lotard arriva à Poitiers. Notre clerc resta auprès du roi pour suivre les événements et ne prit le chemin du retour qu'au lendemain de l'assemblée de Chinon, dans laquelle Richemont ceignit l'épée de connétable (7 mars). Il apporta à Tournai le texte des actes diplomatiques qui avaient fixé la nouvelle orientation (2). Le roi tenait tant à publier les événements accomplis que, craignant que Willeries fût arrêté en chemin, il fit partir le 11 mars Jacques Boutillier, chargé de faire le même récit aux Tournaisiens « afin qu'ils en fussent consolés et réjouis ^ (3). Tout n'était pas fini cependant : Jean Louvet, dit le président de Provence, tout-puissant jusque-là, et qui tenait Charles Vil dans une sorte de tutelle, ne le lâcha qu'après une résistance de trois mois.

(1) De Beaucourt, op. cit., t. ii, pp. 73-88.

(2) Ext. II 157-160. Lotard était à Poitiers le 7 octobre 1424, puisque de ce jour est datée la lettre que le roi confia à Etienne, son frère et son compagnon. (V. Pièces justificatives, 18). Il quitta Chinon un peu avant le 14 mars 1425 (Pièces justificatives, 20), mais ne parvint à Tournai que le 23 avril. Noter que les frais de ce voyage ne furent pas payés par la ville, sans doute parce que Willeries était considéré comme un agent du parti bourgeois. L'on savait, avant le retour de Lotard, ce qui s'était passé à Chinon, comme le prouve le texte suivant : « A AUard Simon, lequel, le troisième jour du mois d'avril ledit an (1425), apporta nouvelles à mes dis Seigneurs, présent grant quantité du peuple de la dite ville, du fait et estât du roy nostre sire et de ses gens estans à Cynon. » (Comptes d'entremise 1424-1425, dons aux chevaucheurs).

(3) Pièces justificatives, 20. On sait que Boutillier résidait habituellement à la cour : «A Jaquemart Boutillier, pour le salaire de la paine et travail qu'il a eu, et des despens par lui fais, poursivant le roi nostre Seigneur et sa court, tant à Bourges, à Poitiers comme ailleurs, pour en rescripre à mes dis Seigneurs [les Consaux], et faire savoir toutes nouvelles; auquel voiage il demeura par longtemps. Pour ce, à lui, xxxii Ib. « (Comptes d'entremise 1424-1425, bien de justice).

C'est dans ces circonstances que Simon Charles quitta Tournai. 11 partit le 4 avril 1425, au moment que l'équipée de Glocester venait de se terminer, et qu'une ambassade tournaisienne revenait de Bruges, apportant la quasi-certitude que le traité de sur-état serait prorogé (1). Mais la brusquerie de ce départ fait supposer un rappel, d'ailleurs très vraisemblable. En effet Richemont, comme la suite le montrera, entendait se mettre personnellement en i»elation avec Tournai par des émissaires à lui. Quoi de plus naturel dès lors que la retraite de l'homme qui avait représenté les ministres déchus? (2). Cette hypothèse se confirme lorsqu'on voit Simon Charles, arrivé en Berry au plus fort de la lutte entre Louvet et le connétable, se rendre immédiatement, non pas auprès de Richemont, mais auprès du roi qu'entouraient encore ses anciens conseillers, et chargé par ceux-ci de prendre leur défense devant les Tourangeaux (3). Toutefois il ne partagea point leur disgrâce et ne s'éloigna de la Cour que pour remplir de nouvelles et importantes missions (4). L'on

(1) Ext. II 152. Le vin de la ville fut offert à Simon Charles jusqu'au 4. Cette date est indiquée aussi dans l'article de compte relatif à Pierre de Nouveauville, qui accompagna Simon Charles (Comptes généraux avrilseptembre 1425). La veille, comme on a vu ci-dessus, Allard Simon avait apporté la nouvelle de l'assemblée de Chinon. Il y a lieu de supposer que Simon Charles fil route avec Xaintrailies, qui était à Tournai le 3. Quant à son itinéraire, une indication résulte du fait que Jean Vandermaire, valet de Nouveauville, fut pris et emprisonné à Sellez en Allemagne (Selz près Rastatt?; (Cf. Comptes d'entremise 1424-1425).

(2) Dès le 16 mars, on attendait l'arrivée de deux seigneurs que le roi, disait-on, envoyait à Tournai (Ext. ii 150;. — Suivant Monstrelet (édit. Mettayer t. ii p. 11), Simon Charles serait devenu impopulaire à Tournai. Il y a en cela quelque chose de vrai, comme dans la plupart des informations de ce chroniqueur touchant les affaires tournaisiennes : c'est que la faction reprenait le dessus, et qu'elle n'aimait guère Simon Charles.

(3) De Beaucourt, t. ii p. 94.

(4) Simon Charles conserva des relations suivies avec la ville de Tournai. On eut de lui des lettres en août 1426 (Ext. ii 210) ; il s'occupait des affaires de la ville en mars 1427. (Comptes d'entremise 1427, voyages et ambassades.)

peut croire aussi que le connétable, qui voulait avant tout s'entendre avec le duc de Bourgogne, crut lui plaire en retirant le commissaire de Charles VII. Quoiqu'il en soit, ce rappel fut une lourde faute.

A de certains points de vue, la tâche de Simon Charles paraissait accomplie. Non seulement il avait restauré le bailliage, rouvert la Monnaie, régularisé le paiement des six mille livres, assuré la défense ; mais surtout, il a^ait ramené l'ordre et restauré l'autorité. Par son intervention, la guerre civile avait cessé, et l'entente s'était rétablie entre les Consaux et le peuple. Quant aux relations extérieures, l'habile commissaire avait obtenu des résultats non moins remarquables : la grosse question du traité avec le duc de Bourgogne était résolue, d'autre part, en ébauchant une alliance avec le Brabant, il avait tiré les Tournaisiens de leur dangereux isolement. Mais croyait-il les avoir mis à l'abri de nouvelles crises?. Le penser serait faire peu de cas de sa clairvoyance; et nous l'imaginerons plutôt, au moment qu'il jette un dernier regard sur la ville, absorbé dans de sombres prévisions. Déjà l'émeute de septembre, sans réussir à faire une révolution, avait porté un coup décisif à la politique d'union. Depuis lors, le parti populaire s'était relevé, avait destitué les doyens trop modérés et harcelait les Consaux de ses revendications. Si, dans les premiers mois de 1425, le fracas de l'aventure Glocester fit oublier les discordes civiles, bientôt celles-ci reprirent une nouvelle ardeur.

Un des métiers sur lesquels s'appuyait la démagogie, celui des tisserands, mena le branle. Depuis longtemps il s'acharnait contre son ancien doyen André Delepre^

coupable sans doute de complaisance envers la bourgeoisie (1). Le 14 mai, Delepré, à bout de patience, assaillit à coups d'épée le doyen en fonctions, Guillaume de Brabant, qui était un démagogue notoire. Là-dessus toute la corporation entre en effervescence, fait grève, se démène si bien que les prévôts et jurés — qui ne feront bientôt plus qu'obéir à l'émeute — condamnent Delepré à avoir le poing coupé. Hissé sur un échafaud qu'entouraient deux ou trois cents tisserands, le malheureux allait subir sa peine, quand quelques hommes résolus fendirent la foule le couteau à la main, l'arrachèrent des mains du bourreau et l'emmenèrent à la cathédrale.

Les tisserands, revenus de leur surprise, appelèrent le peuple aux armes. La cathédrale fut cernée durant la nuit. Le lendemain, sur l'ordre des Consaux, Delepré se rendit et eut le poing coupé. Non contents de ce triste succès, les tisserands réclamèrent à grand fracas le châtiment de ceux qui avaient tenté de leur arracher leur proie (2).

En juin et juillet, la fermentation ne fît que croître. La grève devenait l'ordinaire sanction des revendications populaires ; au sein du magistrat l'union menaçait de se dissoudre ; enfin et surtout la question des bannis renaissait (3).

(1) Le 21 novembre 1424, Delepré demandait l'autorisation de partir pour aller gagner son pain ailleurs (Consaux). Quelque temps après, lés tisserands le poursuivaient devant les Consaux (Ibid. 14 mars).

(2) Ext. II 164-167 et 169 et De Smet 391-392. Cf. sur l'affaire Delepré, registre de la loi, chapitre du « péril de mort et d'affolure » 14 mai 1425, et chapitre des « bans de tous jours » 21 et 28 mai.

(3) Consaux 19 mai (Ext. anal, ii 168). Quant au désaccord entre les magistrats : « D'estre les consaux, gouverneurs de le ville, en amour et d'acort ensemble et d'enregistrer les choses déclarées en le cédule qu'ont fait faire les doyens et sous-doyens. Les échevins sont d'opinion que les chefs se mettent ensemble pour aviser les choses qui sont à remontrer aux bannières. Les jurés [veulent] bien qu'on soit en amour et qu'on avise la cédule pour

Canet, Blarie et consorts, depuis un an qu'ils s'étaient rapprochés de Tournai, ne cessaient d'intriguer pour y rentrer. Les métiers, dirigés par les groupes les plus violents, réclamaient leur retour; à quoi les doyens n'osaient contredire, tandis que les Consaux, persuadés que ce serait le signal d'une révolution, prolongeaient la résistance.

Les bannissements ayant été accompagnés, comme on l'a vu, d'une disposition exceptionnelle qui méconnaissait l'immunité des lieux saints j cela fournit un motif pour en réclamer la révision. A la suite de l'émeute de septembre, une pétition fut lancée dans ce but (1). Quelques jours après l'incident Delepré, les doyens la réitérèrent, jugeant indispensable pour la paix de la ville que l'on rappelât certains bannis (2). Mais, n'obtenant rien par les voies légales, et trouvant le terrain suffisamment préparé, la faction résolut de tenter un coup de force.

Le samedi 28 juillet, l'on apprit que deux des bannis — Honoré et Rasse Mambour — s'étaient introduits dans l'église des Frères mineurs, et que les autres n'étaient pas loin. Assemblés immédiatement, les officiers du bailliage, les jurés, les échevins et les eswardeurs se trouvèrent d'accord pour maintenir l'autorité de la chose jugée, et punir ceux qui avaient accompagné les proscrits. Au contraire les doyens, après deux

en avoir conseil. Les eswardeurs pareillement. Les doyens disent que ce qu'ils en ont fait est pour la paix, et amour nourir et entretenir; et ont baillé leur cédule ». La motion des doyens, dont il fut encore question le 23 (Ext. II 169), visait spécialement la rentrée des bannis.

(1) Consaux, 14 novembre 1424. « De ceux qu'on bannit et à qui on défend l'église et lieu saint, dont aussi le peuple se complaint et tient mal content : les jurés y pourverront pour le temps à venir, et demorera ce qui en est fait sans muer » (Ext. ii 121).

(2) Ext. II 169. Les doyens voulaient soumettre le cas au roi et au « prince ». Est-ce de Richemont qu'il s'agit ?

délibérations, proposèrent la solution périlleuse entre toutes, savoir le recours aux bannières. Depuis longtemps on ne savait plus résister aux mandataires des métiers : les bannières furent donc convoquées pour le mercredi premier août (1).

Toutefois, dans l'entre temps, les autorités tentèrent de conjurer le péril. Le prévôt Jacques du Mortier, pria le souverain-doyen Jean de Quarmont d'employer la persuasion auprès des deux réfugiés pour les éloigner. Mais sait-on quel ambassadeur fut choisi par Quarmont pour cette démarche? Jean Martin, le plus rusé des factieux! Celui-ci s'acquitta de la commission comme on pouvait s'y attendre : après en avoir exposé l'objet, il dit aux bannis que, à leur place, il se garderait bien de partir, car ils avaient assez d'amis dans la ville pour ne rien craindre. Et le conseil fut suivi (2).

Cela se passa le lundi 30. Ce même jour, Jacques du Mortier réunit pour dîner (3) des membres de la Loi et plusieurs notables, au nombre desquels furent Coppet, Destray elles, Ernoul Le Muisis et le granddoyen lui-même. Sans doute s'agissait-il d'organiser la résistance, puisque, en même temps, des gens armés se postèrent dans plusieurs maisons voisines de celle du prévôt. A table on ne tarda pas à se quereller, le prévôt et les bourgeois ayant pris à partie le granddoyen. Le repas fut bientôt achevé. Vers une heure et demie, les convives sortirent tout échauffés et, continuant

(1) Consaux 28 juillet. Ext. ii 173-174.

(2) Ce fait et la plupart de ceux qui vont suivre sont empruntés, en partie à la chronique tournaisienne (De Sraet, pp. 392-395), en partie au Mémoire des Bourgeois (Pièces justificatives, 25).

(3) La chronique fait allusion à une coutume qui consistait, lorsqu'il y avait des noces, à envoyer au prévôt un plat du banquet. Il faut supposer que Jacques Du Mortier donnait à dîuer dans une taverne, puisque, après le repas, les convives le reconduisirent à son hôtel.

d'invectiver Quarmont, ramenèrent le prévôt à son hôtel, situé sur le Marché près de l'hôtel du Porc (1).

Or les doyens dînaient ensemble, et Jean Martin avec eux, à quelques pas de là, chez Quarmont lui-même (2). Ils surveillaient l'hôtel du prévôt. Quand ils virent la conduite que l'on faisait à leur chef, ils accoururent; et aussitôt les gens du prévôt émergèrent de plusieurs tavernes. Une bagarre s'en suivit, dans laquelle les doyens, qui étaient sans armes, furent assez malmenés. Tandis qu'Ernoul le Muisis rabrouait rudement Martin, le doyen des fèvres Jacques de Hongny passait un fort mauvais quart d'heure : un certain Jacques de Pipaix, qui s'était fait la main contre les armagnacs à Paris, le poursuivait en brandissant un bec de faucon et en criant " qu'il fallait en finir avec les doyens, car ils avaient trop longtemps fait les maîtres « (3). Le prévôt rétablit l'ordre et fit même arrêter Pipaix. Quarmont accompagné cette fois d'Ernoul le Muisis et de Jacques Petit, fit une nouvelle démarche aux Frères mineurs, et décida les réfugiés à s'en aller sans esclandre.

Cependant les meneurs, profitant de l'incident du Marché, répandaient l'alarme et ameutaient la populace, en annonçant une conspiration bourgeoise et criant que l'on « tuait tout » sur le Marché. Hongny assembla au Becquerel les contingents ordinaires de l'insurrection : tisserands, foulons, fèvres, laboureurs ;

(1) Un chirographe du 23 avril 1440 (Cité) établit que Jacques du Mortier posséda, après son père sire Mahieu du Mortier, l'hôtel du Griffon, situé à gauche de l'hôtel du Porc et séparé de celui-ci par une seule maison.

(2; D'un chirographe du même échevinage, daté du 20 septembre 1428, il résulte que la maison de Quarmont, située sur la Grand'Place, touchait par derrière à l'Evêché.

(3) Sur ce détail, cf. registre de la loi : condamnation à mort de Jacques de Pipaix, le l^r août 1425, et les bannissements de Roch Théry et de Henri Couvrin, prononcés le l«r septembre suivant.

l'on dressa des barricades ; l'on vida l'arsenal de la Monnaie. Le grand doyen, s'étant rendu au Becquerel après sa visite aux Frères Mineurs, fut mis en demeure d'y convoquer tous les autres doyens et le peuple entier sous les bannières. On passa la nuit au Becquerel comme dans un camp. Au contraire, les Seigneurs de la Loi « ne firent aucune assemblée «, dit le chroniqueur. Abandonnés par les doyens, n'ayant aucune chance d'être écoutés de la masse, il ne leur resta que le sauve-qui-peut.

Le lendemain matin, se présentèrent devant le peuple insurgé les chanoines de la cathédrale, qui venaient prêcher la paix. Mais à peine leur doyen, le vénérable Guillaume Arnault, eut-il ouvert la bouche que des clameurs assourdissantes le réduisirent au silence. La foule réclamait le rappel des bannis et, hors de là, ne voulait rien entendre. Les chanoines se retirèrent donc, et, accompagnés d'un certain nombre de gens, se rendirent au Marché dans le dessein de trouver une solution pacifique. Là .déambulaient tristement les deux prévôts, allant et venant avec quelques sergents. Pressés de consentir au rappel des bannis, ils ne purent prolonger la résistance. Et comme le crieur prononçait le rappel en bloc, le public insista : Et Canet! Et Blarie! Force fut de gracier spécialement les deux dangereux meneurs.

Après cet exploit, la bande s'en retourna au Becquerel, où le peuple vainqueur désignait déjà ceux dont il voulait tirer vengeance: Coppet, Destrayelles, Le Muisis, Groul, les de Leuze (1), les Petit (2), Jacques

(1) Jean, Roland et Pierre de Leuze étaient fils d'un ancien grand prévôt, Sire Mahieu de Leuze, et de Marguerite de Heliemmes. Aucun d'eux ne faisait partie des Consaux de l'année courante, mais ils avaient eu antérieurement diverses fonctions. (Cf. reg. de la Loi).

(2) Jacques, Jean et Pierre Petit, ce dernier juré tn 1425 et allié par

Ledoux (1) et d'autres. On institua une commission d'enquête composée de dix doyens. Ensuite, triomphalement et bannières déployées, l'on alla prendre possession du Marché. Cependant les patriciens se terraient. Les plus menacés prirent la fuite, à commencer par le grand prévôt; et quand le peuple les somma de se constituer prisonniers, quatre seulement se présentèrent : Coppet, Destray elles, Groul et Gilles Danclare. Maître de la ville, le parti populaire inaugura son règne de sanglante façon. Le matin du premier août, Jacques de Pipaix eut la tête tranchée devant toute la communauté assemblée sur le Marché. Cette vengeance accordée, le premier soin des doyens, auxquels allait échoir le gouvernement, fut d'enrayer l'anarchie menaçante. En effet, sitôt connu le rappel de Blarie et consorts, tout ce qu'il y avait de bannis à plusieurs lieues à la ronde, pour quelque crime ou délit que ce fût, profitant de l'aubaine, s'abattit sur la ville. Il convint d'opérer une sélection parmi ces enfants prodigues delà justice communale. L'habitation ne devait être rendue qu'à ceux qu'on avait désignés nommément le 31 juillet, c'est-à-dire aux bannis " de beau fait w, en d'autres termes aux condamnés politiques : Canet, Blarie, Robert du Ponchiel, Rasse et Jean Mambour, Willemet Delahors, Guillaume Honoré, Piérart du Havron et Simon de Willeries (2). Les autres furent

mariage à la célèbre famille Mouton. Ils étaient fils de Pierre Tuepain dit Petit, marchand détailleur de draps, et de Jeanne de Péronne. (Cf. C^^ P. -A. du Chastel : Les Mouton à Tournai, p. 37).

(1) Jacques Ledoux, personnage de peu d'importance, qui fut probablement mêlé à la tentative réactionnaire du patriciat, descendait peut-être de Hellin Ledoux et de Maigne des Aveules. (Cf. C^** du Chastel, Généalogie de la famille des Aveules, dans Jadis, t. v p. 138.

(?) Consaux 2 août (Ext. ir 174-176). Piérart du Havron avait été banni pour paroles séditieuses le 17 novembre 1424 (reg. de la loi : enregistrés à tous jours); les autres étaient en exil depuis janvier et février 1424.

sommés de déguerpir. Ce n'est pas tout : les doyens ne voulant plus retomber sous la dictature de Blarie, une ordonnance des quatre collèges, motivée sur la volonté du commun, interdit aux bannis réintégrés « de faire, en appert ni en couvert, assemblée de peuple, ni prendre quelque domination ni gouvernement en ladite ville «, et de tirer un profit quelconque de leur influence. Mais qui pouvait se faire illusion sur le sort de cette ordonnance?

Ce que l'émeute avait commencé, une procédure révolutionnaire l'acheta.

Que restait-il des Consaux? Les collèges des jurés et des échevins étaient privés de leurs principaux- membres par la mise en accusation des uns et l'exil volontaire des autres. En effet, depuis la un de juillet (1), tout ce qui avait nom, fortune ou autorité, se sentant en péril, prenait la fuite. L'on eût beau interdire une fois de plus l'émigration sous peine de confiscation de tous les biens et d'être réputé ennemi du roi et de la ville, installer des garnisaires chez les « absentés ^, et sommer ceux-ci de rentrer avant le V septembre : rien n'y fit, et pour cause. Quant aux eswardeurs, ils n'étaient pas moins discrédités aux yeux du parti vainqueur. Parmi eux, en effet, se trouvait nombre de ces doyens embourgeoisés qui avaient prêté leur concours à la politique conservatrice de Simon Charles.

La Charte fixait bien une date et une procédure pour le renouvellement de la Loi. Mais qu'importe la

(1) L'émigration avait repris à la date de Sainte Marie-Madeleine (22 juillet). Cf. Ext. II 176.

Charte? Il faut des magistrats " agréables au peuple ^. Et les gens qui bientôt reprocheront aux patriciens d'avoir combattu la nouvelle constitution ne craignent pas de la violer ouvertement. L'acte était grave, gros de responsabilités, tellement que l'on fit venir le tabellion royal pour acter qu'il s'accomplissait sous la pression de l'émeute, et que « c'était le fait du commun ?5. Et plus tard, le procès-verbal de cette délibération factieuse fut arraché du registre (1).

Donc, le 14 août, neuf eswardeurs furent destitués comme n'étant point agréables au peuple : deux à Notre- Dame, trois à Saint-Piat et quatre à Saint-Brice. Ils furent remplacés, sans élection régulière, par des créatures de la faction (£). Le lendemain, le collège ainsi épuré prononça la destitution du grand-prévôt Jacques du Mortier, des majeurs des deux échevinages, Caron Destrajelles et Sohier Groul, de quatre jurés et de deux échevins au moins. Puis il pourvut aux vacances. Watier Wettin, vieux patricien qui jusqu'alors était resté au second plan, devint grand-prévôt (3).

Mais les démagogues entendaient pousser plus loin leur vengeance ; ce sera le second acte. Nous savons que, le 31 juillet. Ion avait constitué au Becquerel une commission d'enquête pour s'informer de ceux " qui avaient mal fait ?5. Quarmont, grand-doyen,

(1) Des feuillets arrachés, il subsiste quelques fragments, sur lesquels j'ai pu lire, outre ce qu'a transcrit l'auteur des Extraits (ii 177), des bouts de phrases qui confirment le récit de la chronique. On y voit notamment que le tabellion royal fut appelé à constater que cette procédure insolite était affaire de salut public.

(2) Cf. registre de la Loi, renouvellement de 1425.

(3) La liste des magistrats destitués et de leurs successeurs ne peut être dressée à cause de la disparition des procès-verbaux. J'ai pu déchiffrer les noms de Philippe de Bourghelles, de Petit, et Jean Pryer, jurés, et de l'orfèvre Mahieu Potrie, échevin. Watier Wettin était souverain-prévôt le 27 août. (Cf. Consaux).

Autoupet, grand-sous-doyen, Hongny, doyen des fèvres, Guillaume de Brabant, doyen des tisserands, Michel de Moriamé, doyens des espenniers, le doyen des laboureurs, celui des foulons, celui des tisserands de toile ; bref les chefs des groupes les plus avancés en firent partie. Ils tinrent plus de soixante séances (1). Leur rapport, déposé le 17 août, conclut à poursuivre criminellement deux comparses qui avaient commis des voies de fait contre les doyens dans la bagarre du 30 juillet, et, quant aux hommes politiques, à les exclure de la Loi et à leur imposer de lourdes amendes. Notons que les officiers du bailliage adjoints à la connnission, avaient refusé, — ^ pour leur conscience acquitter et conseiller justement -5 — de souscrire à ces conclusions (2).

Coppet, Destrayelles, Groul, Gilles Danclare et Jacques Bosquet comparurent le 20 août devant les prévôts et jurés. Telle était l'excitation populaire qu'il fallut, pour leur sûreté, mettre sur pied des forces imposantes du guet (3). Ils entendirent le réquisitoire et demandèrent la permission de se défendre. Une seconde audience fut tenue le 22, après laquelle le

(1) Comptes d'entremise 1424-1425, chapitre des dépenses faites pour le bien de justice. A ce propos il faut remarquer que les doyens prirent la douce habitude de s'octroyer plusieurs jetons ou journées par jour. — A cette commission, les Consaux adjoignirent Guillaume Croquevillain et Jean de Morcourt, jurés, l'échevin Pierre de Wasmes et le mayeur des eswardeurs. (Consaux, 2 août).

(2) Ext. II 178-181.

(3) « Audit Jehan de Quarmont, pour le sallaire de le paine et travail de XVIII x^^^ d'ommez, qui furent et compagnèrent avoecq mes dis Signeurs les jours que Sire Jehan Coppet, Sire Caron de Straielles, Sire Sohier Groul, Gilles Danclare et Jaquem. Bosquet furent menés et ramenez en le halle pour le seurté d'iceux; à chacune x"o ix gros de Flandres; dont pour eulx XVIII, iiii Ib. xiiii s. VI d. t. Et pour don faici à plusieurs tisserans et foulons estans en ladite halle, pour eulx boire ensemble, x s. ". (Comptes d'entremise 1424-1425. Dépenses pour le bien de justice).

procureur-général eut ordre de croître ses conclusions; au lieu d'amendes, c'est l'exil qu'il proposa (1).

A huitaine, les accusés donnèrent par écrit les motifs " par lesquels ils contendent à fin d'absolution ?'. Mais il s'agissait bien de cela! N'étaient-ils pas condamnés d'avance ? Ne devaient-ils pas s'estimer heureux d'avoir la vie sauve? L'audience levée, ceux d'entre les jurés que le cas embarrassait s'étant esquivés, les accusés restèrent en présence du prévôt et des meneurs qui l'entouraient. Ceux-ci leur firent comprendre la situation, et arrachèrent leur adhésion aux termes de l'enquête (2). Il n'y eût dès lors qu'à prononcer la sentence et à l'exécuter : ce fut l'œuvre du lendemain.

Danclare et Bosquet n'avaient fait que coopérer au prétendu complot du 30 juillet; ils en furent quittes pour le pèlerinage de Rome. Le bonhomme Groul lui-même n'était qu'un comparse. Ceux que visait la faction, c'étaient les deux hommes qui, depuis l'élévation des bannières, dirigeaient la politique communale : Jean Coppet,

« pour ce que lui, qui de longtemps a été chef de loi, homme de crédence et de grande autorité en ladite ville, depuis l'élévation des bannières des métiers et la confirmation d'icelles accordée par le Roy notre Sire a tenu manières rigoureuses au contraire, en montrant signe d'être courroucé et non content de l'octroi et autorité qu'avait faits le roi à la communauté, doyens et sou£-doyens. Et s'est élevé et maintenu esdits états

(1) Corisaux 21-24 août. (Ext. ii 181).

(2) Consaux, lundi 27 août : Coppet, Destrayelles et Groul remettent par écrit leurs raisons, « par lesquelles ils contendent au:? fins d'absolution.... Et, depuis le siège levé, et que plusieurs de Messieurs les jurés se fussent partis et en allés hors de la halle, en la présence de Watier Wettin, souverain-prévôt, Jacques de Hongny, Jehan Autoupet et autres, ils se rapportèrent en l'information faite des cas contre eu proposés et es témoins en icelle ouis, et aussi leurs reproches. «

de loi et oflîce, au contempt et contre le vrai entendement de la dite communauté. Et, en ce, et autrement, s'est porté et maintenu rudement et arrogamment contre le commun de la dite ville et lesdits doyens et sous-doyens, en tenant diverses manières et s'élevant rigoureusement, et voulant résister et défendre contre le bien commun et tranquilité de la dite ville et communauté. »

et Caron Destray elles,

« pour ce que lui, qui a été homme de grande crédence et autorité en la dite ville, et tel que prévôt pour le temps de l'élévalion des bannières desdits métiers, et qui ne pouvait ignorer la confirmation qu'en a faite le Roy notre Sire, s'est, dicelles et de l'affaire du commun et desdits doyens et sous doyens, tenu malcontent, et l'en eut tout désagréable, combien que c'ait été et soit l'entretènement du bien, force et paix de ladite ville. Et, en ce démontrant, tenu parti contraire, de parle rs et de faits, contre ladite communauté, et le bien paix, et union de ladite ville, en s'élevant contre ladite communauté, et contondant contre leur vrai entendement lesdits états de loi et offices. Et avec ce, ledit sire Caron, étant au-devant de l'hôtel du grand-doyen, fut de la partie contraire d'iceux doyens, armé et garni d'armures, contrariant lesdits doyens, au contempt d'iceux et du bien, union et paix de ladite ville et communauté. »

Par une ironie calculée, on leur infligea l'exil auquel ils avaient condamné Canet et Blarie, savoir un séjour en l'île de Chypre, d'une durée de trois ans pour Coppet et de deux ans pour Destrayelles (1).

Contre les arrêts de la populace, il y avait un recours : c'était la justice du roi. Condamnés, défaillants, émigrés menacés de la confiscation interjetèrent

(1) Cf., pour les condamnations de Coppet, Destrayelles, Groul et Bosquet^ registre de la Loi, enregistrés à toujours, 28 août 1425; pour celle de Gille Danclare, ibid. Voyages, même date. Danclare fut condamné au pèlerinage de Saint-Pierre à Rome, parce qu'il « n'avait pas agréable le fait des bannières » et avait pris part aux bagarres du 30 juillet, du côté des bourgeois.

appel au Parlement de Poitiers (1). Et l'affaire étant plus politique que judiciaire, deux d'entre eux, Jacques du Mortier et Ernoul le Muisis, furent chargés de soutenir les intérêts communs à la Cour (2).

De leur côté, les nouveaux maîtres de la ville pensèrent qu'il était indispensable, urgent môme, de prendre langue chez le roi. Justement un envoyé rentrait, après un séjour de trois mois à Bourges et à Poitiers, rapportant une lettre de Charles Vil, qui recommandait aux Tournaisiens " de se tenir en bonne union et concorde ensemble w (3). Pour justifier des actes qui répondaient si mal aux désirs du roi, l'on choisit Jean Martin, l'homme qui, par ses anciens services, avait le plus de titres à la bienveillance royale, et Jacques Lefebvre, crassier de son état et fougueux démocrate (4). Accompagnés d'Ernoul de Helscamp — dont on lira plus loin l'odyssée particulière — ils joignirent le roi à Poitiers, et revinrent à sa suite au château de Mehun le 23 octobre, guidés cette fois encore par le protecteur attitré du parti, le sire de Moy (5).

(1) Les appels des frères de Leuze et de Jacques Ledoux furent notifiés à la Ville le 7 août; celui de Jacques du Mortier le 20; celui d'Ernoul Le Muisis le 22; ceux de Coppet et de Destrayelles, le 3 septembre. (Consaux).

(2) Ce point est établi par le Mémoire des bourgeois. Pièces justificatives, 25.

(3) Nouveauville, qui avait accompagné Simon Charles, rentra le 24 août (Comptes généraux, avril-septembre 1425). La lettre du roi qu'il rapporta figure aux Pièces justificatives sous le n» 22.

(4) Le 21 août l'on reçut un sauf-conduit du duc de Bourgogne pour Jaquemart Lefèvre et quatre personnes qui allaient en divers lieux pour les affaires de la ville (Consaux). Il s'agissait donc de prendre le plus court chemin, afin de devancer les bourgeois. — Le voyage de Martin et de Lefèvre dura quinze semaines. Comme ils revinrent le 30 décembre, l'on peut déduire qu'ils étaient partis vers la mi-septembre. (Consaux 30, 31 décembre 1425. Comptes d'entremise 1426, voyages et ambassades).

(5) De Beaucourt, op. cit., t. ii, p. 117. Les Consaux avaient écrit à Moy en octobre : Le chapelain de ce seigneur, F. Jean Picquet, apporta la réponse

Sollicité en sens contraire, Charles VII se décida d'abord pour l'expectative. « Malgré les démarches des bourgeois exilés, écrivait-il le 10 décembre, il ne leur rendra point l'habitation de la ville, jusqu'à ce qu'il soit pleinement instruit de la vérité. A cet effet, il enverra prochainement des commissaires qui administreront telle et si bonne justice qu'on en sera content ^ (1).

L'on avait pressenti ce résultat, et, dès avant la réception de cette lettre, paré le coup voici comment.

L'un de ces agents personnels du Connétable de Richemont auxquels il a été fait allusion ci-dessus, Jean de Chénery, vint à Tournai le 4 décembre. Il n'avait pas d'instructions au sujet des derniers troubles. Car c'est à Poitiers, le 6 août, que Richemont, au moment qu'il saisissait définitivement le pouvoir et publiait son programme, avait remis à cet agent des lettres de créance pour Tournai. Sa visite se borna donc à une entrée en relations accompagnée de congratulations réciproques. Mais, comme Chénery s'en retournait à la Cour ; comme on savait que Du Mortier et Le Muisis étaient en train d'y solliciter ; l'on fit partir avec lui Piérart de Nouveauville, ancien clerc des doyens, devenu clerc de l'échevinage, et appelé à rendre au gouvernement populaire les mêmes services que Lotard de Willeries avait rendus naguère

le 13 décembre, ainsi que des lettres de Martin, de Lefèvre et de Helscamp ; il rejoignit ensuite en Hollande Philibert de Vaudrey, pour lui recommander les affaires de la ville, et enfin partit avec Vaudrey pour se rendre auprès du roi, non sans avoir été chargé par les Consaux de remettre une lettre à Piérard de Nouveauville, alors en nouvelle mission. (Com ptes d'entremise 142Ô, voyages et ambassades).

(1) Ext. II 188, 189. Malheureusement les lettres closes que l'auteur des Extraits a publiées, n'ont pu être retrouvées.

à la municipalité bourgeoise (1). Contre les délégués des patriciens qu'il trouva chez le roi, Nouveauville soutint qu'il ne pouvait être question d'envoyer des commissaires ; que, si on le faisait, le peuple pourrait s'en émouvoir et un grand péril en résulter; bref, il peignit la situation sous de telles couleurs que l'on n'eût trouvé personne pour accepter la commission (2) . Ajoutons que, à cette époque, Richemont étant absent, un indigne favori, le sire de Giac « faisait ce qu'il voulait : dont les choses allaient très mal « ; et que l'envoyé tournaisien avait la bourse bien garnie (3). Le résultat de cette ambassade fut que, d'Issoudun le 18 février, le roi écrivit une lettre qui garantit aux révolutionnaires la paisible possession du pouvoir. Il y disait notamment : " Combien que ayons à déplaisance tous tels discors mus entre vous, pour cause des inconvénients dessus touchés qui en peuvent avenir; combien aussi que, sur ce, ayons été fort pressé et requis par lesdits éloignés, que l'on dit être gens d'estat; néanmoins pour toujours plus favoriser le corps dicelle notre ville, et condescendre à vos requêtes et supplications, en espérance que, en votre bonne loyauté jusques cy tant commandée, deviez de bien en mieux persévérer et tenir, et gouverner notre

(1) Ext. II 187, 188. Provins est mis pour Poitiers (Cf. De Beaucourt, op. cit., t. II pp. 106-110). Il est probable que Chénery arrivait de Bruges avec Michel de Gand, qui était allé entretenir les conseillers du duc de la prorogation du traité. (Comptes d'entremise 1424-1425, procès, etc.). C'est le 7 décembre qu'il partit pour Bourges avec Nouveauville. Sur la visite de Chénery, Cf. aussi comptes généraux, 1425-1426. Quant au nom de ce diplomate, Cosneau dans son ouvrage sur le Connétable de Richemont adopte Chénery ; on trouve ailleurs Chevery.

(2) Pièces justificatives, 25.

(3) De Beaucourt, op. cit., t. ii p. 123. On offrit tout au moins deux cents écus à Giac pour avoir quittance d'une année des 6000 Ib. (Consaux, 18 mars).

dite ville en bonne paix et sous bonne justice ; avons conclu et arrêté de non faire et octroyer ladite grâce, ni autre relâchance auxdits éloignés, ni d'envoyer aussi à cette cause nosdits commissaires par delà pour le présent; ni ne ferons sur ce aucune ordonnance, que ce ne soit au bien, paix et tranquillité de notre ville, et que n'en deviez être bien contents « . Il ne faut pas s'étonner. Que faisait Charles VII, depuis le début de son règne, si ce n'est céder, de crainte de tout perdre? On se rappelle l'humilité de son premier envoyé Troissy devant les bourgeois à tendances bourguignonnes, les hésitations de Simon Charles et sa crainte de heurter l'opinion publique. La raison du plus fort sera toujours la meilleure, tant que le roi n'aura pas lui-même de force à y opposer ( I ) .

Il nous reste à considérer — la recréation de la Loi va nous en fournir l'occasion — le nouveau personnel municipal. Car le théâtre s'est vidé des acteurs du début : après Villain, Wettin, Saint-Génois, Grigny, Cathine, leurs successeurs immédiats les Coppet, les Destray elles, les Groul, les Du Mortier, les Willeries et les Bosquet ont passé rapidement (2). Et, ce qui importe davantage, un nouveau partage du pouvoir s'opère entre les membres de la Loi.

Partage léonin : l'équilibre voulu par la constitution de 1423 est définitivement rompu au profit des métiers. Dans la période qui s'ouvre, les doyens gouverneront, et les autres collèges ne seront que des rouages dociles.

(1) Pièces justificatives, 24.

(2) Le procureur-général Nicolas Bosquet, décédé en septembre 1424, fut remplacé, le 28 février 1425, par Gilles du Clermortier, second procureur.

Pour achever leur victoire, les élus des métiers eussent voulu se substituer aux eswardeurs et désigner euxmêmes les membres des autres collèges. S'ils échouèrent dans cette tentative, les Consaux et même les bannières n'ayant pas voulu violer ou tourner la Charte, toutefois « ils eurent officiers à leur volonté r (1).

Du patriciat, il ne restait plus que des débris. Ceux des grands bourgeois que le courant d'émigration n'avait pas entraînés, que l'impopularité n'avait pas atteints, n'occupaient leur siège à l'hôtel-de-ville qu'à condition de laisser faire. Un jour viendra que leur complaisance ne suffira même plus à leur faire pardonner leur rang social (2). Comme il importait toutefois de ne point mettre des gens de rien au sommet de la hiérarchie communale, les plus hautes fonctions furent données à de riches marchands : le vinier Jean de Quarmont, le mercier Jean Haccart (3), le changeur Jean du Bos (4), le fondeur Michel de Gand se succéderont dans la prévôté en 1426, 1427 et 1428 (5). Parmi ceux-ci, Quarmont et Michel de "Gand doivent être classés hors de pair.

Plusieurs fois eswardeur et juré avant l'élévation

(1) De Smet, p. 39.5. Consaux 8 et 10 janvier 1426. « Du fait des eswardeurs, adfin que dorénavant ils se prengnent et fâchent de 36 doyens : il n'y a point d'assens, et, pour ce, les doyens soat d'accord de le mettre par bannières ».

(2) Les patriciens qui orardèrent leur siège aus Consaux sous le régime révolutionnaire sont : Ernoul et Jean de Waudripont, qui avaient pris parti dès 1423 pour le mouvement nationaliste et démocratique ; les Hurtebise et les Caron, parents de Jean Canet, Watier Wetcin, Quentin Dare, Watier Desplechin et Martin de Bary. Cf. registre de la Loi.

(3) C^e (3u Chastel. Notices généalogiques tournaisiennes, t. ii, p. 157 et t. m, p. 817.

(4) Généalogie de la famille Bernard, du même auteur, p. 84.

(5) A ces quatre personnages, qui appartenaient au commerce, il faut ajouter un bourgeois de bonne maison et propriétaire de fiefs : Jean de Morcourt. (V. la généalogie de la famille de Haudion, par le C*' du Chastel. Bulletins t. xxx, p. 264).

des bannières, grand-sous-dojen en 1423, grand-doyen en 1425, souverain-prévôt en 1426, grand-doyen en 1427, deuxième juré en 1428, Jean de Quarmont est rhomrae auquel le parti populaire conféra le plus d'honneurs. Il n'avait pas d'ancêtres; mais, enrichi par le commerce du vin et les bénéfices de sa taverne, il épousa en secondes noces Jeanne le Maire d'Antoing, qui était de bonne maison (1). Quarmont offre un parfait échantillon du magistrat révolutionnaire. Sa politique consistait à suivre ceux qu'il avait qualité pour diriger. Nous le verrons associé à tous les méfaits de la démas^oorie et les couvrant de son autorité, bien qu'il ne paraisse pas en être l'inspirateur. Ses lâches complicités le conduiront à la potence. Ajoutons qu'il aimait le pouvoir pour les menus profits qu'on peut en retirer, même aux dépens de la chose publique.

Tout autre, et bien supérieur, est le caractère de Michel Le Maire dit de Gand. C'était un artisan, fils de ses œuvres. Fondeur de cuivre, il tint une place considérable dans le mouvement artistique de la première moitié du XV^ siècle. Son nom est associé à celui du peintre Jacques Daret dont il exécutait les dessins ; et, si l'on en croit un article de son testament qui dispose « de toutes les images de pierre, de bois, de bosse et de bas, et de tous les tableaux d'images en plate peinture qu'il avait à Tournai, à Anvers et ailleurs «, c'était un grand collectionneur. Fondeur de cloches et de canons, il eut un atelier à Bruges. Enfin, la chapelle qu'il se fit ériger pour tombeau en l'église de Saint-Piat reste à témoin de l'importance et de la dignité du personnage. Homme politique, Michel de

(1) Cte P. du Chastel. Notices généalogiques toiirnaisiennes, t. ui, p. 868.

Gand dépasse de beaucoup le niveau des vulgaires démagogues. S'il est vrai que, comme doyen des fèvres, il ait commandé les Becquereaux le 12 septembre 1424, rappelons-nous que Simon Charles était à ses côtés, et que l'émeute finit par un compromis. Après le succès définitif des métiers, il se cantonnera dans la fonction singulièrement utile d'ambassadeur de la ville auprès du duc de Bourgogne et des Flamands. Mais, bien qu'on ne le trouve pas compromis dans les excès de la démagogie, il jugera prudent, quand viendra la réaction, de ne point l'afironter, et ira pendant quelque temps fondre ses cloches à Bruges (1).

Des trois anciens Consaux, qu'il suffise de dire que, peuplés d'ex-doyens et de créatures de la faction, ils semblaient composés tout exprès pour assurer la suprématie du quatrième consistoire, celui des doyens des métiers.

C'est dans ce dernier que l'on trouve les vrais « gouverneurs ». Quarmont, Jacques de Hongny, doyen des fèvres, et Jean de Mortagne, doyen des tisserands, occuperont successivement l'office de granddoyen. A ces chefs officiels de la démocratie, il faut joindre deux chefs occultes : Blarie et l'orfèvre Jacques Isaac, sectaire violent qui fut l'un des plus mauvais génies du gouvernement populaire (2). Les métiers des fèvres, des tisserands, des foulons et des

(1) Sur Michel de Gand. Cf. Mémoires t. xx, pp. 336 et ss., 361-362 ; Bulletins t. XXIII p. 32 ; Dr F. Desmons : Les cloches de Tournai, p. 28. Michel de Gand, qui résidait encore à Tournai à la fin de septembre 1428, partit pour Bruges bientôt après, quand la justice communale se mit à poursuivre ceux qui avaient trempé dans la démagogie. Quelques années plus tard, il revint à Tournai, où il testa en 1437.

(2) Jaquemart Isaac, orfèvre, acquit la bourgeoisie de Tournai, pour 50 sous parisis le 7 avril 1417. Au sujet de sa valeur professionnelle, cf. Mémoires xxi 365 et 453. Il fut juré en 1426 et 1428, échevin et quartenier de Notre-Dame en 1427. (Reg. de la Loi et Consaux, juin 1427).

laboureurs ayant supplanté tous les autres, leurs doyens — tels Guillaume de Brabant, Olivier du Lay et Jean Ventrut, doyens des tisserands, Piérard Le Marissal et Jean Dumoulin, doyens des laboureurs — devinrent des potentats. Derrière les doyens, un étatmajor de meneurs, dont nous connaissons quelques échantillons : Jean Evrard, Jean de Bruy elles, Jean du Casteler, Rasse Mambour, Lotard Ghislain dit Friolet. Et enfin, une sorte de garde prétorienne composée de " soixante ou quatre-vingt mauvais w, toujours disponibles pour les hautes œuvres, et qui entretenaient la terreur (1).

Pour compléter cet ensemble, il fallait un bailli populaire. Messire Jean de Bains était trop l'homme de la bourgeoisie ; d'ailleurs il avait reçu son congé avant les événements du mois d'août. Quant à Jean de Proisy, à qui le roi venait de donner le bailliage en récompense des services qu'il avait rendus comme gouverneur de Guise, sa nomination soulevait, de la part du duc de Bourgogne et des Flamands, des difficultés dont il sera question ci-après. Profitant de ces circonstances, Ernoul de Helscamp posa sa candidature. Il était de bien petite condition pour prétendre à la succession des Launais, des Baufremez, des Bains et des Lannoy. Fils d'un Allemand, qui vint, dans les dernières années du XI V siècle, exercer à Tournai le métier de chausseteur, il fut lui-même bourgeois, marchand de vin, et doyen de son métier en 1423. Mais sous certains rapports il frisait le gentilhomme : par sa

(1) On s'étonnera de ne pas rencontrer dans cette liste le nom de Canet; mais cet ouvrier de la première heure mourut peu de temps après son retour à Tournai. (Ext. ii p. 195). Au sujet de la cohorte révolutionnaire, cf. Pièces justificatives, 2'^.

mère il descendait de la noble famille de Galonné, et, comme on sait, sa science des armes lui avaient valu des succès dans les tournois et l'honneur de commander les arbalétriers tournaisiens (1).

Helscamp partit donc pour Bourges en septembre 1425, dans le dessein de se proposer au roi « comme un homme agréable à la communauté et aux pays voisins «, qui ferait un excellent bailli. Lotard de Willeries, alors à la Cour, prit contre lui le parti de Jean de Proisy ; mais Nouveauville étant venu peu de temps après donner la note opposée, Helscamp l'emporta (2). Décoré du titre d'écuyer d'écurie et d'armoiries sur lesquelles s'épanouissait une fleur de lis, il fut créé bailli de Tournai-Tournaisis par lettres données à Issoudun le 31 janvier 1426 (3). A Tournai, Clarembaut de Proisy, qui était lieutenant de son frère Jean, protesta, cria au voleur; mais les Consaux trouvèrent le nouveau bailli à leur gré, et le gardèrent (4). La démagogie possédera en Helscamp le plus plat des courtisans.

(1) M. le Comte P. -A. du Chastel a bien voulu me communiquer au sujet de Helscamp les renseignements généalogiques suivants : Ernoul de Helscamp, domicilié à Wisquelle dans le duché de Clèves, eut un fils du même prénom. Celui-ci, surnommé le grand Ernoul, fut marchand chausseteur à Tournai et bourgeois de la vilie par achat fait le 30 juin 1396. Il épousa Catherine fille de François Van der Hofstede dit le Cupre, receveur-général de Flandre et d'Artois, et d'Isabelle de Galonné. Ernoul III est notre homme : bourgeois de Tournai le 5 février 1414, il épousa Marie de Beselaere, dont il eut une fille, Catherine, mariée avec Pierre de la Catoire.

(2) Sur les circonstances de cette nomination, cf. Pièces justificatives, 25.

(3) Lettres closes de Charles VII, données à Issoudun le 31 janvier 1426. Original au Chartrier.

(4) Ext. II 192.

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