MISSION DE LA TREMOILLE
L'article essentiel du programme politique de Richemont consistant à réconcilier le roi avec le duc de Bourgoiine, l'on en pouvait beaucoup attendre au point de vue de nos relations avec les pays voisins.
Où en étaient donc ces relations, que nous avons vu régler pour une année en 1424?
Au printemps de 1425, la prorogation du traité pour une seconde année avait été favorisée par l'affaire du Hainaut. En froid avec les Anglais, le duc, oubliant volontiers ses engagements envers Bedford, commença par déclarer aux Tournaisiens qu'il « ne leur voulait point ôter leur obéissance, ni l'empêcher w. L'on se heurta cependant à un obstacle, qui fut la nomination de Jean de Proisy comme bailli. De Guise, où il commandait naguère, Proisy « avait fait forte guerre au duc, à ses gens et pays » . Les Tournaisiens s'employèrent à écarter cette difficulté, et y parvinrent en obtenant du bailli qu'il n'exerçât point l'office en personne, mais par l'entremise de son frère Clarembaut.
Quant à la finance, Philippe haussa ses prétentions. A protéger les Tournaisiens contre la convoitise anglaise, il avait eu, disait-il, des dangers et dommages. Il y perdait, en tous cas, l'assignation de douze mille couronnes, que le roi d'Angleterre lui avait faite sur la ville, et encourait le mécontentement de Bedford. Cela valait plus que les deux miUe écus payés en 1424,
et cette fois il en exigea quatre mille sept cents (1). De plus, considérant la politique intérieure, il exprima le vœu « que la ville se gouvernât bellement et doucement ». Tandis que Charles VII laissait faire, il assumait à Tournai une mission de haute police. Mais l'on a vu comment, peu de temps après la conclusion du traité (P"" mai 1425), le peuple tournaisien se lança dans des aventures qui ne répondaient guère au vœu du duc de Bourgogne. Aussi voyons-nous, au lendemain de la révolution d'août, les Consaux interroger anxieusement l'évêquesur les conséquences diplomatiques de l'événement. Et Thoisy de répondre :
" Honorables personnes, très chers et spéciaux amis.
J'ai reçu vos lettres écrites à Tournai le XVIP jour de ce mois, et sur le contenu en icelles parlé à mon très redouté seigneur Monseig-neur de Bourgogne, qui est en volonté de tenir les traités faits entre lui et vous. Mais, pour le singulier amour que Messeigneurs ses prédécesseurs et lui ont eu à ladite ville et aux habitants d'icelle, il lui déplait grandement — aussi fait-il à tous ceux de son conseil — des étranges manières qui se tiennent, et du gouvernement qui est présentement entre vous. Car l'on a par ci-devant vu ladite ville être l'une des plus notables, des mieux renommées, des plus marchandes et des plus riches de ce royaume; et les habitants d'icelle être aimés, honorés et bien venus partout où ils se trouvaient; et qui eût voulu vivre en sûreté, paix et tranquillité, l'on eût élu sa demeure en icelle ville avant toutes autres de ce royaume. Mais, de présent, l'on voit tout le contraire. Car c'est une ville haïe, déprisée et très mal renommée, comme toute pleine de divisions, de périls, de très grands dangers; où marchandise faut et richesses se diminuent ; là où toutes gens de bien redoutent à aller et converser, et ceux qui j sont j demeurent en aventure et en grande déplaisance : qui est grande douleur à ceux qui ont aimé et aiment ladite ville.
(1) Ext. t. II, pp. 160-164. Lettres patentes données par Philippe à Bruges le premier mai 1425. Original au Chartrier.
Et pour dire vérité, vous n'avez quelque cause ni occasion raisonnable de tenir telles manières; attendu que les grands seigneurs et les pajs vos voisins seraient très contents et joyeux que, entre vous, fussiez en bonne paix et concorde, et que bonne sûreté fut en ladite ville; et n'y a homme qui vous fasse quelque empêchement, ni en vos personnes ni en vos biens, ni qui tend à vous faire quelque déplaisir. Et, si en votre dite ville avait paix, sûreté, union et concorde, comme on soûlait être, je crois loyalement qu'auriez le meilleur temps que gens de ce royaume ; et toutes choses au regard de vous se passeraient très gracieusement et sans aucun trouble ou inconvénient.
Si vous prie très chèrement que veuillez vivre en bonne paix ensemble, et que la ville soit mise en tel état et sûreté que les seigneurs et pays vos voisins en doivent être contents, et que l'on en puisse parler en honneur et en bien, comme l'on fait présentement au contraire. Et j'ai espérance, si ainsi le faites, que Dieu vous aidera et conduira vos besoins à bonne fin, auquel je prie de bon cœur que ce vous veuille octroyer, et vous donne bonne vie et longue.
Ecrit à Bruges le XXIIP jour du mois d'août.
J., Evêque de Tournay (1). »
En même temps les communes flamandes prenaient parti pour les bourgeois émigrés ou bannis. La prorogation du traité courait donc de sérieux risques lorsque la diplomatie royale vint à la rescousse.
Nous avons vu passer par Tournai Jean de Chénery l'un des agents personnels de Richemont. Il en était un second, Philibert de Vaudrey, qui, tantôt accompagnant, plus souvent remplaçant Chénery, contribuait à maintenir des communications ininterrompues entre le connétable et le duc de Bourgogne. En janvier 1426, les Tournaisiens écrivirent à Vaudrey, qui suivait le duc en Hollande, pour lui recommander leur traité.
(1) Ext. II. 182.
Vaudrey répondit de Gand, s'excusant de ne pouvoir rendre visite. Et, comme il s'en retournait chez le roi, le chapelain du sire de Moj, chargé de nos affaires, le rejoignit (1).
Vaudrey parti, Chénery revient. Il cheminait à travers l'Ardenne au début de mars 1426, flanqué du prieur de la Celle, autre agent français, et de notre clerc Pierre de Nouveauville, qui était retourné en France avec lui en décembre (2). Nouveauville, quittant ses compagnons de voyage vint donner des nouvelles à Tournai. Il annonça que le connétable avait écrit au duc de Bourgogne et à plusieurs de son conseil au sujet de notre traité, et que Chénery, porteur des lettres, se tenait à la disposition de la Ville, tandis que Vaudrey veillerait sur les intérêts tournaisiens auprès du roi (3).. Cependant la Ville avait ouvert les pourparlers par une conférence avec l'évèque et le chancelier RoUin, dans laquelle on conclut qu'une ambassade se rendrait prochainement auprès du duc à Bruges (4).
(1) Le 3 janvier 1426, les Consaux décident d'écrire à Vaudrey en Hollande; le 27 Vaudrez répond de Gand, en s'excusant de ne pouvoir venir. Au sujet de ce personnage, cf. De Beaucourt, op. cit., t. ii, pp. 367, 369 (où il est question de la mission remplie en 1425-1426) et 375, note 4. Les documents tournaisiens donnent à Vaudrey le titre d'écuyer du connétable.
(2) Du 25 février au 27 mars, le messager Jean Coquelet se rendit « es marches entre le duché de Bar et le pays d'Ardenne » pour rejoindre Chénery et le prieur de La Celle, et leur remettre des lettres des Consaux relatives au traité de neutralité. Il accompagna le prieur en Flandre. (Comptes des traités avec le duc de Bourgogne, n^ 2769 de l'inventaire).
(3) Consaux, 17 mars. (Ext. ii, 194). Parti de Tournai le 19 mars, Nouveauville se rendit d'abord à Louvain pour rejoindre le prieur de La Celle; il était à Bruges le jeudi-saint (28 mars), se disposant à prendre la mer pour aller au-devant du duc en Hollande. Mais ordre lui fut donné d'attendre à Bruges les députés de la ville, avec lesquels il travailla au traité, « à moult longue et dangereuse poursuite », jusqu'au 18 avril, (n^ 2769 cité et Consaux 26 mars).
(4) Consaux 14 mars. (Ext. ii 193, 194). Les députés tournaisiens, Jean de Waudripont, Michel de Gand et Eustache Savary, accompagnés du doyen du Chapitre, furent à Lille du 11 au 14, (n» 2769).
C'est alors qu'entrent en scène de nouveaux acteurs, qui firent passer tous les autres au second plan.
Poursuivant son projet de réconciliation, le connétable résolut, vers la fin de 1425, d'envoyer à Philippe une ambassade solennelle. Il choisit pour cette mission l'homme qui devait bientôt le supplanter lui-même et régner plus que le roi — Georges de la Trémoille — et lui donna pour secrétaire Alain Chartier, la meilleure plume de l'époque (1). Naturellement Charles VII et Richemont comptèrent sur Tournai pour fournir à l'ambassadeur l'argent dont ils n'avaient pu le munir " obstant son hastif partement ». Par lettres du 22 décembre, Charles invita sa bonne ville à verser deux mille écus entre les mains du sire de la Trémoille (2).
Tout d'abord un fâcheux contretemps retarda l'ambassade. A peine en route, le 30 décembre, son chef fut capturé par Perrinet Grasset, capitaine de La Charité, qui ne le relâcha que sous caution et moyennant une lourde rançon. Et le roi de réitérer sa demande aux Tournaisiens par lettres du 10 février (3).
Parvenu ici le 28 mars (4), La Trémoille cria donc misère : pas d'argent pour continuer son voyage ; pas d'argent pour rembourser une dette criarde au prince d'Orange! Les Consaux se firent prier, ne lâchèrent d'abord que cinq cents écus, puis mille. Sur quoi Maître Alain vint dire, du ton le plus insinuant, « qu'il lui déplaisait s'il fallait qu'il donnât à Messieurs
(1) De Beaucourt, op. cit., t. ir, pp. 372 et ss.
(2) Pièces justificatives 23.
(3) Lettres closes données à Issoudun (Original au Chartrier).
(4) Comptes d'entremise 1426, présents de vin. La ville offrit à La Trémoille un .' dîner notable » auquel assistèrent le doyen et plusieurs chanoines, le bailli et les gens du roi, et plusieurs membres de la Loi (ibid. dépenses diverses).
des Consaux tant d'arriérance et d'occupation ; mais le fait de la besogne l'y contraignait. M. de la Trémoille
— qui était tel que chacun savait — était chargé par le roi de venir vers Mgr de Bourgogne. Il était advenu quil avait été pris en chemin, ce qui lui avait grandement coûté. Et, qui plus était, les ennemis du roi avaient su cette ambassade, et s'étaient efforcés de l'empêcher. Par les affaires qu'il avait eues faute d'argent, il était apparant d'être grandement retardé. Pour ce besoin, et pour un si grand bien qu'était ceci
— qui était bien commun et non particulier — il fallait trouver manière d'avoir encore mille écus... ^ Mais la caisse communale était vide; l'on dût chercher ailleurs. La Trémoille emprunta ce qu'il put, sous la caution de Quarmont et d'Etienne de Willeries.
En retour de ces avances, l'on pria l'ambassadeur de seconder les députés de la ville qui allaient négocier la prorogation du traité de sur-état (1). Le premier d'avril, en effet, deux chanoines et cinq mandataires des Consaux partaient pour Bruges (2) ; le lendemain, La Trémoille et Alain Chartier prirent la même route (3) .
Le début des négociations ne fut pas des plus heureux en ce qui concerne notre traité. L'on trouva dans le conseil du duc « plusieurs contraires ». Mécontents des divisions qui régnaient à Tournai, ceux-là soutenaient « qu'il était temps de tenir ceux de la ville en
(1) Consaux 30, 31 mars, 2 avril. (Ext. ii 195-197). De Beaucourt, op. cit., t. II, p. 374, note 5.
(2) Ext. II, 196. Les députés furent, pour le chapitre, le doyen et Jean Plantehaie, pour la ville Jean de Waudripont, De Gand, Savary, et Mahieu Fournier, doyen des cordouaniers et souverain sous-doyen. (Cf. no2769j.
(3) Le vin fut offert à La Trémoille jusqu'au 2 avril. Il est probable qu'il pariit ce jour après-midi pour Courtrai.
guerre et en danger y> ; et la première nouvelle qui parvint ici fut que le duc réclamait huit mille écus au lieu de quatre mille sept cents payés l'année précédente. Les instances de La Trémoille n'avaient abouti qu'à une réduction de mille écus.
De plus Philippe « vu que, par les Anglais, il avait été sommé et plus approché que onques n'avait été », se préoccupa de son engagement envers Bedford au point de stipuler que le traité serait résilié si les Anglais mettaient en cause son serment et son honneur. Mais plusieurs seigneurs de son entourage rassurèrent nos députés sur ce point, leur certifiant que le traité s'entretiendrait. « Aussi espérait-on que, dedans demi an, paix serait faite entre le roi et ledit seigneur ^ (1).
L'ambassade tournaisienne revint le 18, apportant ces nouvelles. L'accord était donc virtuellement établi; un texte, minuté par Alain Chartier et revu ici « pour orner le langage » fut soumis aux bannières le 25. La joie populaire éclata en manifestations tapageuses (1).
Toutefois, afin de tenter un effort contre la clause résolutoire, une nouvelle ambassade partit le 28, pour Gand, où s'était transporté le duc. Thoisy, Nicolas Rolin, La Trémoille et le prieur de la Celle la seconda ; l'évêque s'agenouilla même plusieurs fois pour fléchir l'obstination de Philippe. Mais celui-ci ne voulut rien entendre, « car il lui convenait garder son honneur ».
(1) Consaux, 11, 18 août et 2 mai. Ces textes ont été imparfaitement analysés dans Ext. ii 198-200 et 202-203. L'on sait que, en juillet 1425, Philippe passa plusieurs jours avec Bedford à DouUens et à Hesdin.
(1) Alain Chartier reçut un mouton d'or, valant 18 sous t. pour sa rédaction (n» 2769). Voir aussi Consaux 23 avril et 2 mai : Au conseil du duc, on accusa les Tournaisiens d'avoir dès lors publié la paix et d'en avoir fait les feux.
Seulement les amis de la ville répétèrent que l'on pouvait être tranquille ( 1 ) .
Le traité fut donc accepté tel quel, sur le conseil d'Alain Chartier, qui revint le 2 mai rendre compte des négociations. Aux anciennes clauses était ajoutée la suivante :
Si, dedans le temps dessus déclaré, nous étions requis ou approché d'aucunes promesses ou lien faits par ci-devant par nos lettres patentes ou autrement, touchant la guerre de ce royaume au regard de ladite ville et cité de Tournai, après lesquelles requêtes, pour votre honneur garder nous voulussions révoquer ce présent traité et sur-état, faire le pourrons, si bon nous semble, par condition expresse que, auxdits de Tournai, nous serons tenus de le signifier duement. Et, si ainsi advenait, si voulons-nous et accordons express'-ment en leur dite faveur que, après ladite signification de par nous à eux sur ce faite, ce dit prêtent traité et sur état tienne et sortisse au surplus son plein efitt le terme et espace de quatre mois accomplis après ladite signification faite, cessant toutes fraudes et mal engin.
Par un acte séparé, Philippe promit de rembourser la finance en cas de révocation du traité (2).
La Trémoille n'eût pas moins à s'occuper des divisions intérieures de Tournai que des relations internationales. Parti de Bourges en décembre 1425, c'est-àdire au moment qu'Ernoul Le Muisis et Jacques du Mortier, d'une part, Jean Martin et Jacques Lefèvre,
(1) Jean de Waudripont, Mahieu Fournier et le procureur-général Grilles du Clermortier composèrent cette ambassade (nf> 2769 de l'inv.) Cf. Consaux 2 mai. Entre le 2 et le 5 mai, Pliilippe retourna à Bruges,
(2) Lettres patentes données à Bruges le 5 mai 1426. (Originaux au Chartier). Celle qui vise l'application de la clause résolutoire sera reproduite parmi les pièces justificatives sous le no 24 bis. Les lettres de la ville, scelltes le 12 avec la solennité rtquise, lurent signées le 18 (Ibid.).
de l'autre, plaidaient devant le roi, et alors que Charles VII songeait à intervenir entre les partis, il était sans doute au courant de la situation. Arrivé ici, l'un de ses premiers soins fut de prendre des renseignements. Les officiers du bailliage ayant été assemblés et interrogés par lui, Helscamp répondit, comme bien on pense, que " la ville était en bon état et la communauté en bonne union « ; mais d'autres firent des réserves, et le conseiller civil Guillaume Duquesne insinua que, pour savoir la vérité, il faudrait parler en particulier à chacun. Ensuite La Trémoille convoqua les émigrés à Courtrai, où il comptait s'arrêter en allant à Bruges et entendre leurs doléances (1). Mais les faits eux-mêmes allaient bientôt lui découvrir brutalement la profondeur des divisions.
Parmi les proscrits du 31 juillet, se distinguait Ernoul Le Muisis, descendant d'un des plus hauts lignages de la ville, et par ses deux mariages — le premier avec Jeanne de Bachy de Chereng, le second avec Isabeau de Launais, fille d'une Lalaing — apparenté à la meilleure noblesse du pays (2). Type accompli du grand bourgeois. Le Muisis avait partagé une carrière déjà longue entre la finance, les armes et les lettres. Garde de la Monnaie (3), capitaine des arbalétriers tournaisiens à Paris en 1410, à Bourges en 1412, à Mantes en 1415, à Rouen en 1418, à Mortagne en 1420 (4), il était de la Cour amoureuse patronnée par
(1) Pièces justificatives 25.
(2) Comte P. du Chastel, Notes pour servir à l'histoire de la famille Le Muisis, p. 19. Les deux mariages d'Ernoul ont été relevés depuis par l'auteur.
(3) V. notamment Ext. i 202 et ii 50.
(4) Dans les lettres de congé données par Charles VI aux arbalétriers tournaisiens le 26 juillet 1412 (Orig. au Chartrierj, il est qualifié écuyer.
Charles VI et le duc de Bourgogne (1). On le compte aussi parmi les princes du Puy Saint-Jacques, et, cela va sans dire, parmi les Damoiseaux de la ville (2). Mais, à de brillantes qualités, Le Muisis joignait le défaut capital de sa caste, qui était l'orgueil et le mépris des petites gens. Rallié tout d'abord au parti de Charles VII, — avec un zèle que stimulait son désir de voir rouvrir la Monnaie — quand plus tard il vit la démocratie rompre toutes les digues et balayer les situations acquises, il manifesta son dégoût avec la hauteur qui lui était habituelle. Les quelques mots que l'on a retenus de lui trahissent l'aristocrate blessé qui se venge parle dédain. On sait comment, dans la bagarre du 31 juillet, il traita Jean Martin. Après la victoire du Becquerel force lui fut de quitter la ville, étant de ceux que l'on accusait de conspiration contre le peuple (3).
Chargé par ses compagnons d'exil d'aller demander justice au roi. Le Muisis se heurta aux députés que le gouvernement populaire avait, de son côté, envoyé à Bourges : Jean Martin, Jacques Lefèvre, Ernoul de Helscamp. Le patricien ne put contenir sa colère. « Allez plutôt faire vos chandelles ^ dit-il à Lefèvre, qui était crassier de son état. Le mot cingla durement et ne fut pas oublié (4).
(1) Souvenirs de la Flandre wallonne, t. xv, 1" série.
(2) Consaux 29 juin 1405 et lettres données par la ville aux Damoiseaux le 12 février 1405 (V. st.).
(3) Pièces justificatives 25. Au moment du départ de Simon Charles, Le Muisis était prisonnier on ne sait pour quel motif (Ext, ii, 152).
(4) Reg. de la Loi. Bans de tous jours. Jugement prononcé contre Piérart le Fèvre le 15 juillet 1429, entre autres motifs, pour » avoir aussi, en may iiii'^ et XXVI, dit à Arnoul Le Muisis, en le menant à Maire, où on le fist morir pravement et hors des termes de justice, que il avoet son frère renvoyé faire ses candeilles, lui estant devers le roy, et le villoné de paroles, mais il s'en verroit vengiez ». Un chirographe de 1427 (échevinage de la cité) mentionne Jacquemart Lefèvre craisseur.
Au retour de ce voyage, et en attendant que le Roi mît ordre à la situation, Le Muisis se tint dans le voisinage de la ville. Nul doute qu'il se soit trouvé à Courtrai au passage de la Trémoille.
De rang plus modeste, quoique de bonne souche, Lotard de Willeries, entré au service de la ville en 1401 comme second clerc, avait acquis par vingt-quatre années de dévouement des titres exceptionnels à la reconnaissance publique (1). Intelligent et non moins courageux, il fut désigné pour les missions les plus délicates et les voyages les plus périlleux. C'est lui qui traita en 1414 l'affaire du manifeste aux Flamands, et suivit le roi depuis Compiègne jusqu'à Arras afin de communiquer les nouvelles de l'armée. C'est lui « la personne singulière de bon entendement » qui alla ensuite à Paris s'informer de ce qui se disait dans le conseil du roi contre la ville (2) ; qui compta nos morts sur le champ de bataille d'Azincourt (3) ; qui rendit compte de la fameuse entrevue de Calais (4); qui assista à l'entrée de Jean-sans-Peur dans Paris en 1418 ; qui alla de ville en ville savoir si l'on jurait
(1) Coasaux 4 janvier 1401. D'après les notes recueillies par le comte P. du Chastel, les Willeries étaient trois frères. De Jean, l'aîné, qui fit partie du Magistrat de 1407 à 1415, naquit Pierre, l'aventureux personnage qui servit plusieurs fois d'intermédiaire entre les Tournaisiens et le Dauphin, et opéra la capture du chanoine Lamy. Le second, qui est notre Lotard, épousa Catherine de Helchouwez ; il eut un fils nommé Pierre, encore mineur en 1432, et plus tard secrétaire de Charles d'Orléans. Le troisième Etienne, qui seconda Lotard dans plusieurs missions, ayant épousé en secondes noces Jeanne Quarëe, fille de Jacqueline de Beselaere, devint neveu par alliance de Marie de Beselaere, femme du bailli Helscarap : d'où l'on pourra tirer l'explication d'une circonstance de notre récit. Selon le Mémoire des Bourgeois (P. J. 25) les Willeries étaient cousins germains de Jean Coppet, ce qui fait présumer une situation sociale assez élevée.
(2) Consaux 29 novembre 1414 et 17 janvier 1415.
(3) Reg. n° 2848. Compte des arbalétriers.
(4) Comptes d'entremise 1416.
le traité de Troyes (1). C'est lui — souvenir ineffaçable — qui, par le rude hiver de 1423, alla porter au vrai héritier de France l'obéissance de la ville; lui encore qui récemment avait vu Richemont ceindre Tépée de connétable. Témoin des plus grands faits de ces temps extraordinaires, ses rapports étaient des pages d'histoire.
Et certes il était bon français. Son frère Etienne et son neveu Pierre comptaient parmi les hommes d'action du parti national. Lui-même, après l'élévation des bannières, devint souverain-clerc-greffier de la ville, ce qui prouve la faveur dont il jouissait alors (2). Mais sa nuance était celle des hommes d'ordre qui gouvernèrent Tournai sous les auspices de Simon Charles. Quand, durant l'été de 1424, l'on apprit que les révolutionnaires intriguaient à la cour de Bourges, il fut envoyé par les bourgeois en mission de confiance chez le roi. Revenu en avril 1425, il ne fut pas réintégré dans son office, mais exerça celui de garde de la Monnaie (3).
La victoire des démagogues le jeta dans l'opposition. Bien qu'il ne fut ni banni, ni même émigré, prenant prétexte de ses fonctions il se joignit à son cousin Jean Coppet et à Jacques du Mortier quand ceux-ci allèrent plaider la cause des vaincus devant le roi. Ce voyage le compromit définitivement. Dès le 4 septembre, Jean Martin l'accusait devant les Consaux et une grande quantité de peuple, d'être faux, iy^aître et mauvais (4). De plus, il s'était fait un nouvel ennemi en la personne de Helscamp dont il avait com-
(1) Ibid. 1418 et 1420. Cf. Ext. i. 168 et 178.
(2) Il entra en fonctions le 11 septembre 1423 (Comptes d'entremise 1423).
(3) Cf. Mémoire des bourgeois. (P. J. 25).
(4) Consaux 4 septembre 1425. (Ext. ii. 184).
battu la candidature devant le conseil du roi. A son retour, malgré un mandement royal qui prescrivait de le laisser exercer paisiblement ses fonctions, il fut averti " de se garder de la fureur du peuple », et prit gîte provisoirement à Antoing.
La Trémoille, saisi de l'affaire par Lotard lui-même lors de son passage à Courtrai, adressa des représentations aux ambassadeurs de la ville, quand il les rejoignit à Bruges. Les Consaux firent répondre que Lotard n'était point banni; mais, " parce que plusieurs du commun ne l'avaient point agréable, ils ne le pourraient assurer » (1). La Trémoille fit dire alors à Willeries de se tenir sur le territoire du bailliage, hors le pouvoir de la ville, en attendant son retour. C'est ensuite que l'ancien greffier et Ernoul Le Muisis s'avisèrent fort malheureusement de demander asile à l'abbaye de Saint-Nicolas. Leurs amis eurent beau leur signaler le péril d'un séjour si rapproché de la ville; ils s'y crurent en sûreté (2) .
Cependant nos affaires avançaient à Bruges. Le texte du traité ayant été communiqué aux bannières le 25 avril, un vent de folie souffla sur le peuple libéré de ses craintes. Les meneurs jugèrent que l'heure était propice pour un mauvais coup.
Le mardi 30 avril, le bailli Helscamp, le grandprévôt Quarmont, le grand-doyen Jacques de Hongny, le clerc Pierre de Nouveauville et quelques autres de leur bord, ayant soupe ensemble, sortirent de la ville à minuit, escortés des sergents bâtonniers (3).
(1) Consaux 8 et 11 avril. (Ext. i, p. 197 et 199).
(2j Sur ce point, et pour ce qui va suivre, cf. Mémoire des B)urgeois. (P. J. 25) et De Smet, pp. 395-396.
(3) « A Guer. Presin, pour luy et aultres ses compaignons sergents bâtonniers, qui, le nuyt dudit mois de mav, furent avec Monsieur le bailiif de
Ils firent irruption dans le monastère de Saint- Nicolas, où le bailli arrêta les deux réfugiés. Le lendemain matin, on conduisit ceux-ci, parmi les clameurs de la populace, à la tour de Maire, prison du bailliage. Cependant Etienne de Willeries se mettait en quatre pour sauver son frère. D'abord il pria l'official de le réclamer comme clerc; mais, quand l'appariteur de l'évêque vint à Maire signifier cette inhihitioïi, Hongny le menaça de mort et le fit chasser. Etienne s'étant alors adresse au bailli, celui-ci, s'excusa disant qu'il avait amené là les prisonniers pour les soustraire à la fureur du peuple, mais toutefois l'invita à dîner avec lui pour causer de l'affaire.
L'on rentra en ville. Helscamp et Etienne se retrouvèrent chez un sergent du roi à l'heure du dîner. Ils étaient à table, lorsque Quarmont et Hongny, suivis d'une bande de forcenés, firent irruption dans la maison. Etienne n'eut que' le temps de se sauver à trar vers les jardins. Alors les prévôts et jurés, poussés par la cabale, sommèrent le bailli de ramener les prisonniers en ville. On les incarcéra, l'un à la porte Ferrain et l'autre à celle des Maux^ sous la garde des foulons (1).
Etienne courut à Gand avertir La Trémoille. Comme
es conférences pour la prorogation du traité venaient
de se terminer, l'ambassadeur fit partir Alain Char-
tier pour Tournai, non sans écrire lui-même " tout au
Tournesis, sire Jehan de Quarmont et le souverain-doyen de ledite ville, à l'abye Saint-Nicolas des Prez, où lesdis Willeries et Le Muisis furent prins et menez à Maire, et autrement compaignié les dessus nommez à ce qui s'en ensievy : 40 sous. t. » Comptes d'entremise 1426, dépenses pour affaires de justice.
(1) Paiement fait au doyen des foulons et à treize hommes de ce métier pour avoir gardé pendant deux nuits et un jour Le Muisis et Willeries, l'un à la porte Ferrain et l'autre à celle des Maux. (Comptes d'entremise, ibid).
long ?5 en faveur des prisonniers. Malheureusement La Trémoille avait besoin d'argent, et ne pouvait en trouver qu'ici : fâcheuse conjoncture pour prendre en mains une cause impopulaire. Quelle protection les deux prisonniers pouvaient-ils attendre de l'homme qui venait d'écrire à Quarmont la lettre suivante :
Très cher et spécial ami,
Je vous prie que vous veuillez parler à ceux de la ville du reste de mon argent qui m'est dû, et que je le puisse avoir; et aussi que vous veuillez faire délivrer à Chariot de Lisac, sur ladite somme qui m'est due, vingt écus.
Et, s'il est rien que je puisse faire pour vous, je le ferai de bon cœur.
Messire vous ait en sa sainte garde.
Ecrit de Gand le XXIIII^ jour d'avril.
Georges de la Trémoille (1).
Maître Alain s'en vint donc le 2 mai, en halle des Consaux, déplorer les divisions qui régnaient à Tournai, mais demander en même temps les huit cents écus qui manquaient à son chef (2) . Il apportait le texte du traité. Celui-ci voté, l'on se crut libre d'assouvir la vengeance préméditée.
Aux quatre Consaux assemblés, il fut d'abord donné lecture d'une pétition de « plusieurs du commun peuple w, qui réclamait la tête de Le Muisis et de Lotard de Willeries. Le grand-doyen l'appuya et en développa les motifs. On fit chercher le bailli et Alain Chartier, devant lesquels « la complainte du peuple «
(1) L'original de cette lettre ^e trouve inséré dans le registre aux délibérations des Consaux. Il y était joint une quittance de 200 moutons (Consaux, 25 avril), à laquelle la Ville se déclara dans l'impossibilité de faire honneur.
(2) Ext. u. 204.
fut redite (1). Alors s'engagea, dans l'âme des magistrats communaux, une lutte où, comme c'est l'ordinaire, la lâcheté finit par l'emporter. Et, quant à Maître Alain, la bouche dont sortaient tant de mots doj^és en trouva-t-elle pour défendre les opprimés? L'on en doute, quand on lit ces mots dans le procès- verbal de la séance du 4 mai :
« De M. de La Trémoille pour avoir le reste des deux mille écus à lui assignés par le roi... Des offres faites par M'' Alain le Charetier « . Ces offres, qui valurent à leur auteur une gratification de cent écus, visaient sans doute l'apologie du crime qui se préparait (2).
En conclusion, les prévôts et jurés, les échevins et les eswardeurs, " pour le bien, paix, union et tranquillité de la ville, la sûreté et sauvation des habitants d'icelle, dirent qu'ils voulaient vivre et demeurer avec les doyens et peuple d'icelle ville, en toutes choses loisibles et nécessaires touchant le bien de justice, l'honneur et état de la ville. Pareillement M. le bailli dit qu'il voulait vivre et mourir avec nous et la communauté ". C'était l'arrêt de mort de Le Muisis et de Willeries. On nomma une commission d'enquête composée à souhait : Quarmont, Isaac, Hongnj, Guil-
(1) Consaux 4 mai. La part prépondérante de Hongny dans cette affaire est rappelée dans les motifs d'un jugement du 26 novembre 1428^ lequel condamna par coutumace l'ex-grand-doyen au bannissement sans rappel : « Et avec ce, en persévérant de mal en pis, esté cause, promoveur et conduiseur, avec feu Jaquemart Ysacq, de la mort de defuncts Arnoul le Muisit et Lottard de Willeries, soubz ombre de ce que eulx, et aucuns aultres en petit nombre — que, par le faulx malice desdiz de Hongy et Isacq, y avoient attrais et séduis — disoyent estre le fait du commun; dont il n'estoit rien. Et les firent morir sans y garder les termes de justice, et tout par rigueur, et par bruit et efifroy. Et lequel Arnoul n'euist point lors esté mis à mort, se ne lussent lesdiz de Hongny et Isacq, qui le firent faire par leur rigueur volontaire «. (Reg. de la Loi, bans de tous jours, sans rappel^.
(2) Consaux, 7 mai.
laume de Brabant, Moriamé, Autoupet, Jean de Mortagne en firent partie (1).
Le lundi 6, commença le procès devant les quatre Consaux, convoqués « toutes excusations cessant ?? sous peine de destitution et d'une amende de vingt livres tournois. On lut le réquisitoire que Nouveauville avait eu le triste courage de dresser contre son ancien collègue, parrain de plusieurs de ses enfants. Dissimulant le vide de l'accusation sous les qualifications de crimes, maléfices, séditions, rébellions, ce document concluait à la peine de mort. Les jurés, profitant de ce que l'arrestation avait eu lieu hors le pouvoir de la ville, se déclarèrent incompétents. Mais les meneurs veillaient.
Ils avaient rassemblé près de la Halle trente à quarante des « mauvais de la ville » ; et, lorsque le granddoyen s'aperçut qu'on hésitait, il fit agir la peur. « Mieux vaut, s'écria-t-il, en faire mourir deux que d'être tués tous ici-môme î ^ Là-dessus, il glissa un mot à Jean du Casteler, qui sortit pour donner le signal (2). L'instant d'après, les énergumènes postés au dehors vinrent frapper la porte de la halle à coups de haches et de marteaux, en criant : Nous voulons qu'ils meurent ! Alors Hongnj, quittant son siège, va leur dire : " Enfants, apaisez-vous, et je vous jure là-devant — il désignait le Crucifix — qu'on vous en fera tantôt justice w; puis, s'adressant au bailli, juge compétent : « Il vous faut les mener à Maire, et faire ce que vous en devez faire. «
(1) Consaux 4 mai. (Ext. ii 205). Les noms de Jean de Morcourt et de Jean Repus, qui n'appartenaient pas à la faction, furent ajoutés après coup. Olivier du Lay était suppléant de Guillaume de Brabant.
(2) Casteler, fougueux démagogue, était alors connétable des arbalétriers du grand serment.
On alla chercher les prisonniers, que le prévôt délivra au bailli. Ils n'eurent pas de peine de répondre à l'interrogatoire de Helscamp; mais qu'importait? Tandis qu'on les ramenait en prison, les bannières s'assemblèrent pour l'exécution ( 1 ) .
Celle-ci devant avoir lieu à Maire, siège de la justice du bailliage, les condamnés j furent menés ; et ce fut comme le chemin du Calvaire. Six à sept cents hommes du commun les escortaient. Dans cette meute hurlante se distinguait Pierre Lefèvre, frère de Jacques, qui poussait Le Muisis de son bâton, en lui rappelant les paroles hautaines naguère prononcées à Bourges (2).
Willeries fut exécuté le premier. « Lui qui avait servi la ville l'espace de vingt-cinq ans, et porté l'obéissance au roi, et fait tout ce que bon et loyal sujet devait faire, fut décapité sans loi et sans jugement. ^
(1) Le procès-verbal des Consaux est muet sur ces incidents, dont il faut chercher le récit dans les mémoires invoqués ci-dessus ; il dit laconiquement : « Le lundi 6, furent, à M. le bailli, présents les quatre consaux, lus et baillés les articles et causes des crimes et maléfices commis par Ernoul et Lotard, et le fait des séditions et rébellions qu'ils avaient faites, pour lesquelles ils étaient dignes de mort; en requérant audit bailli que, hâtivement, ainsi que métier était et que le peuple requérait, il y fut procédé et le procès desdits Ernoul et Lotard fait sommairement et la vérité des cas sue par leur bouche avec ce qui lui en était certifié par lesdits Consaux. Sur quoi M. le bailli, eu avis, requit qu'il eût avec lui et à son conseil sur ces choses, de chacun des collèges des Consaux, un homme. — Et assez tôt après, par l'ordonnance et avis de plusieurs des dits Consaux, les dits Lotard et Ernoul furent envoyés querre et amenés en halle par sire Jean de Quarmont, ledit bailli, le souverain-doyen et autres; et là les délivra ledit prévôt audit bailli et s'en déchargea. — Item, et les dits Lotard et Ernoul, interrogés et examinés par ledit bailli, à quoi ils répondirent de bouche, le bailli requit qu'on lui prêtât prison pour les mettre : qui lui fut accordé. Et, sur ce, fut ordonné que chacun allât sous sa bannière au marché. — Et depuis, audit jour, furent menés à Maire, et délivrés et conduits audit bailli, qui les fit décapiter >».
(2) Cf. ci-dessus, p. 334. Jean Blarie et Jean de Maulde, connétables des archers, firent aussi partie de l'escorte avec leurs compagnies. Plusieurs dizaines du guet furent sous les armes. (Comptes d'entremise, 1426 : dépenses pour affaires de jus lice j.
Quand ce fut le tour de Le Muisis, le juge et l'exécuteur hésitèrent. Se souvenant que le condamné était son parrain, Helscamp fit exposer au peuple par le bourreau « comment ledit Ernoul avait été plusieurs fois capitaine des arbalétriers et fait grand honneur à la ville, et que, pour Dieu, ils voulussent avoir merci de lui et lui respiter et sauver sa vie. « Messire Jean de Ferriéres, chapelain de la halle des Consaux, et Jacques Sandrart dit Tournay, héraut de la ville, parlèrent dans le même sens. Et la foule, passant de la colère à la pitié, accorda la grâce de Le Muisis, comme elle eût fait celle de Lotard, si on la lui avait demandée.
Cependant Quarmont, Hongny,. Isaac et les autres meneurs occupaient le Marché en grande force. Quand ils apprirent ce qui venait de se passer, Isaac réunit cinquante hommes et partit en compagnie du granddoyen (1). Sur le chemin de Maire, il rencontra le bailli ramenant Le Muisis. « Par le sang Dieu, s'écria-t-il, l'un mourra comme l'autre, quiconque le veuille voir. « Force fut de retourner à l'endroit fatal et de trancher la tête de l'homme « qui avait, par sept fois, été capitaine des arbalétriers au service du roi " (2).
Chez les meneurs, le sang versé ne lit qu'exciter les passions; ils s'acharnèrent contre ceux qui avaient demandé grâce pour Le Muisis, notamment contre le héraut do la Ville, à qui l'on arracha son écusson (3) .
(1) Isaac était quartenier de Notre-Dame, et prenait volontiers le commandement du guet.
(2) Les corps de Le Muisis et de Willeries furent inhumés en le «« lopidame «, cimetière situé près de l'église Saint-Nicaise. Cf. A de la Grange Choix de testaments tournaisiens, n^ 439 note.
(3) Il fut remplacé le 6 août par Lotin Ghislain dit Friolet, grand organi sateur d'émeutes.
Quant aux Consaux, préoccupés de dégager leur responsabilité, ils s'adressèrent dans ce but aux ambassadeurs du roi ( 1 ) .
Justement La Trémoille revint à Tournai le 18, accompagné de son frère Jean, seigneur de Jonvelle, qui passa trois jours avec lui. Episode vraiment savoureux que la rencontre, sous le couvert de notre neutralité, de ces deux frères, dont l'un occupait l'une des plus hautes charges à la cour de Bourgogne et l'autre allait bientôt devenir le conseiller tout-puissant de Charles VIT (£) ! Le 21, l'on partit pour le Berry avec deux Tournaisiens — Pierre le Sénéchal, second clerc, et Jacques Lefèvre — chargés de présenter au roi les " excusations ^ de la Ville pour le récent méfait (3).
Là, les choses n'allaient pas mieux qu'à Tournai. En l'absence du connétable, qui faisait la guerre en Bretagne, Giac était parvenu au faite du pouvoir. Dès son retour, La Trémoille engagea contre ce favori une
(1) Consaux? mai.
(2) Présents de vin : en quatre jours la ville leur en fournit 120 lots. Un sergent d'armes du duc de Bourgogne, chargé de conduire La Trémoille de Lille en Berry, quitta Lille le 15. (De Beaucourt ii, p. 375, note 2). D'autre part, le compte no 2769 mentionne le salaire d'un messager pour être allé à Lille savoir si la Trémoille viendrait à Tournai, oîi on l'attendait.
(3) Consaux 21 mai. (Ext. ii, p. 208j. Il fut payé 74 Ib, 17 s. t. à Pierre Le Sénéchal et à Jacquemart Lefèvre pour être allés à Bourges porter au roi des lettres des Consaux « contenans qu'il se volsist tenir content des excusations faites des personnes de Ernoul le Muisis et Lotard de Willeries ; item que, des deux mille couronnes que mesdis seigneurs avoient délivré à M. de La Trémoille, il en volsist bailler lettres de quictance et acquit souffisant, et pour plusieurs autres affaires »'. Ge voyage dura cent onze jours, soit jusqu'au 8 septembre. Le messager Allard Simon, après avoir séjourné quelque temps à Bourges et à Mehun, revint à Tournai le 9 août apportant des lettres des deux députés et de Simon Charles. (Comptes d'entremise 1426^ voyages. Ext. ii, p. 210).
lutte qui devait se terminer au bout de quelques mois par une victoire complète, mais dont le début ne fut guère heureux. Dans le courant de septembre, le futur maître de la France quitta précipitamment le château de Mehun, averti qu'il n'y était pas en sûreté (1).
Dans cet imbroglio, que devinrent les affaires de Tournai? On sait que les deux députés rentrèrent le 8 septembre porteurs de lettres relatives au traité de sur-état (2). Mais, s'ils en rapportèrent d'autres qui exprimaient le sentiment de Charles VII sur le meurtre de Le Muisis et de Willeries, on ne nous l'a point laissé savoir. Deux années passeront avant que ce sujet revienne dans les entretiens de la Ville avec le roi. Enfin, par une étrange coïncidence, c'est de cette époque (septembre 1426) qu'est datée la charte qui décora d'un chef de France les armes de la ville.
Il faut dire un mot de ce document. Le roi y rappelait que les Tournaisiens n'avaient jamais varié dans leur fidélité, même au temps que son père était entre les mains de ses ennemis, mais qu'ils avaient toujours eu " loyal regard de leur futur et naturel Seigneur », voulant lui garder leur obéissance envers et contre tous, et jusques à la mort : « laquelle chose tant méritoire jamais ne partira de son courage, à leur perdurable louange et accroissement d'honneur ». Voulant les rémunérer de « haut et digne honneur », afin qu'ils fussent mieux tenus encore de servir la couronne, il leur accordait la faculté de porter dans les armes de
(1) De Beaucourt, t. ii, pp. 123-134.
(2) Consaux 10 septembre. (Ext. ii, p. 212). La date du retour est déterminée par le compte mentionné ci-dessus.
la ville un chef des armes de France : trois fleurs de lys d'or en champ d'azur (1).
Ces lettres, rédigées dans la forme des anoblissements et d'une authenticité indubitable, sont cependant entourées de circonstances mystérieuses. Données en conseil quelque temps après le départ de nos deux députés, elles ne parvinrent à Tournai qu'en juin 1427, par l'entremise de Philibert de Vaudrey, l'un des affidés du connétable [2). Faut-il supposer que La Trémoille les avait emportées en quittant la Cour et remises à Richemont, avec lequel il avait alors lié partie?
Les Tournaisiens apprécièrent diversement ce cadeau. Tandis que les meneurs du parti populaire s'empressaient de faire graver la brisure sur les écussons officiels (3), la bourgeoisie se montrait peu satisfaite. En effet, outre qu'une fâcheuse coïncidence semblait donner à l'octroi royal le sens d'une absolution pour le crime récent, le vieil esprit communal n'y trouvait
(1) Original au Chartier, publié par A. de la Grange, dans Annales, t. m, p. 129.
(2) « A Ciais la Derière, pour avoir allé à Mouson, par devers Philibrert de Vaudry, pour avoir et raporter la charte contenant l'anoblissement des armes de cette ville, que le roy notre seigneur a donné et accordé à icelle ville. Pour ce 4 Ib., 10 s. t. » (Comptes d'entremise 1426-1427. Voyages. L'article, non daté, figure entre un voyage effectué les 12 et 13 juin et un autre du 24 au 27. Vaudrey, chargé avec Geoffroy (de Thoisy?) d'exposer au duc de Bourgogne les vues du connétable, s'était rendu en Hollande au mois de mai. (Consaux 2. juin et De Beaucourt, op. cit., t. ii, pp. 375 et suivantes). En passant à Mouzon, il y déposa provisoirement la charte en question. Suivant M. De Beaucourt, Philibert et Geoffroy seraient deux serviteurs du duc qui s'étaient rendus près de Richemont; mais le texte tournaisien les qualifie « écuyers de l'hôtel du Connétable », bien que peutêtre jls eussent été antérieurement au service de la maison de Bourgogne. (Cf. notamment de Beaucourt, op. cit., t. ii, p. 375, note 4).
(3) Cf. Maurice Houtart. Le chef aux fleurs de lis dans les armes de Tournai. Annales, t vi, p. 72. La brisure fut exécutée sur deux écussons en la halle des doyens, à l'entrée de la halle des jurés, sur la guérite de la porte Morel, fcur les enseignes des ménestrels et trompette, et peut-être encore ailleurs.
point chose honorable pour la ville, mais plutôt une sorte de diminution et le signe d'un empiétement de la monarchie. Aussi verra-t-on, lors de la prochaine réaction, le chef aux fleurs de lis disparaître des monuments communaux (1).
(1) Ext. II, p. 328.