L ENTREPRISE
En même temps que^ le régime de la terreur, une grave épidémie vint désoler l'ournai. L'émigration reprit de plus belle, les uns craignant la maladie, et d'autres « le prenant vert, et qui jà ne fussent partis n'eussent été les outrages qu'on faisait journellement en cette ville ^ (1). Elle fît des vides même parmi les Consaux, que la mort fauchait en même temps avec une rigueur effroyable (2^. D'autre part, les étrangers ne s'aventuraient point dans une ville ravagée par le double fléau de la maladie et de la guerre civile. Tout y allait mal : « marchandise est moult bas, et tout labeur de petit gagnage » . Trois à quatre cents familles étaient parties; les loyers étaient baissés de quarante pour cent- (3). La discorde avait si bien pénétré les mœurs que les enfants imitaient dans leurs jeux les querelles dont on leur donnait l'exemple (4).
(1) De Smet, p. 397.
(2) L'épidémie éclata dans le courant d'avril (Cf. Consaux, 25 avril). Le jour de la dédicace de Saint-Brice, soit avant l'Ascension (9 mai), Jean Daret faisait partir son fils Jacques « pour doute de la mortalité »> ; et Catherine Daret succomba le 22 mai (Cf. Maurice Houtart, Jacques Daret, peintre tournaisien). Des processions furent ordonnées à cette occasion les 6 et 25 juillet. Cinq eswardeurs et cinq jurés furent au nombre des victimes; il fallut mettre en demeure les magistrats absents de rentrer en ville (Reg. de la Loi ]426 et Consaux 16 juillet et 8 octobre).
(3) Mémoire des bourgeois, P. J. 25.
(4) Publications, 28 décembre 1425 : « Qu'il ne soit aucuns enffans eagiez ou soubz eagiés, jonez petis ou grans, qui soient si osé ou hardi de faire
Mais qu'importait aux meneurs? Ils faisaient l'opi- * nion à leur guise et régentaient les magistrats, qui, " pour nourrir paix », c'est-à-dire sous l'influence de la peur, cédaient toujours.
Non contents d'avoir fait fuir l'élite de la population, ces forcenés se mirent à la chasse des émigrés répandus dans le voisinage, menant avec eux l'exécuteur pour faire plus prompte justice (1). Bientôt la populace prit goût à ces expéditions, et ce ne fut pas un mince embarras pour les Consaux, témoin l'exemple suivant. Un jour de juillet, un millier de Tournaisiens se mirent en campagne pour prêter main-forte au bailli, qui allait quérir des prisonniers à Saint- Amand. Le hasard flt que, au retour, nos gens croisèrent en chemin Gossuin de Lannoy, l'ancien bailli bourguignon. L'occasion était trop belle : aussitôt on lui décoche une bordée de flèches et de viretons. Lannoy piqua des deux et fila jusqu'à Mortagne, poursuivi par les Tournaisiens.
Ils ne pouvaient plus grande folie, les Lannoy ayant le crédit que l'on sait auprès du duc de Bourgogne. Sans perdre un seul jour, le prévôt, le procureur-général, et Michel de Gand coururent chez tous ceux de la famille, chez Hugues, chez Baudouin et chez Gossuin lui-même excuser la ville et mettre l'incartade sur le compte de quelques écervelés (2) .
assembleez ou astines, portans bastons ou autrez armurez deffenduez, en quelque lieu -que ce soit en le ville ; ne fâchent alliances ou ordonnances quelquez de doyens ou autres gens, gettent de calliaux ou s'entresiercheYit les uns contre les autrez... »
(1) Mémoire des bourgeois.
(2) Cf. Consaux 25 juillet (Ext. anal. t. ii p. 209). « Audit de Morcourt, Miquiel de Gand et ledit procureur, pour avoir allé par deux fois à Lille et une fois à Mortaigne, par devers Mons. de Santés, Mons. le gouverneur de Lille et Gossuin de Lannoy frères, eulx pryer et requerre qu'ilz ne se volsissent tenir malcontent de la ville de Tournay, à cause de ce que aucuns par-
Enfin un attentat combla la mesure, ce fut la suppression de la Confrérie des Damoiseaux, symbole de la suprématie patricienne.
La célèbre procession du 14 septembre n'était pas seulement une cérémonie religieuse, mais un grand acte de la vie sociale. Les liens antiques qui attachaient les Flandres à Tournai s'y commémoraient ; et, si des villes telles que Gand et Valenciennes y participaient somptueusement, à plus forte raison Tournai même y faisait figurer ses plus dignes représentants. Au temps des premières effervescences populaires, en 1280, une confrérie fut fondée en l'honneur de Notre-Dame, dont les membres avaient pour principal devoir de « vêtir w c'est-à-dire d'orner d'une précieuse couverture une châsse contenant diverses reliques, que deux d'entre eux portaient et que les autres accompagnaient à la Procession (1).
Or, si l'on considère les statuts de cette confrérie et les circonstances de sa fondation, l'on ne peut douter qu'elle ait eu, à côté de son objet religieux, un but politique (2). Les Damoiseaux, — ainsi s'intitulèrent orgueilleusement les confrères — recrutés dans la plus haute bourgeoisie, se succédaient de père en fils, de sorte que cette institution groupa solidement les races patriciennes, formant en quelque sorte le critère de la
ticuliers, en revenant dudit Saint- Amand, avoyent trait après Ledit Gossuyn, et' le poursievy bien avant jusques à Mortagne... » (Comptes d'entremise, 1426, Voyages, 28-30 juillet).
(1) Cousin. Hist. de Tournai, livre iv ch. xv.
(2) Les statuts primitifs, que Cousin trouva parmi les chartes de la cathédrale, sont aujourd'hui perdus. Mais l'on possède ceux qui furent rédigés le 14 septembre 1503 et reproduisent sans doute en grande partie les anciens. Les damoiseaux ne pouvaient « se mesler de quelque œuvre mécanique ou de marchandise, personnellement distribuant à bouticles ouvers. »
naissance. De là jusqu'à en faire une caste politique, investie du monopole des fonctions publiques, il n'y avait qu'un pas, qui fut franchi d'autant plus facilement que les flimilles nouvellement enrichies pouvaient, en s'alliant à celles des Damoiseaux primitifs, s'introduire dans la confrérie. Durant plus de deux siècles, la confrérie des Damoiseaux eut la haute main sur la commune, et réunit dans son sein tous ceux qui tinrent quelque place dans les conseils (1). Son caractère officiel se déduit d'un article des statuts, qui attribue la préséance parmi les confrères au bailli, à son lieutenant et aux prévôts. Son héraut était celui de la ville : Tournai.
Les Damoiseaux suivaient donc la célèbre procession ; l'un d'eux revêtait la fierté à ses frais et la portait, aidé d'un confrère; les autres formaient un brillant cortège dans leurs robes de drap vermeil, couleur qui leur était strictement réservée (2). Point d'autre groupe officiel : tout ce qui avait rang et pouvoir comptait parmi les Damoiseaux.
Survint l'élévation des bannières, et les doyens des métiers grossirent le nombre des autorités. Il ne parait pas que, dès 1423, première année de leur institution, ils se fussent piqués d'exhiber leur dignité dans le cortège traditionnel; peut-être attendit-on la confirmation du nouveau régime par le roi. C'est seulement en 1424, lorsque deux chartes royales eurent consolidé les institutions démocratiques, que les doyens furent invités à paraître à la procession, portant les torches des métiers (3) . Toutefois les Damoiseaux subsistèrent un temps. Mais, après les événements du mois d'août
(1) Voir ci-dessus, pages 17, note 3 et 22.
(2) Consaux, 18 et 19 mai 1406.
(3) Consaux, 28 juillet 1424 (Ext. u p. 101).
1425, cette incarnation séculaire de la puissance bourgeoise se trouva désignée aux attaques des révolutionnaires. Dans le courant de juillet 1426, une motion fut adressée aux Consaux par quelques meneurs « sur le fait des draps des Damoiseaux et de la fierté Notre- Dame ", aux fins de supprimer le privilège de la confrérie (1). Les bannières, consultées à ce sujet, se divisèrent : vingt adoptèrent la motion, cinq la repoussèrent, onze s'en remirent à l'avis des Consaux. La majorité légale n'était donc pas acquise. Déjà les trois anciens collèges avaient formé une commission pour étudier l'affaire, lorsque les doyens vinrent signifier leur décision, laquelle était « que tous les membres de la Loi assisteraient à la procession, vêtus de môme couleur, et personne autrement ". Comme toujours, leur volonté tint lieu de raison, et la commission n'eut d'autre charge que d'acheter les draps et de choisir les couleurs (2). Ainsi le corps communal était substitué aux Damoiseaux, les élus du suffrage populaire aux privilégiés de la naissance. Mais les doyens s'étaient fait illusion s'ils avaient cru pouvoir jouer le rôle des anciens Damoiseaux; la démocratie, jalouse de ses mandataires, ne leur permit pas de se livrer à cette parade et, « pour plus grande paix 5^, ils décidèrent de ne point prendre de livrée pour la procession, mais d'y paraître en cottes de leurs métiers. Les trois autres Consaux se revêtirent chacun d'une couleur différente (3).
(1) Consaux, 31 juillet 1426 : « Requête faite aux doyens par aucuns particuliers sur le fuit des draps des damoiseaux et de la fierté Notre-Dame. "
(2) Consaux, 2 août. « Los trois Consaux sont d'accord que les chefs en soient chargés, avec eux Esplechin et Helchouwez, Autoupet et Isaac, Jean Martin et Delarcq. Les doyens sont d'accord que tous ceux de la Loi seront vestis tout un, et nul autrement, et si seront tenus d'emprendre chacun. »
(3) Consaux, 9 (Ext. ii p. 211) et 13 août : « Que chacun des dits Consaux se viestent chacun collège de telle couleur qu'ils seront d'accord ensemble. »♦
Quant à la fierté, c'est-à-dire à la couverture que les confrères avaient tour à tour le privilège d'offrir, les quatre Consaux s'en réservèrent le soin. Avec ce souci du beau qui caractérise l'époque, et que la démocratie n'avait pas éteint, ils voulurent la faire plus magnifique que jamais, et en confièrent l'entreprise au maître Robert Campin (1).
Ge n'est pas tout. L'on portait à la procession des gonfanons aux armes des Damoiseaux, insignes qui ne se pouvaient décidément plus tolérer. Les Consaux, délibérant le 6 août sur cette grave question, décidèrent que les armoiries seraient effacées et remplacées par celles du roi et de la ville, et par d'autres figures (2) . Le zèle des révolutionnaires alla plus loin : un beau jour, une bande d'énergumènes envahit la cathédrale, fit main basse sur les gonfanons que l'on y conservait, et en arracha les écussons ; puis elle s'en fut opérer de même à Saint-Jacques, siège de la confrérie du Puy royal, non moins entachée d'aristocratie (3j.
A ces nouvelles, les bourgeois, et notamment les bannis et les émigrés, frémirent de colère. L'un des rares patriciens qui n'avaient pas encouru le bannissement, Guillaume Groquevillain, avait déjà revendiqué le privilège des Damoiseaux, et le droit pour lui-même de vêtir la fierté (4) . Les absents envoyèrent des lettres-
(1) Mémoires, t. xxi p. 222.
(2) Ext. II p. 210. . • ; ; ,
(3) Mémoire des bourgeois P. J. 25. Au sujet de la Confrérie du Puy royal de Saint-Jacques, cf.Cloquet. Monographie de l'église Saint-Jacques, p. 195.
(4) Il adressa, le 13 août, une pétition aux Consaux demandant « qu'il puist viestir la fierté, ainsi que ont fait ses prédécesseurs, et estre viestis ceux que ainsi le souloient faire et estre. « Les Consaux lui répondirent d'emporter sa fierté (ce n'était sans doute pas la première fois qu'il «• revêtait ") et décidèrent que « une nouvelle s'en fasse en commun ». De là colère de Croqnevillain contre le prévôt J. de Quarmont (Consaux 13 août 1426 et 24 juillet 1427. Ext. II p. 241),
de protestation (1). Il semblait que cet attentat eût consommé la ruine politique de la haute bourgeoisie.
Bannis ou émigrés, les grands bourgeois étaient donc réfugiés à Gand, à Bruges, à Douai, à Lille, et surtout dans les petites villes du voisinage : à Courtrai, à Audenarde, à Mortagne, à Antoing. Et " la haine multipliait « entre eux et les nouveaux maîtres de la commune (2). Chaque jour, de nouveaux griefs s'ajoutaient au chagrin qu'ils éprouvaient de se voir supplantés, eux les pilotes héréditaires, par des gens de petit état venus l'on ne savait d'où, et d'assister à la décadence de leur noble cité.
Bientôt, las de laisser triompher la faction, sachant d'ailleurs avec quelle inconstance tournait le vent des tempêtes populaires, ils songèrent à revenir bon gré mal gré. L'épidémie ajourna leur projet pendant l'été; mais, à l'entrée de l'automne, ils le reprirent avec d'autant plus d'ardeur que la Procession venait d'étaler la ruine de leurs privilèges (3).
Les organisateurs de « l'entreprise y^ — pour nous servir du terme consacré — furent Simon de Saint- Génois, Jacques du Mortier, Jean de Clermès, Jacques
(1) Consaux 10 septembre : « Lettres envoyées par Simon de Saint-Génois, Jacques du Mortier et autres touchant le fait de la fierté : on dira au messager qu'on aura avis sur tout; et est fait et ordonné quant à ce qui en sera ».
(2) De Smet, p. 397.
(3) La plus grande partie des détails qui vont suivre sont empruntés aux motifs des jugements prononcés contre Gillart Planchon, Jacquemart Lépicier, Jean Fachon, Alard de Touart et Piérart d'Anstaing (Reg. de la Loi. Condamnations à mort, 15, 16 et 25 octobre 1426, 29 avril 1428), à la chronique tournaisienne (De Smet, pp. 397-399) et aux deux Mémoires des bourgeois (P. J. 25 et De Smet, pp. 559 et ss.)
et Pierre Petit, Jean et Roland de Leuze, Pierre Delepierre, Jacques Ledoux, et Etienne de Willeries, personnages dont les noms rappellent les diverses phases de notre révolution. Ils voulaient rentrer à Tournai de vive force, c'est certain. Mais pourquoi faire? On leur a prêté les pires intentions, notamment celle de livrer la ville au duc de Bourgogne : accusation qui ne repose sur aucune preuve, sur aucun indice, — si ce n'est la présence dans les rangs des conjurés de quelques gentilshommes bourguignons — et qui parait démentie par plus d'un fait. L'objet essentiel de la conspiration consistait, si on le déduit des circonstances vérifiées, à reprendre le pouvoir et à mettre les démagogues hors d'état de nuire. Par quels moyens? Rien qu'en faisant appel à l'opinion publique, diront les auteurs de « l'entreprise « ; par le meurtre et le pillage, soutiendront leurs adversaires ; et nous conclurons : par les procédés ordinaires des factions, au besoin par la violence. Toutefois les conjurés s'interdirent les vengeances personnelles, comptant livrer leurs adyersaires à la justice. Etienne de Willeries, notamment, jura de ne point s'en prendre aux meurtriers de son frère.
Le centre de la conspiration fut, parait-il, à Audenarde. Si nombreux étaient les Tournaisiens bannis ou émigrés que, avec leurs parents, amis et serviteurs, et quelques gentilshommes de la région, ils formèrent une armée de sept à huit cents hommes. Mais cela ne suffisait pas ; il fallait des intelligences dans la place. Or, dans la bourgeoisie moyenne, parmi les marchands, l'on commençait à se fatiguer de la démocratie à outrance ; à regretter le départ de « la plus grande partie des gens de bien » ; à trouver insupportable l'arrogance du bas peuple, et qu'un « tas de foulons et de tisserands fussent armés, tandis que les bourgeois et les marchands
ne pouvaient porter un couteau « ; à s'irriter de ce que la canaille fut souveraine et la ville gouvernée par des gens de rien. Les émigrés n'eurent donc pas de peine à trouver des complices dans cette classe.
A la tête de ceux-ci, l'on aperçoit Gilles Danclare — que nous avons vu condamner en même temps que Coppet et Destray elles, mais seulement au voyage de Rome, — Jacques et Daniel Bérenger et Gilles de Rassoncamp — l'auteur présumé des fameux « brevets « de 1416 — tous anciens et zélés armagnacs (1). Ces conjurés de l'intérieur recherchèrent clandestinement des auxiliaires. Aux uns, qu'ils initièrent aux détails du complot, ils confièrent un rôle spécial; aux autres, en plus grand nombre, ils donnèrent simplement la consigne de venir les rejoindre en cas à' effroi. Pendant les derniers jours du mois de septembre et les premiers du mois d'octobre, ce furent de continuelles allées et venues entre les conspirateurs du dehors et ceux du dedans, et de mystérieux conciliabules dans certaine^ maisons. Le plan de l'entreprise fut arrêté.
Elle aurait lieu le dimanche 13 octobre. Pendant la nuit précédente, l'armée des bourgeois devait se réunir à une lieue de la ville, dans le bois de Breuze. A sept heures du matin, heure de l'ouverture des portes, l'assaut devait être donné à celle de Marvis.
L'on s'assura de plusieurs maisons à proximité de cette porte, pour y embusquer des conjurés. A l'heure précise de l'ouverture, Rassoncamp se présenterait comme pour sortir de la ville. Il serait affublé d'une ligne à pêcher et de la plus grande quantité possible de '• harnois appartenant au fait de pesquerie « ; avec
(1) Au sujet de Rassoncamp, cf. p. 57 ci-dessus, note 3. Daniel Bérenger paraît avoir eu des relations suivies avec la garnison française de Guise. (Ext. II, p. 26).
cela, un panier contenant des victuailles. On le laisserait passer : comment soupçonner un homme qui s'en va pêcher à la ligne un dimanche matin? Au moment précis qu'il se trouverait sous la porte, le soi-disant pêcheur laisserait choir son attirail, de manière à bien encombrer le passage, et se montrerait fort embarrassé à tout ramasser. Alors accourraient les gens embusqués dans les maisons voisines, qui se jetteraient sur les gardes de la porte et les enfermeraient dans la guérite, tandis qu'un des conjurés s'empresserait de bloquer les serrures, et qu'un autre donnerait le signal, au moyen d'une lanterne, à ceux du dehors, dont r avant-garde devait être postée dans le bosquet de Péronval (1). Afin de laisser à ceux-ci le temps d'arriver sans que l'alarme fut répandue en ville, quiconque se présenterait à la porte venant de l'intérieur serait contraint de sortir, et, à quiconque arriverait du dehors, l'on intimerait l'ordre de rebrousser chemin.
Le cri des conjurés sera : « Vive le roi, bourgeoisie et marchandise y>, résumé de tout un programme politique. Ils entendaient donc rester fidèles au parti national, mais protéger la bourgeoisie et relever le commerce. Quant aux procédés dont ils comptaient user pour s'assurer la victoire, l'on en peut juger par cette circonstance, que, non seulement leurs amis, mais les maisons de leurs amis, devaient porter une marque distinctive afin d'y être soustraits.
Trop de gens, malheureusement, étaient dans le secret pour qu'il fut bien gardé. Le jeudi 10, l'on ramassa un billet, qu'un anonyme, se disant « vrai
■ (1) Peut-être s'agit-il, du «♦ bosquet à la borne », que l'on voit, sur une carte du XVIII« siècle, à la limite de Tournai et de Warchin. L'endroit est, en effet, un vallon ou la pierre se rencontre à peu de profondeur.
et loyal ami do la ville, mù de pitié ^ adressait au prévôt. On y lut que, le dimanche suivant, trois portes seraient attaquées par l'extérieur et par l'intérieur, pour livrer passage aux ennemis du roi. Ce ne fut pas le seul avertissement ; il en vint de valets qui dénoncèrent leurs maîtres ; il en vint de seigneurs du voisinage qui portaient intérêt aux Tournaisiens (1). Les chefs de la commune se mirent immédiatement sur leurs gardes. Dans la nuit de jeudi au vendredi, des perquisitions furent faites dans plusieurs maisons suspectes, entre autres chez Gossuin de Lannoy (2). Les loquets des portes furent changés (3). Le samedi, Tournai prit l'aspect d'une ville assiégée ; tandis qu'on multipliait les « escouttes « au dehors (4) , une ordonnance organisait la garde de la ville :
Défense d'aller sur les remparts, si l'on n'est canonnier ou homme du guet. Le guet de nuit devra rester jusqu'à l'ouverture des portes, et celui du jour jusqu'au dernier vigneron et à l'arrivée de celui de nuit.
Les chaînes resteront tendues devant les portes tant que celles-ci seront ouvertes.
Le service du guet doit être fait en personne ; seuls les impotents, les veuves et ceux qui auront été spécialement autorisés pourront se faire remplacer.
(1) A Jean de Quarmont, pour rémunérer « plusieurs personnes qui luy sont venus nonchier l'entreprinse et traison que voullayent faire à icelle ville plusieurs bannis et absentez ». (Comptes d'entremise, 1426. Dépenses pour le bien de justice).
(2) C'est peut-être à cette occasion, et non dans la nuit du 8 juin 1423, qu'un portrait de Jean sans Peur fut brisé. (Cf. p. 192 ci-dessus).
(3) Consaux 10 octobre.
(4) « A Huart Hanotiel, pour le paine et travail que luy et plusieurs ses voisins, demorans dehors le porte de Marvis, ont eu à faire le ghet par nuit, le xiiio jour d'octobre enssievant, pour les graus assemblées de gens qu'on avoit rapporté qui se faisoyent à l'aide de plusieurs bannis et absentez de ceste ville, pour voUoir en icelle entrer de forche et par trahison, 40 s. t. « (Comptes d'entremise 1426, dépenses pour le bien dejustice).
Les hôteliers doivent remettre au prévôt la liste de leurs hôtes, en indiquant les motifs de la présence de ceux-ci à Tournai.
En cas d'alarme, tout homme inscrit en bannière doit immédiatement s'armer et rejoindre son doyen, sous peine d'être réputé traître et ennemi du roi et de la ville.
Les étrangers doivent déposer leurs armes à l'entrée de la ville (1).
Quelques-uns, et non des moindres, parmi les Tournaisiens mêlés au complot, voyant les soupçons éveillés, prirent la clé des champs, laissant les comparses se tirer d'affaire. Cependant, au jour fixé, l'armée des émigrés s'approcha de la ville. Durant la nuit du samedi au dimanche, dans les villages qui bordaient la banlieue sur la rive droite, on n'entendit que des passages de gens d'armes. Ceux-ci se rendaient dans le bois de Breuze. En même temps, la nouvelle de l'entreprise se répandait; le bruit courut à Bruges, durant la matinée du dimanche, que, en ce moment même. Tournai était pris et mis en l'obéissance du duc de Bourgogne; si bien qu'un jeune Tournaisien qui faisait là-bas son apprentissage s'en revint tout d'une traite pour savoir le sort de sa patrie.
Mais on avait fait très fort guet dès le soir du samedi. Le prévôt Quarmont et le grand-doyen Hongny parcouraient . les rues « à grande armée « (2). A partir de minuit et jusqu'au jour, les précautions furent encore renforcées. Ce que voyant, les conjurés de l'intérieur se tapirent chez eux, de sorte que ceux du dehors attendirent en vain. Dans l'incertitude de ce qui se passait, ils envoyèrent une lettre à un de leurs
(1) Ext. II, p. 213.
(2) Avec soixante compagnons, suivant un texte du compte d'entremise. ( Dépenses pour le bien de justice).
complices, le teinturier Jacquemart Lépicier, pour savoir s'ils devaient tenir leurs gens sous les armes. Lépicier leur écrivit qu'il n'y avait plus qu'à battre en retraite; pour comble de malheur, le valeton qui portait cette réponse fut arrêté à la porte du Bruille. • Alors sonna l'heure des représailles, auxquelles préluda une scène tragique. Ce môme dimanche après-midi, tandis que le peuple, rangé par bannières et sous les armes, occupait le Marché, l'on vit s'avancer Quarmont, Hongny et tout l'état-major de la commune. Divisés en deux groupes, ils passèrent dans les rangs des bannières, scrutant la figure et l'attitude d'un chacun. Et, comme par hazard, les deux groupes se rencontrèrent devant la bannière des teinturiers et s'arrêtèrent auprès du malheureux Lépicier, que la lettre interceptée venait de dénoncer. Le prévôt et le grand-doyen mirent la main sur lui et le firent mener en prison, tandis que les spectateurs ahuris cherchaient l'explication de ce coup de théâtre.
Lépicier, interrogé le lendemain, se reconnut coupable. Il dénonça Jean Fachon, hôte de l'Ecu de France, « auquel il devait s'adresser en tout «, et Alard de Touwart, tanneur, qui devait prendre part à l'attaque de la porte Marvis. Tous trois furent décapités sur le Marché. Leurs corps écar télés furent -pendus au gibet dans des sacs, leurs membres fichés à des potences que l'on dressa près des portes de la ville, et leurs têtes exposées sur la porte Marvis, par laquelle les conjurés devaient entrer. C'était le châtiment des traîtres.
Entre des factions livrées à la guerre civile, surgissent communément de ces griefs énormes qui semblent
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faits pour justifier toutes les représailles et pour éloigner à tout jamais l'heure de la réconciliation : tels, à l'origine des divisions du royaume, le meurtre de Louis d'Orléans, et, pour préface au traité de Troyes, le drame de Montereau. Ces deux faits dominent toute une ère de discordes, sollicitant la vengeance et empêchant le pardon. Dans le cadre de ce récit, la mort de Le Muisis et de Willeries d'une part, « l'entreprise « de l'autre, tiennent une place équivalente. Comme l'inique exécution des deux nobles bourgeois avait souillé la démagogie d'une tache indélébile, de même la tentative avortée du 13 octobre sera l'opprobre des patriciens, à qui l'on intligera désormais le nom de « traîtres et déloyaux bourgeois «. Grossissant l'affaire à dessein, les meneurs accréditèrent l'opinion qu'on avait voulu trahir la ville et la livrer au duc de Bourgogne, piller et incendier, tuer les femmes et les enfants. On l'écrivit aux princeset aux villes voisines (1) ; et c'est sans doute sous l'impression de ces rumeurs qu'accourut à Tournai, dès le 16, Philibert de Vaudrey, l'un des hommes de confiance du connétable.
Mais reprenons le récit de l'entreprise. Voyant leur ruse déjouée, les conjurés tentèrent d'y substituer la persuasion. Ils envoyèrent deux laboureurs de la banlieue proclamer sur le Marché, qu'ils ne voulaient faire aucun mal, mais seulement demander justice de
(1) Consaux 18 octobre : « Lettres à Mgr de Bourgogne et autres seigneurs et villes ». — « A Sézille, héraut de Monsieur de Moy, pour avoir porté lettres closes à Mgr de Brabant et aultres seigneurs touchans les entreprises naguère faites par les ennemis et absentez de ladite ville, deux écus ». (Comptes d'entremise, 1426. Voyages).
(2) Cf. Présents de un. Vaudrey fut à Tournai les 16 et 17 octobre, saris motif connu si ce n'est la nouvelle de l'entreprise. Il y était passé le 10 juillet, venant de France et se rendant probablement auprès de Philippele-Bon.
ceux qui avaient mis à mort leurs parents et amis. Cette communication étant restée sans réponse, ils se dispersèrent. Les plus tenaces ne renoncèrent pas à leur projet : pendant quelque temps des écrits furent répandus en ville " afin d'y mettre trouble j^ (1), et des partis rôdèrent alentour, contre lesquels il fallut exercer une active surveillance (2) .
D'autre part, après les exécutions auxquelles nous avons assisté, la recherche des coupables fut poursuivie avec une ardeur que nourrissaient les passions politiques. Les meneurs du parti populaire, qui s'y consacraient, portèrent naturellement leurs soupçons sur tout ce qu'il restait à Tournai de gens notables, bourgeois ou marchands (3). La nuit delà Saint-Martin, ils en arrêtèrent trente, inculpés d'avoir eu connaissance du complot, sinon d'y avoir participé. C'étaient,
(1) Ext. II, p. 219.
(2) Le messager Jean de Boulogne va, les 15 et 16 octobre, en plusieurs villages autour de la ville, « descouvrir les camps, et voir et savoir s'il y avoit aucuns ennemis d'icelle ". Puis il se rend à Béclers, à Antoing et ailleurs « enquerre de l'estat et armée que plusieurs banis et ennemis de ceste ville faisoyent et où ils se tenoient ». Il alla aussi à Bruyelle, HoUain, Maulde, Merlin, Pont-à-Tressin, Senghin, Cysoing, Rumes et ailleurs, pour la sûreté de la ville. Le messager Coquelet se rendit, le 21 et 22 octobre, dans plusieurs villages « enquerre de Testât et armée de ceux qui estoyent en la compagnie de plusieurs bannis... », ensuite à Mortagne et à Leuze. Le 24, escoutes à deux lieues de la ville pour la garde et sûreté d'icelle. Les canonniers firent le guet aux portes, tours et arcs depuis le 12 octobre jusqu'au 2 novembre. Un trompette fut posté pendant vingt jours sur lu haute tour de Mai vis, pour surveiller les alentours. Deux habitants d'Orcq firent « escoutes » la nuit, du 13 octobre au 20 décembre. (Comptes d'entremise 1426, passim). Il y eut encore une alerte le 5 décembre. (Ext. ii, p. 222).
(3) Jacques Isaac dirigea les perquisitions qui aboutirent à l'arrestation de Fachon, Lépicier et Touv^^art ; il fit à plusieurs reprises le sombre guet et arrêta un certain nombre de personnes soupçonnées d'avoir été dans le complot. Jean du Casteler et Blarie dénoncèrent l'endroit où l'on voulait cacher les biens d'Alard de Touwart pour les soustraire à la confiscation.
(Comptes d'entremise 1426, dépenses pour le bien de justice). C'est Casteler, Blarie, Colart de Lille et Guillaume d'Annapes qui arrêtèrent Touwart, (Consaux 27 novembre).
pour la plupart, d'anciens magistrats, d'anciens doyens, qui passaient pour réactionnaires. Les métiers se chargèrent de l'instruction et dressèrent la liste de ceux qu'ils tenaient pour coupables. Mais le tribunal des prévôts et jurés, n'ayant pas trouvé la charge suffisante, se contenta de tenir les prévenus en surveillance. Ce fut l'affaire dite des trente marchands ; elle fit ressortir et accentua la scission entre la classe moyenne et le parti populaire (1).
Quant aux émigrés, à dater de l'entreprise on les traita plus que jamais en ennemis de la chose publique. Des garnisaires furent installés chez eux ; défense à leurs débiteurs de rien leur payer ; défense de correspondre avec eux ; défense aux femmes de correspondre avec leur mari, s'il avait pris part à la tentative. La ville touchait leurs revenus ; si l'un d'eux venait à mourir, on n'exécutait, de ses dispositions, que les legs de bien- Ci) Consaux 21 et 22 novembre. (Ext. ii, pp. 221 et 222). — « A Rasse de Larcq (eswardeur pour Saint-Quentin), pour le sallaire desservi par les commis des bannières de ladicte ville à avoir vacqué et entendu avec mesdis seigneurs à interroghier et examiner plusieurs personnes qui, le nuyt Saint- Martin, furent mis prisonniers pour le souspechon que ou avoit contre eulx d'avoir aidié et machiné l'assemblée et traison que avoit faite contre eulx plusieurs banis et ennemis d'icelle, où ils vacquièrent chacun six jours finans le xve jour de novembre : 13 Ib. 17 s. 6 d. t. » La commission était composée d'un homme de chaque bannière. (Consaux 21 novembre). Trente-six dizaines, une par bannière, firent le guet sur le Marché à cette occasion. (Comptes d'entremise, 1426, dépenses pour le bien de justice). Une publication du 15 novembre donne la liste des prévenus : Alard Le Beuf, Mahieude le Cessoye, Mahieu Patrie, Jehan Yolent, Jean Pipart, Gantier Yolent, Laurent Le Senne, sire Jacques Gontier, Jehan de le Cataire , Gossart Bastien, Jehan de Baudimont, Jehan de Châlons, brodeur, Jehan Vregelois, Martin de Condet dit du Mouton, Jacquemart AUard, Jacquemart Crette, Olivier de Froidmont, Piérart Waucquier, Gillart Waiicquier, Piérard de Harlebeke, Chrétien Le Louchier, sîVe Jehan de Waudripont, Pierre de Waudripont, Pierre Le Grue, Jehan Haneron, Barthélémy Carlier, sire Jehan de Bar, prêtre, Mahieu Yolent^ Jehan Truffet, Guillaume Genevière. Sont soulignés les noms de ceux qui avaient fait partie des Consaux. Mahieu de la Cessoye, Mahieu Potrie et Pierre Le Grue furent seuls poursuivis.
faisance. Bientôt les femmes, enfants et domestiques des personnes impliquées dans " l'entreprise « furent obligés de quitter la ville (1). Pour se mettre à l'abri de ces mesures, plusieurs s'empressèrent de protester de leur innocence, tels Coppart de Velaine et Jean de Saint-Génois, dont voici la lettre :
Toute humble recommandation prise, chers et honorés Seigneurs,
Plaisir vous soit de savoir qu'il est bonne vérité que, dès loin temps a, nous nous sommes mis en la bonne ville d'Audenarde, pour éloigner et fuir la pestilence de mortalité, qui, comme vous savez, a été très grande en la bonne ville et cité de Tournai — laquelle Dieu par sa miséricorde veuille cesser, et brief s'il lui plaît, et soit bonne garde de tous les bienveillans, manans et habitans d'icelle, et eux warder et défendre de toutes maises aventures.
Nos très chers et honorés Seigneurs,
Il est venu à notre connaissance que vous nous donnez aucunes charges, tant par lettres comme autrement, sur le fait d'aucune assemblée qu'on maintient naguère avoir été faite par plusieurs nos amis et autres. Si vous prions, de tant que plus pouvons ni savons, que ne vous veuillez indigner ni laisser informer aucunement au préjudice de nous; car, en vérité, nous n'avons été mandés ni appelés en lieu ni en place où quelque collation d'assemblée ni autrement ait été faite au préjudice de vous nos dits seigneurs, ni des bonnes gens de ladite ville ; ni ne voudrions être ores ni autres fois. Car vous savez assez que nous sommes, et avons été tous les jours de notre vie, gens qui ne désirent que paix. Et, qui soit vrai de quoi nous vous écrivons, et pour nous plus véritablement excuser, il vous plaise envoyer en la ville d'Audenarde, à nos dépens, faire information et enquérir de la vérité. Et ne doutons point que, par icelle, au plaisir de Dieu, vous nous trouverez pour innocents de tous soupçons; et que, si aucunement vous êtes informés sur aucuns nos amis, de raison et considéré les choses
(1) Cf. notamment Publications, 17 novembre 1426; Consaux 3 et 7 mai, 12 août 1427.
dessusdites, nous ne l'avons comme compère; mais, de votre b3nigne grâce, nous avez pour recommandés comme vos bourgeois et bienveillants, et comme ceux qui de tout leur cœur désirent le bien et honneur de ladite bonne ville et cité de Tournai, et de tous les manans et habitans d'icelle.
Ce fait le benoit fils de Dieu, qui vous ait en sa sainte garde.
Les tous vôtres, Coppart de Velaine et Jehan de Saiut-Jenois, prêts à faire tous vos bons plaisirs.
A honorables, sages et discrets seigneurs, messeigncurs les prévôts, jurés, échevins, esgardeurs, doyens et sous-doyens des métiers de la ville et cité de Tournai soient présentées ces lettres .
Le 29« jour d'octobre (1).
Enfin, si l'on voulait rechercher toutes les responsahilités, il fallait remonter jusqu'au prince sans la complicité duquel la conjuration n'aurait pu naître et se développer, jusqu'au duc de Bourgogne lui-même. Si Philippe avait pris une part active à l'entreprise, on n'en a point la preuve. Mais, en fermant les yeux sur les faits et gestes des conjurés, en leur permettant de s'assembler sur son territoire, il avait laissé violer la neutralité garantie par les traités. En effet, ceux-ci lui interdisaient de " souffrir ni soutenir aucuns faire ou tenir résidence ou demeure, ou converser en ses pays et seigneuries, pour faire ou mener guerre aux bourgeois, manants et habitants de la ville de Tournai et du pouvoir d'icelle «. On lui adressa donc des représentations.
D'abord, il se montra peu disposé à les écouter, car les émigrés s'étaient aussi tournés vers lui. Ce n'est qu'après d'assez longs préliminaires qu'une entrevue
(1) Original sur papier, au Chartier. Ecrivirent aussi à cette occasion la Séuéchale de Hainaut, Jacques Le Louchier et Caron Destrayeiles. (Consaux 22 octobre 1426).
fut décidée pour le 10 novembre, à Lille (1). Tournai envoya onze députés choisis avec soin; parmi eux, point de démagogues, mais tout ce qu'il restait de patriciens dans les Consaux (2). Reçus solennellement par le duc en sa Cour, le dimanche 10 à six heures du soir, ils réclamèrent le châtiment des auteurs de l'entreprise qui s'étaient réfugiés en Flandre. Ecoutons la réponse que Philippe fit donner par Thoisy ; car elle embrasse l'ensemble de ses relations avec la ville.
« Tournai lui avait été donné par le roi d'Angleterre. Mais, comme ceux de la ville ne l'eurent pas agréable, et pour la grande amour et affection qu'il leur portait, il consentit à des conventions dont le bénéfice était loin d'égaler celui de la donation.
« Quant à l'infraction dont on se plaint, il n'avait
(1) On envoya d'abord à Bruges Jean Haccart et Jacques Chuflfart. « A sire Jehan Hacart, lequel, sur ce qu'il fut venu à le congnoissance desdis consaux que plusieurs banis et anemis de la ville s'estoient à puissance mis sus, et eux eflforchié de prendre par traison ladite ville ; et, veans que ils avoyent faly à leur dampnable entreprise, et depuis, retraiz devers Mgr le duc de Bourgogne pour, à l'ayde de leurs allés, venir à paix et estre secourus; iceulx consaulx, pour pourvoir ad ce, et que ils ne informassent ledit seigneur à leur volenté sans ce que les commis de la ville fussent ouis, envolèrent ledit Hacart, avec lui Jacques Chuffart, en la ville de Bruges, et leur enchargèrent de acquerre, se mestier estoit ad ce, des amis de la ville, lesquelz, venus audit lieu, s'aprouchèrent et firent tant, par le moyen d'un très notable seigneur bien prouchain et estant en près ledit Monseigneur le duc, que il eurent audience, dont ils n'avoient peu finer par avant. Auquel il donnèrent pour avoir son ayde lx escus d'or. Et avec ce frayèrent et dispendirent lesdis Hacquart et Cnuffart, en saufconduis et autrement en plusieurs manières, 132 Ih. 15 s.t. « (Comptes généraux, 1426-1427).
(2) Sire Jean de Morcourt, prévôt, sire Watier Wettin, Quentin Dare, Michel de Gand, jurés, sire Ernoul de Waudripont, mayeur des eswardeurs, Watier Desplechin, échevin, Mahieu Fournier, souverain-sous-doyen, Jean Haccart, eswardeur, Henri de Camiers, Maître Jean de Bauwegnies, conseiller et Gilles du Clermortier, procureur. (Ext. ii 214). « Pour les despens par lesdis ambassadeurs, tant en chevaulx, compaignons de traii qui pour leur seurté les compaignèrent, comme pour plusieurs dons par eux fais et donnez pour l'onneur de ladite ville, 561 Ib. t. » (Compte d'entremise, 1426, voyages et ambassades;.
pas attendu la présente ambassade pour en interroger sous serment les principaux auteurs. Ceux-ci lui avaient exposé qu'ils étaient d'ancienne génération dans la ville et avaient, eux et leurs prédécesseurs, été au gouvernement d'icelle, en quoi ils s'étaient bien et loyalement comportés. Nonobstant, nouvelles gens avaient empris ledit gouvernement, et les en avaient déboutés et chassés sans cause. Pour cette raison, contendant à retourner en la ville, et en leurs états et biens, ils s'étaient assemblés en intention d'entrer et de faire assembler la communauté pour lui remontrer leur droit. Et n'avaient oncques eu intention de faire mal à personne, quoi qu'on eût dit au contraire pour les vouloir charger. « Les coupables s'étant soumis à son arbitrage, Philippe invita la ville à l'accepter aussi, et à s'abstenir, en attendant, de toutes représailles : faute de quoi il indemniserait les intéressés sur les biens que les Tournaisiens possédaient dans ses Etats.
Puis il s'en prit à toute la politique de cette ville qui « soûlait être la plus notable du royaume, mais, par la manière du gouvernement qui y était, elle se diminuait.... Les Tournaisiens parlaient volontiers d'infractions au^ traité ; mais s'il les en voulait aussi près poursuivre, on trouverait bien qu'ils l'avaient enfreint en plusieurs manières : comme de retenir les biens de l'église et de ne pas payer les dîmes ; du fait des biens de Gossuin de Lannoy — qui était bien gentilhomme par deçà — d'avoir été en sa maison, et rompu et brisé l'image du duc Jean ; d'avoir fait mourir Pipaix, parce qu'il avait été à la prise de Paris; d'être allé à main armée et grande assemblée au pays du duc poursuivre et blesser un homme. Et, tous les jours, on nommait ses gens traîtres bourguignons, telle-
ment que plusieurs redoutaient d'aller à Tournai « (1).
Le peuple tournaisien, on le devine, fit mauvais accueil à la proposition d'arbitrage de Monseigneur de Bourgogne. Se soumettre au jugement du protecteur des traîtres, traître lui-même à son roi, y pensait-on! « Touchant ladite soumission, sachant et considérant icelle tant et si grandement être contre le bien et honneur du roi et de la ville, que plus ne peut être, tous ont, d'une même voix, répondu que, pour mourir ni pour quelque chose qui advenir en puisse, ils n'entendront d'y condescendre, ni jamais n'en veulent ouïr parler «. Les députés retourneront chez le duc au jour fixé, mais pour réclamer derechef le châtiment des traîtres réfugiés dans ses Etats. Et que, sans s'arrêter aux menaces de Philippe, l'on saisisse les biens des émigrés pour les vendre au profit de la ville. Que les magistrats procèdent rigoureusement « et les dites bonnes gens, jusques à la mort, y tiendront la main avec eux « (2).
Après une seconde entrevue, qui n'aboutit à rien, la conversation fut interrompue par le départ du duc de Bourgogne pour la Hollande (3). Les Quatre-Membres de Flandres, qui avaient pris chaudement le parti des émigrés^ furent priés de s'abstenir désormais, considérant que " si aucun de Tournai avait méfait en leur juridiction, on ne leur viendrait point empêcher la justice y^ (4). L'on eut donc le dernier mot, mais il ne fallait pas s'y fier; car le terme du traité approchait, et alors sans doute le duc prendrait sa revanche.
(l)Ext. II, pp. 215-217.
(2) Ibid., pp. 217-220. Résolution des bannières en date du 17 novembre.
(3) Consaux 17 novembre et 5 décembre. (Ext. t. ii, pp. 221-223). Philippe fit voile vers la Hollande à la fin de décembre.
(4) Consaux, 25 janvier 1427.
§ IV