LES TRAITÉS DE 1427 ET DE
Richemont, dès son arrivée aux affaires, et malgré l'épée de connétable, se montra plus diplomate qu'homme de guerre. Aussi bien personnifiait-il la politique des ducs de Bretagne et de Savoie, qui tendait à la réconciliation des princes français. Cette nouvelle orientation nous a été. signalée dès le début par l'apparition de Jean de Chénery et de Philibert de Vaudrey, messagers infatigables, qui désormais ne laisseront plus Philippe échapper un instant à l'influence française. Puis survinrent La Trémoille et Alain Chartier, prestigieux porteurs du rameau d'olivier. Entré dans cette voie, le connétable y persista malgré l'échec des premiers essais, de sorte que les relations diplomatiques dominent l'histoire de cette période ; et, si nous faisons un retour sur Tournai, c'est pour constater que les destinées de cette ville vont subir l'influence de la diplomatie, celle-ci dirigeant par contre-coup la politique intérieure.
A la fin de 1426, le duc de Bretagne, plus exposé que tout autre aux incursions des Anglais, prit l'initiative d'une nouvelle ambassade. Il v allait d'abord de son intérêt personnel, car il voulait s'assurer l'alliance du duc de Bourgogne contre l'invasion étrangère; mais, en même temps, il conseillerait à Philippe de s'entendre avec le roi, tout obstacle étant levé pour leur réconciliation. Jean de Malestroit, évoque
de Nantes et chancelier de Bretagne, qui fut chargé de l'ambassade, ayant commencé par une visite à la Cour de France, on lui offrit de la compagnie. D'une part Richement, qui se défiait de lui, le flanqua de Chénery et du prieur de la Celle, chargés de le surveiller ; d'autre part le roi l'investit d'une mission officielle, en lui adjoignant Jean Girard et Thibaut Le Moisne, maîtres des requêtes, le sire de Torchefelon, chambellan, et le héraut Berry (1). Tout ce monde, après s'être rendu en Piémont auprès du duc de Savoie et avoir traversé l'Allemagne, la Lorraine, le Barrois et le Brabant, débarqua à Tournai le P'' février 1427 {2),
Avant de suivre ces ambassadeurs dans leur mission et d'étudier la part qu'ils firent aux affaires tournaisiennes, il convient de ressaisir le fil de nos relations avec la Cour de Bourges. Remarquons d'abord que, à partir de cette époque, la correspondance de Charles VII avec la ville s'interrompit ; ce n'est plus que de loin en loin, dans des circonstances exceptionnelles, que nous verrons le roi reprendre le ton d'intimité qui avait donné tant de charme à ses premières lettres. Richement, qui d'ailleurs traitait de haut les communes, semble avoir voulu se réserver les rapports avec Tournai, employant dans ce but les émissaires dont il a été question.
Pourtant, dans les premiers jours de janvier 1427, l'on vit apparaître deux commissaires royaux : Jean Bouvignon, maître des requêtes, et Jean de Vousy, secrétaire du roi (3). Ce qu'ils venaient faire, on ne le distingue pas bien clairement. Leurs pouvoirs portaient
(1) De Beaucourt, op. cit., t. ir, p. 377-388.
(2) Pièces justificatives, 24 ter. i[s arrivèrent le Ici' février; un chevaucheur tournaisien fut à leur rencontre à Ellezelles (Comptes d'entremise 1426-1427, voyages et présents de vin).
(3) Ils arrivèrent le 14 ; le messager Jean Coquelet était allé les prendre à Bruxelles (Comptes d'entremise 1426-1427, voyages et ambassades).
« tant sur le fait de justice comme sur le fait de recette « ; et leur premier soin fut de réclamer les arrérages dus, depuis 1424, sur l'aide de six mille livres (1). Si l'on observe que, en octobre 1426 à Mehun et en décembre à Montluçon, Charles VII avait réuni les Etats de Languedoïl pour leur faire voter une aide de cent vingt mille livres, leur démarche semble se rapporter avant tout aux finances. Et, sur ce point, elle eut un piètre résultat, car, au lieu de payer, la ville produisit un compte « tel que le roi doit beaucoup ^ . En outre, et en dépit des promesses contenues dans la lettre du 18 février 1426, ces commissaires avaient-ils mandat de remettre un peu d'ordre dans la politique intérieure? 11 semble que non, mais bien d'enquêter et de faire rapport au roi, notamment sur " l'entreprise » . Bientôt d'ailleurs ils furent relégués al' arrière-plan par l'arrivée du chancelier de Bretagne et de ses collègues (2).
Le spectacle qui s'offrit alors semble calqué sur celui qui s'était déroulé ici même un an auparavant. Comme La Trémoille, les nobles ambassadeurs n'avaient pas d'argent et ne songeaient qu'à emprunter. Ils avaient compté sur la Monnaie, mais le malheur voulût que, en ce moment, elle chômât (3) . Ils s'adressèrent donc
(1) Cf. Pièces justificatives 25. L'aide cessa d'être servie en 1424. Quant au compte qu'ils opposèrent aux commissaires du roi, les Tournaisiens y imputèrent sans doute les sommes versées au duc de Bourgogne.
(2) Sur la mission de Bouvignon et de Vousy, Cf. Consaux 15, 20, 23 janvier, 1, 11, 13, 18, 25, 27 février, 11, 14 mars (Ext. ii pp. 224-230). D'après les présents de vin, Bouvignon resta jusqu'au 16 mars ; Vousy revint seul le 1er avril, et avec M^ Béraud (de Merle?) le 12 août. Il fut question d'engager Bouvignon comme conseiller de la ville; et l'on remercia le roi de son ce bon gouvernement >». On 'lui versa 450 Ib. pour ses frais de voyage. (Comptes généraux 1426-1427).
(3) Cette circonstance, révélée par les lettres de Malestroit (P. J. 24 ^«■'■), n'est expliquée nulle part. On sait seulement que Bouvignon et Vousy s'occupèrent de la monnaie (Coneaux 20 janvier 1427).
à la Ville, lui demandant quatre mille écus à prendre sur l'aide annuelle. Deux mille furent d'abord payés, '• considérant le bien, profit, honneur et grand fruit, qui, par l'accomplissement du dit voyage, se pouvait ensuivre ^ ; de plus, Malestroit, à peine sorti de Tournai, fit signer par Nouveauville, qui l'accompagnait, un nouvel engagement de neuf cents écus au nom de la Ville (1).
Toujours traitant cette ambassade comme ils avaient fait La Trémoille, les Tournaisiens mirent pour condition à leurs avances que l'on s'occupât du traité qu'ils devaient renouveler avec le duc de Bourgogne (2). Car cette affaire ne laissait pas de les inquiéter beaucoup. Philippe ayant pris sous sa protection les bannis et les émigrés, notamment les auteurs de l'entreprise, il était à prévoir qu'il reproduirait les prétentions exorbitantes formulées en leur faveur lors des entrevues de novembre et de décembre 1426. Il le ferait avec d'autant plus d'énergie que l'opinion publique l'y poussait. En effet, les communes fiamandes, qui avaient donné asile aux bannis, regardant ceux-ci comme l'élite de la bourgeoisie tournaisienne et les plus sûrs garants des relations de bon voisinage, prirent en main leurs intérêts. Dès avant l'entreprise, le magistrat de Gand et les Quatre-Membres étaient intervenus en faveur de Jacques Petit (8). Quand, à la suite de cet événement, l'on redoubla de sévérité à l'endroit des émigrés, des représentations arrivèrent de Flandre, tant des villes et des Quatre-Membres que du duc lui-même et de ses conseillers. Outre les
(1) Consaux 3 février. Comptes généraux 1426-1427 (Ext. ii 227-229) et Lettres de Malestroit (P. J. 24 ter).
(2) Consaux 3 février.
(3) Consaux 18 et 23 avril 1426 (Ext. ii 200).
observations générales des Quatre- Membres, dont il a déjà été question, l'on voit ce collège prendre en particulier la défense de Jean de Clermès et d'autres émigrés (1); l'on voit les villes de Bruges et d'Audenarde et le conseil de Flandre soutenir les réclamations du môme Clermès, de Jacques du Mortier, de Coppart de Velaine, de Simon de Saint-Génois (2) ; l'on voit l'évêque et le gouverneur de Lille prendre le parti de Caron Destrayelles (3). Bref l'opposition patricienne trouva chez les Flamands un solide point d'appui.
Les émigrés recherchaient cet appui et ne .s'en cachaient pas. Nous savons la démarche qu'ils firent auprès du duc au lendemain de l'entreprise. D'autre part, dans un mémoire qu'ils adressèrent à l'évêque de Nantes et à ses collègues pour leur justification, ils ne dissimulèrent pas leur intention d'en appeler à Philippe. •. Nécessité les contraindra, y écrivaient-ils, de poursuivre devers mondit seigneur de Bourgogne d'avoir grâce d'eux récompenser sur les biens et marchandises de ladite ville, par manière de marque et par justice, en ses pays ^^. Et, non sans quelque cynisme, ils ajoutaient à l'adresse des ambassadeurs : « Aucuns desdits bourgeois (émigrés) ont avisé qu'il vous plût écrire devers la dite ville que vous pouvez percevoir qu'iceux bour-
(1) Lettres reçues des Quatre-Merabres de Flandres le 18 février 1427 touchant Jean de Clermès et d'autres émigrés (Comptes d'entremise 1426-27. Dons aux chevauclieurs).
(2) Le 30 octobre 1427, lettres du conseil du duc de Bourgogne en Flandres au sujet des biens de Simon de Saint-Génois. Le 31 suivant, lettres du Magistrat de Bruges au sujet des biens de Jean de Clermès; lettres du Magistrat d'Audenarde touchant les biens de Jacques du Mortier et de Coppart de Velaine (Comptes d'entremise 1426-1427. Dons aux chevaucheurs). Ces lettres, quoique postérieures au traité de 1427 et motivées spécialement par les dispositions de celui-ci, prouvent la protection que les villes flamandes accordèrent généralement aux émigrés tournaisiens.
3, Consaux, 27 avril 1427 et 20 janvier 142S.
geois feront toujours les plus grands pouvoir et poursuite que pourront devers mondit seigneur de Bourgogne : dont aucuns empêchements pourraient être mis aux besognes pourquoi vous êtes venus par deçà ^ (1). N'est-ce pas un trait classique de l'histoire des révolutions que cet appel du parti vaincu à l'étranger, voire même à l'ennemi de la patrie?
L'ambassade de l'évêque de Nantes partit le 10 février pour Dordrecht (2), car le duc Philippe était encore retenu en Hollande par la résistance de Jacqueline de Bavière. Près d'un mois s'était écoulé quand on vit reparaître Nouveauville qui, en grand mystère, communiqua aux chefs l'état des négociations. Au point de vue tournaisien elles n'étaient guère avancées; aussi la Ville refusa-t-elle de nouveaux versements à Malestroit (3). Mais, le 24 mars, une lettre de Nouveauville apporta de meilleures nouvelles (4).
On sait d'ailleurs que les conférences de Dordrecht n'aboutirent à aucun résultat (5). Cette pompeuse ambassade s'en retourna donc, laissant les Tournaisien s dans l'embarras (6).
Alors on vit ceux-ci frapper à la porte de quiconque
(1; Pièces justificatives, 25.
(2) Présents de rin et Comptes généraux avril-septembre 1427 (texte relatif à Nouveauville). Philippe, embarqué à L'Ecluse à la fin de décembre, arriva à Dordrecht le 8 février (Gachard, collection des voyages des Souverains des Pays-Bas t. i, pp. 71-72).
(3) Consaux, 14 mars 1427. (Ext. ii 233). Ibid 21 mars : « Des lettres de M. le Chancelier de Bretagne : on est d'accord qu'on s'excuse vers lui que la Ville n'a point d'argent, en lui remonstrant que, ce que on l'en avoit délivré, l'on avoit fait afin qu'il fût moyen de notre traité ; et toutefois on n'en avoit point à nouvelles. Et néanmoins, qu'il tînt la main audit traité, et on lui ferait finance des 900 écus qu'il requérait, et plus s'il est besoin ».
(4) Ext. II p. 233.
(5) De Beaucourt, op. cit., p. 388.
(6) Nouveauville s'en retourna avec Jean Girard chez le roi (Comptes généraux 1426-1427).
pouvait les aider (1). N'étaient-ils pas allés, dès le mois de janvier, chez le dernier qu'on pût supposer, chez l'ex-procureur Cathine, « savoir son avis et délibération comment le traité entre Monseigneur le duc de Bourgogne et cette ville pourrait être ralongé « {2) . En même temps, une délégation des Consaux et du chapitre, conduite par Michel de Gand, s'abouchait avec les trois personnages dont l'appui importait le plus : l'évêque, le chancelier Nicolas RoUin et Hugues de Lannoy. Ceux-ci exigèrent que les auteurs de l'entreprise fussent admis à rentrer en ville et remis en possession de leurs biens (3). Conditions d'autant moins admissibles qu'il n'était bruit alors que de machinations nouvelles ourdies par les émigrés (4) : les délégués retournèrent bientôt à Lille pour en obtenir le retrait (5). On attendait la permission du duc pour lui envoyer une ambassade en Hollande (6). Enfin le 15 mai, Michel de Gand, Jean de Waudripont et Clermortier reçurent mission d'ouvrir des pourparlers avec Philippe lui-même (7) .
(1) Notamment Jean de Luxembourg et le Seigneur d'Antoing (Consaux 15 mai 1427).
(2) Comptes d'entremise 1426-1427. Voyages et ambassades, 26 et 27 janvier.
(3) Consaux, 7, 25 et 27 avril (Ext. ii, p. 234). Le compte des dépenses effectuées pour le traité de 1427 est malheureuserment perdu.
(4) Le 3 mars, courut le bruit d'une attaque qui se préparait à Antoing (Ext. II 231) ; le 22, eut lieu une expédition contre le château d'Ere, dont il sera question plus loin. — Consaux 15 et 25 avril : fermeture de certaines portes, mesures contre les étrangers ; on pourvoit au guet, on visite les hôtels.
(5) Comptes d'entremise 1426-1427, dépenses pour procès, questions, etc. Consaux 3 et 10 mai (Ext. ii p. 234).
(6) Consaux 10 mai : «« On attendra la réponse du ducaux lettres du chancelier (Rollin) et de l'évêque, qui doit arriver mercredi (14) au plus tard, et que l'évêque et le chancelier feront connaître.
(7) Consaux 15 mai. Le 30, on reçut des députés une lettre demandant des pouvoirs; l'inquiétude était grande en ce moment, et les approvisionnements de blé, de fer et de charbon furent vérifiés avec soin (Consaux 20 et 30 mai. Ext. m 235).
A ce moment l'on voit reparaître l'un des agents les plus actifs du connétable de Richement : Philibert de Vaudrey. Certes il n'est pas facile de le suivre dans ses rapides allées et venues. En janvier 1426, il était retourné chez le roi après un premier séjour en Hollande; en juillet, il passait par Tournai, allant remplir auprès du duc de Bourgogne une mission nouvelle; il accourut ici trois jours après l'entreprise; puis s'en retourna en Berry. Le voici à Dordrecht, où nos députés se réjouiront de sa présence (1).
Grâce à lui et h Geoffroi de Thoisy (2), son compapagnon d'ambassade, l'aifaire du traité parut marcher rondement, si bien que les députés tournaisiens demandèrent à la ville de pleins pouvoirs. On n'était pas prés d'en finir cependant. Philippe ayant dû interrompre les pourparlers, Vaudrey revint à Tournai le 2 juin avec les députés, affirmant que le traité serait renouvelé moyennant finance de douze mille couronnes ; une seule condition serait ajoutée, c'est que les émigrés pussent jouir de leurs biens. Les Consaux se montrèrent disposés à faire un sacrifice d'argent, pourvu que l'on rayât toute autre condition. Mais, ayant pressenti l'évêque, ils furent avertis une fois de plus que - sans les deux points darrains touchant les biens et personnes des absentés, on ne pourrait besogner r,. De là des craintes; le guet fut renforcé, les archers et les arbalétriers reçurent des munitions (3).
Les pourparlers furent repris en la présence du duc
(1) Consaux 3 janvier 1426. Ibid. 11 juillet : » Des lettres du comte de Rich mont, et de ceux qui vont aller à Antoing pardevers Philibert de Vaudrey ». Le 10, il était venu à Tournai (Présents de vin). Sur cette mission, Cf. De Beaucourt ii, p. 375.
(2) Consaux, 2 juin : « Ils ont été aidés par Me Jehan de Gand, le dit Philibert (de Vaudrey) et Joffroy, écuyèrs de l'hôtel du connétable ».
(3) Consaux, 2 juin. Ext. ii pp. 235-236.
h Valencieniies. Une cédille, datée du 5 mai, stipule les conditions moyennant lesquelles le traité serait prorogé pour un an :