I. Les Tournaisiens paieront quinze mille écus d'or
— au lieu de sept mille payés l'an d'avant.
II. Ceux qui ont quitté Tournai, à la suite de l'entreprise, y jouiront de leurs biens; ils pourront emporter leurs meubles et toucher les revenus de leurs immeubles.
- Et, en ce, Monseigneur veut être compris son bailli de Lille « (Guillaume Cathine).
III. Les Tournaisiens et les sujets du duc partis de Tournai pour ce motif pourront y revenir en sécurité. Toutefois, s'il en est de particulièrement suspects, ils seront désignés au duc, •• et Monseigneur en acceptera jusqu'à un certain nombre raisonnable pour demeurer encore absents de la ville - , mais à condition qu'ils jouissent de leurs biens.
IV. Les gens d'église ne contribueront pas ii la. finance; ~ car pour rien le duc ne voudrait qu'ils fussent aucunement asservis et qu'ils ne demeurassent en leurs franchises « (1).
Le 7, assemblée des bannières. Celles-ci n'admirent pas que les auteurs de l'entreprise pussent, en aucun cas, venir ou demeurer dans la ville ou sur le territoire du bailliage (2).
A la suite d'une nouvelle conférence, qui eut lieu le 10 à Lille, la clause relative aux biens des émigrés fut définitivement adoptée. Touchant les personnes, l'on discuta encore. Les Consaux voulaient échapper à l'obligation de désigner les suspects : que les émigrés, disaient-ils, reviennent à leurs risques et périls, puisque,
(1) Consaux, «i juin. Texte reproduit, sauf quelques lacunes, dans Ext. ii, pp. 236, 237.
(2) Ext. IF, p. 238.
s'ils sont innocents, on ne leur fera que raison (1). Mais le duc maintint la désignation en ce qui concernait les sujets de la ville ; pour les gentilshommes et ceux du dehors il suffirait « d'en parler à Monseigneur « (2) . Enfin la Ville fit une dernière proposition : les bourgeois et habitants complices de l'entreprise ne pourront revenir qu'à leurs risques et périls, sans qu'il soit besoin de les désigner; les sujets du duc et autres étrangers coupables du même fait ne seront pas inquiétés 3). C'est la trahison que l'on voulait punir, c'est la rancune contre les émigrés qui dominait tout.
L'accord se fit, et le texte définitif, signé le 13, fut rédigé dans les termes suivants :
Tous les sujets de nos pays et seigneuries (c'est PhiUppe qui parle) et des pays et seigneuries de Hainaut, Hollande et Zélande dessus dits pourront, durant ledit présent traité, aller, venir, passer, repasser, converser et demeurer en la dite ville et cité de Tournai, et au pouvoir d'icelle, sans ce que, par les bailli et oiRciers, ni par la justice de la dite ville de Tournai ou autrement, leur soit fait ni donné quelconque molestation ou empêchement en corps ni en biens, sous ombre ni à l'occasion de certaine entreprise et assemblée dernièrement faite devant la dite ville, ni en autre manière contre le dit traité présent.
Item, tous les natifs et autres qui, paravant et au temps de la dite entreprise et assemblée, étaient habitants de la dite ville et cité de Tournai, et sont abseiités d'icelle pour cause et sous ombre de la dite entreprise et assemblée, jouiront de tous leurs biens qu'ils ont es dites ville, banlieue et bailliage de Tournai et de Tournaisis, nonobstant tous appeaux et procès, qui surserront pendant ce présent traité....
Il fut stipulé, conformément au protocole de Valen-
(1) Consaux, 10 juin : « Les Consaux sont d'accord qu'ils jouissent de leurs biens, pour la révérence de Monseigneur ».
(2) Consaux 12 juin.
(3) Cette proposition fut portée à Lille le 13 après-midi (ibid.). Ext. ii, pp. 238-239.
ciennes, que les gens d'église ne contribueraient pas à la finance. Enfin la clause résolutoire, relative aux engagements du duc envers Bedford, fut encore insérée (1).
Force était donc de renoncer à la confiscation des biens des émigrés. Les trois délégués des Consaux qui les avaient administrés — Enguerrand Deleplanque, Olivier Dulay et Jean Dubus — rendirent leurs comptes le 7 juillet (2). Mais, comme pour prendre une revanche des concessions accordées, l'on renouvela sous des peines sévères la défense de communiquer avec les complices de l'entreprise. Leurs femmes, enfants et familiers furent sommés de s'éloigner ; une récompense de cent écus fut promise à quiconque en saisirait un sur le territoire de la ville ou du bailliage (3) .
Le traité imposait aux finances communales une charge écrasante. C'est pourquoi les bannières, en même temps qu'elles s'étaient résignées à le voter, avaient décidé que l'assis de la cervoise serait majoré d'une maille tournois, c'est-à-dire ramené au taux d'un denier le lot, comme avant l'élévation des bannières (4). Mais, cela ne sufiîsant pas, deux députés allèrent exposer au roi « l'état, dangers et insupportables charges de la ville •? et lui demander les moyens d'y faire face (5). Ils obtinrent l'autorisation de majorer l'impôt sur la bière, si le peuple y consentait (6) ; l'abandon au profit de la ville de la moitié du seigneu-
(1) Original au Chartrier.
(2) Il leur fut alloué 10 Ib. t. dégages, et la ville les garantit contre toutes représailles. (Consaux 7 juillet).
(3) Consaux 20 juin, 12 août, 9 septembre. (Ext. ii, pp. 240, 242, 246).
(4) Consaux 9juin.
(5) Comptes généraux. Avril-septembre 1427.
(6) Pièces justificatives 26. Lettres du 24 août.
riage de la monnaie ; quittance de tous les arriérés des six mille livres et de l'échéance prochaine; pouvoir de faire contribuer le bailliage et les gens d'église ; octroi d'émettre mille écus de rentes viagères (1). Le ])ailliage versa trois mille écus, mais l'Eglise? Elle avait la parole du duc, et de plus le chapitre cathédral fit observer que, avant de demander son intervention, il conviendrait de le restituer dans ses droits confisqués (2) .
Durant toute la négociation, Philibert de Vaudrey n'avait point cessé de seconder les Tournaisiens. Il était au milieu d'eux le 17 juin, quand le sceau fut mis aux engagements delà commune; le lendemain, on lui alloua quarante écus d'or pour le rémunérer de ses services et -. pour l'honneur de son maître « le connétable (3). Il se rendit alors à Mouzon, pour y chercher la charte relative aux armoiries (4). Revenu le 26, il partit le 3 août en compagnie des deux députés qui devaient, comme on vient de le voir, se rendre auprès du roi (5).
Au début des négociations relatées ci-dessus, l'on a vu paraître un envoyé du duc de Bretagne, l'un des deux princes qui s'étaient faits les mentors de la politique royale. Mais, lorsque l'ambassadeur breton eût échoué dans sa mission auprès du duc de Bourgogne,
(1) Consaux 27 octobre. (Ext. ii, p. 247). Ces documents n'ont pas été conservés.
(2) Consaux 19 août, 29 octobre et 2 décembre 1427.
(3) Consaux 18 juin.
(4) V. ci-dessus, p. 346 note 1.
(5) Présents de vin. — La ville paya 48 Ib. t. pour ses frais de séjour, à l'hôtel du Saumon. (Comptes d'entremise, 1426-1427, dépenses pour procès, impétrations, etc.
son maître, préoccupé avant tout de ses propres intérêts, se jeta dans les bras des Anglais. Seul, le duc de Savoie resta fidèlement attaché à l'œuvre capitale de l'union du royaume.
Au demeurant, nul mieux qu'Amédée VIII n'était qualifié pour cette tâche; chef d'une maison alliée depuis longtemps à la couronne, il avait épousé Marie de Bourgogne, sœur du duc Jean. Et nul ne montra plus d'empressement et de zèle à s'y appliquer. Depuis l'avènement de Charles VIL, il convoquait périodiquement à des conférences les mandataires du roi et ceux du duc de Bourgogne. Ces entrevues avaient abouti, le 28 septembre 1424, à la conclusion d'une trêve qui protégea, d'une part la Bourgogne, le Nivernais, le Donziois et le Maçonnais, de l'autre le Lyonnais, le Forez et le Beaujolais, trêve signée d'abord pour sept mois, et prorogée ensuite de terme en terme jusqu'à l'époque où nous sommes parvenus. En janvier 1427, le bénéfice en fut étendu à divers territoires, situés un peu partout (1).
De leur côté, les Tournaisiens, après la conclusion du traité de 1427, constatant les difficultés croissantes et les sacrifices de plus en plus lourds qu'entraînait un arrangement particulier, s'avisèrent de recourir, eux aussi, au duc de Savoie, et de se mettre à l'abri de la trêve dont il était le conservateur. Ils donnèrent donc mandat aux deux députés qui partirent le 3 août pour Bourges — Pierre de Nouveauville et Jacques de Hongny — de s'arrêter à Genève, où devait se tenir, le 15 de ce mois, une nouvelle conférence entre français et bourguignons, et, à cette occasion, de solliciter " certaines besognes et hautes aifaires touchant grandement
(1) De Beaucourt, op. cit., pp. 357 et 384 notamment.
le corps et commun de la ville de Tournai, le bien, profit, paix, union d'icelle et de la chose publique (1) ^. Vaudrey les introduisit auprès d'Amédée VIII (2). L'argent, qu'ils répandirent à pleines mains, leur assura les concours nécessaires.
Comme la conférence fut remise au 1 1 novembre (3) , Nouveauville et Hongny, à peine revenus de Bourges, repartirent. Leurs instructions pour Genève tendaient à obtenir que Tournai fut compris dans la trêve (4). Mais celle-ci ne fut prorogée que jusqu'à la Saint-Jean- Baptiste 1428, terme qui n'excédait pas celui de notre traité particulier.
Cependant Amédée prenait les intérêts tournaisiens à cœur. Comme il était indispensable de les traiter directement avec son neveu de Bourgogne, il confia ce soin à un diplomate qui avait toute sa confiance, Philibert Andrenet, et à Bertrand Melin, l'un de ses écuyers (5). Vers la mi-février, ces deux personnages,
(1) Pièces justificatives, 27. Huit cavaliers armés accompagnèrent la mission jusqu'à Ghislenghien (Comptes d'entremise, 1426-1427, autres voyages et ambassades).
(2) A raison des services rendus par Vaudrey, et notamment parce qu'il avait accompagné Hongny et Nouveauville près le duc de Savoie, la ville paya neuf couronnes pour du drap qu'il avait acheté à Jean Demanny, détailleur. (Comptes d'entremise, 1427-1428, autres voyages et ambassades).
(3) De Beaucourt, op. cit., t. ii, p. 1427. Consaux 2 novembre 1427. Ext. II, p. 347.
(4) Le démagogue Jacques Isaac leur fut adjoint. « Audit Jacques de Hongny, lors mayeur des eswardeurs, Jaquemart de Lizacq (sic) échevin de Tournay, et ledit Piérart de Nouveauville, pour aler pardevers ledit Monseigneur le duc de Savoie et son noble conseil, au parlement qui se devait tenir à le Saint-Martin d'ivier audit an ensievant, sur le fait dudit traitié de paix d'entre le Roy notre seigneur et ledit Monseigneur le duc de Bourgogne; et aussi de ladite seureté et abstinence de guerre; adfin que la dite ville et les habitans d'icelle et dudit bailliage y fuissent compris avcq
les autres subgés du Roy notre seigneur Et en outre aler, se mestier
estoit, pardevers le Roy notre dit seigneur. .. 700 1. 10 s. «(Comptes généraux. Avril-septembre 1427. Voir aussi Consaux 2-4 novembre. Ext. ii, p. 248).
(.5) En janvier 1427. Andrenet avait été chargé d'une mission auprès du duc de Bourgogne. (De Beaucourt, op. cit., t. ii, p. 387, note 1).
accompagnés de Nouveauville, parvinrent en Hollande, où Philippe terminait la guerre (1).
Le 9 mars 1428 Melin et Nouveauville vinrent exposer aux Consaux l'état des négociations (2). Sans doute avouèrent-ils que l'espoir d'une réconciliation générale s'éloignait de nouveau, et que chacun devait se tirer d'affaire comme il pouvait ; car nous voyons la Ville revenir immédiatement à l'idée d'un traité particulier. Mais, comme il devenait intolérable de vivre sous une garantie si précaire, l'on s'avisa de solliciter un arrangement pour plusieurs années. Le 14, Michel de Gand et Clermortier furent, avec Melin, s'en ouvrir à l'évêque à Lille (3) ; et c'est là que, durant la semaine-sainte {29 mars-3 avril), une nombreuse ambassade entama les pourparlers avec le duc luimême. Les dispositions de Philippe et de son conseil parurent favorables au désir des Tournaisiens, « nonobstant l'entreprise de Mortagne, qui avait moult déplu w (4). Qu'est-ce que ce nouvel incident?
(1) Cela se déduit du texte suivant des délibérations des Consaux, texte daté du 3 février : « Du fait dont P. de Nouveauville est chargé : qu'il aille trouver le duc de Bourgogne avant de revenir en ville ». — Cf. aussi comptes généraux avril-septembre 1427 : « Au dit Piérart de Nouveauville, le x^jour de février ensuivant (1428), pour aller par devers ledit Monseigneur de Bourgoigne en Hollande aveq et en le compagnie des ambaxeurs dudit Monseigneur de Savoie pour cachier le renouvellement dudit traitié et abstinence de guerre : 211 Ib. 13 s. 4 d. t. » et Comptes d'entremise 1427-1428, besognes et affaires nécessaires : » A Gilles Piédavaine pour deux boutailes de quir tenant chacune quatre lots, portées pour l'onneur de la ville par devers Messire Philibert et autres ambassadeurs de Monseigneur de Savoye, qui s'en alloient en ambassade pardevers Monseigneur de Bourgogne au pays de Hollandes; à xl gros tournois le boutaile, valirent xlvi s. viii d. t. Item, et pour VIII los de vin de Pinot (sic) mis èsdites boutailes, à v gros le lot; sont xxiii s. iiii d. t. "
(2) Consaux 9 mars 1428.
(3) Ibid. et compte spécial du traité de 1428 (no 2769 de l'inventaire). De Gand et Clermortier conférèrent avec Thoisy à Lille les 14 et 15 mars « pour avoir provision pour plusieurs années ».
(4) Les députés furent Jean Haccart, Michel de Gand, Jean 4u Bos, Henri
Tandis que les magistrats et les bourgeois s'évertuaient à consolider la paix, les agités qui dirigeaient le peuple ne mettaient pas moins de zèle à susciter des conflits. Ils y étaient excités, à vrai dire, par les menées des émigrés, qui, depuis l'entreprise, n'avaient cessé de pousser des pointes aux environs de la ville. A tout moment l'alarme se répandait, et c'était le prétexte de démonstrations militaires, dans lesquelles les démagogues brillaient au premier rang (1). Ils s'étaient fait nommer quarteniers, gardes des clefs des portes, connétables des archers, des arbalétriers et des canonniers, peuplaient le guet de remplaçants à leur dévotion, et se comportaient comme en état de siège (2). L'on dût pourvoir aux abus par une ordonnance qui défendit de se livrer ^ sous ombre de foire guet ?' , à des manifestations en Halle ou sur le Marché, de venir au guet hors son tour, et de se mêler sans mandat aux quarteniers, dizainiers et doyens qui ordonnaient le guet et le cri de la nuit (3).
Ces gens ne se contentaient pas de défendre la ville, mais allaient au dehors donner la chasse " aux ennemis et absentés ^ qui rôdaient aux alentours. C'est ainsi que le 22 mars 1429, cinq dizaines d'arbalétriers et quatre d'archers, grossies de compagnons fèvres, tisserands
du Bos mayeur des VI, Henri de Cumiers, Grard Destilloes grand-sousdoyen, Maître Jean de Bauwegnies et Ciermortier. Ils demandèrent de traiter pour :ix ou sept ans. (Compte spécial du traité et Consaux 7 Hvril I428j.
(1) Comptes d'entremise 1427 et 1428 : quantité de paiements effectués pour gardes, reconnaissances et autres services militaires.
(2) Par exemple, la porte Saint-Martin avait pour garde Jean Ventrut, et la porte Sainte-Fontaine Jean du Casteler. (Consaux, 26 février 1428); en 1427 on trouve parmi les quarteniers Isaac, Jean du Bus, Jean de Mortagne, Colart de Lille, Jean Autoupet, etc. ; Blarie était connétable des archers et Jean du Casteler l'était des arbalétriers; Evrard et Du Ponchiel étaient sergents bâtonniers. (Comptes d'entremise, p^ssim).
(3) Publications 27 janvier 1428. (Ext. ii, p. 249j.
et foulons, s'étaient mises en campagne contre les émigrés que l'on disait réfugiés au château d'Ere (1). Et, pour faire bonne et prompte justice, l'on ne manquait pas d'emmener l'exécuteur dans ces expéditions (2). Au moment même que s'engageait la négociation dont il vient d'être parlé, ces brouillons jetèrent leur dévolu sur Mortagne, qu'occupait le duc de Bourgogne depuis qu'il s'était mis en possession du Hainaut. La nuit du dimanche de la Passion (21 mars), une ])ande essaya de prendre la place. Le coup fut manqué ; mais, si l'on se rappelle l'importance que les bourguignons avaient toujours attaché à Mortagne, Ion devine l'eifet que produisit cet exploit. Peu de temps après, autre incident : deux individus qui avaient été plus ou moins mêlés à l'entreprise d'octobre 1426 furent décapités, et une douzaine d'autres emprisonnés (3).
Les pourparlers furent repris à Bruges du 27 avril au 8 mai. Le duc posa ses conditions pour une prorogation de six années : finance de vingt mille couronnes pour la première année et de douze mille pour chacune des autres, outre une indemnité de trois mille cinq cents pour la tentative sur Mortagne ; reconnaissance de sa souveraineté sur cette place ; désignation des coupables de l'entreprise « afin de tenir les autres paisibles r^\ enfin cessation du monnayage de l'or (4), Sitôt ces conditions connues, un tel émoi se répandit, la paix parut si compromise qu'une foule de gens quit-
(1) Comptes d'entremise, 1427-1428, dépenses pour procès, questions, etc.
(2) Mémoire des bourgeois. Pièces justificatives 25.
(3) De Sraet, pp. 399-400. Reg. de la Loi, condamnation à mort de Piérart d'Anstaing en date du 29 avril 1428. Consaux 27 avril et 4 mai.
(4) Consaux 8 mai. (Ext. ii, p. 251) et surtout 4 juin, où les fameux points sont détinis. (Ext. ii, 254).
tèrent la ville et transportèrent leurs biens ailleurs ( 1 ) . Dans une nouvelle entrevue, qui eut lieu à Lille du 12 au 15 mai, cette impression fut traduite au duc, qui atténua quelque peu ses exigences (2).
Sur ce, laissant les Tournaisiens à leurs réflexions, Philippe se rendit à Paris pour arrêter avec Bedford le plan de campagne qui devait aboutir au siège d'Orléans (8). Cependant Michel de Gand et Clermortier couraient à Arras, à Douai, à Lille, exposer à plusieurs de ses conseillers, notamment à Thoisy et à Rollin, combien les trois points exigés étaient " préjudiciables et non possibles ni raisonnables ?? (4). L'on écrivit aux Quatre-Membres et aux villes voisines (5).
Au jour ûxé pour la reprise des négociations, le duc n'étant pas revenu, c'est avec ses conseillers et les Quatre-Membres que les députés de Tournai conférèrent à Gand, du 26 mai au 8 juin, tenant table ouverte et ne négligeant rien pour se faire des amis. Mais ils constatèrent que les dispositions des Flamands étaient pires que celles du duc. Celui-ci avait admis des tempéraments; mais les Quatre-Membres ne voulaient pas démordre de la condition relative à la monnaie, '• qui venait et procédait d'eux « (6) ; c'étaient eux aussi qui
(1) Publication du 11 mai. (Ext. ii252).
(2) Consaux, 15 mai. (Ext ii, p. 252) et compte spécial du traité de 1428. La démarche à Lille eut pour objet « les nouveaux points ». Philippe modifia les deux premiers, on ne dit pas comment; il requit que l'on cessât de forger de la monnaie pendant un an; quant à la finance, il promit d'y penser.
(3) Il y séjourna du 22 mai au 2 juin. (Tuetey. Bourgeois de Paris, p. 225).
(4) Ces 'démarches, décidées par les Consaux, durèrent jusqu'au 24. (Compte spécial).
(5) Consaux, 20 mai. L'on s'adressa spécialement aux Quatre-Membres pour la question de la monnaie, qu'ils avaient soulevée. (Compte spécial).
(fi) Il est probable que la prétention des Quatre-Membres fi.t motivée par la mauvaise qualité des monnaies tournaisiennes. « Renommée couroit que, es couronnez d'or forgées à la Monnaie de Tournay, avoit grant faute de loy et de caras » lit-on dans un article du compte général d'avril-septembre J429.
exigeaient que la ville fïit ouverte à tous, saui à ceux qui seraient désignés comme coupables de l'entreprise. « En tout et partout ils avaient été nos adversaires ?', et pour la finance comme pour le reste ( 1 ) .
Faut-il s'étonner de cette révélation? Nullement; car elle s'accorde pleinement avec ce que nous savons de la faveur qui accueillit les émigrés en Flandre. Ceux-ci d'ailleurs intriguaient assez pour cela : un Saint-Génois à Gand, un Clermès à Bruges, un Coppet à Courtrai, les du Mortier et les Petit à Audenarde, Cathineà Lille, Jacques Le Louchier à Douai (2), pour ne citer que les principaux, gens de mérite et de haute condition, connus et appréciés de longue date par quiconque fréquentait à Tournai, ne pouvaient manquer de réussir dans une campagne contre le régime désordonné qui sévissait dans cette ville. Non seulement on devine leur influence dans les clauses imposées au profit des émigrés, mais aussi dans celles qui menaçaient les finances communales. 11 s'agissait d'acculer la démocratie tournaisienne aux difficultés d'ordre économique qui font habituellement la ruine des gouvernements révolu-
Et, en effet, l'on constata que 48 couronnes n'en valaient réellement que 40. En Elandre il était interdit de les prendre au cours officiel. (Comptes généraux 1426-1428, passim).
(l)Consaux 4 juin. Ext. ii 254). L'auteur des Extraits analytiques a omis le texte qui précise les « trois poins que, de nouvel, les dessus dis (les Quatrc- Membres et le conseil de Philippe) voloient avoir mis et joins à la prorogation dudit traité : c'est assavoir du fait de la monnoie qu'ils voloient faire cesser, du fait de Mortagne qu'ils voloient faire d'autel condition que les pais de Monseigneur, et constraindre de dénommer les coupables de l'armée afin de tenir les autres paisibles ».
(2) Jacques Le Louchier, seigneur de Courcelles en Artois et de Constantin à Kain, conseiller au bailliage et plus tard prévôt de Tournai et lieutenantbailli, époux en premières noces de Louise de Galonné, et en secondes de Gertrude de Sars, se réfugia près de Douai durant le règne de la démagogie. (Cf. reg. delà Loi, bannissement à tous jours de Jean Dulay, 22 septembre 1423).
tionnaires. Et nous verrons bientôt que le calcul était juste.
Philippe, à son retour de Paris, revint à Bruges où le joignirent nos députés le 8 juin. Dans cette dernière phase de la négociation, le peuple tournaisien entre en scène.
L'opinion publique était très surexcitée, tant par la redoutable éventualité d'une rupture que par la rigueur des conditions proposées. Depuis trois mois l'on se préparait à la guerre par des approvisionnements et des armements extraordinaires (1). Et, comme toujours, deux courants se combattaient, l'un qui poussait à la soumission et l'autre à la résistance. Les démagogues suivaient celui-ci et les marchands celui-là; d'où un nouveau sujet de discorde et un nouveau thème à ces paroles " séditieuses et malsonnantes « qui étaient alors la monnaie courante des relations sociales. « Maudits soient ceux qui travaillent à ce traité ! » dit l'un " On les connaît bien et on leur croquera bientôt la tête «. Un autre : « Il ne chaud pas aux marchands quel traité l'on aura ni à qui l'on sera, pourvu qu'ils aient leurs bourses pleines ?? . Et Blarie allait répétant '' qu'on ne serait point tout un, tant qu'on ne serait allé
(1) « Item est assavoir que, comme, es mois de march l'an mil iiu® et xxvii, may etjuing l'an mil iiii^et xxviii ensuivant, les dessus dis Consaulx, doubtans le dambgier du renouvellement des traittiés de sûretés qui lors espiroient aie Saint Jehan ensuivant; voulans ladite ville, peuple et communité garnir et furnir de bledz le plus largement que bonnement faire se pouroit, pour résister à tous pénlz de guerre, qui, pour le Roy notre vray, droiturier et naturel seigneur, pouroient survenir; iceulx euissent fait acater a pluseurs marehans de dehors grant quantité de blés, et les fait distribuer audit commun peuple, et aussi en fait mettre en la provision de la 'ville... -. On avait emprunté pour cela à plu^ieurs bourgois, mfirchans et autres « riches personnes >» de la ville la valeur de 1804 couronnes d'or. De plus, on dépensa 943 Ib. 19 s. 4 d. t. pour les fortifications. (Compte général, octobre 1427 à mars 1428).
la nuit prendre deux ou trois cents bourgeois pour leur couper la tête et remarier leurs femmes " (1),
Une première assemblée des bannières, tenue le 10 mai, avait réclamé des amendements (2) ; une seconde eut lieu le 6 juin, qui repoussa les nouvelles conditions. Toutefois les Consaux avisèrent à quelque moyen terme : plutôt que de manquer le traité, l'on pourrait convenir de suspendre le monnayage de l'or, en attendant que le roi se fut prononcé; et quant à Mortagne, on laisserait le duc en paisible possession, tout en réservant la juridiction royale. Mais, laisser rentrer les traîtres, borner la vengeance à ceux dont on aurait fourni la liste au duc, cela jamais ! (3)
Le lendemain nos députés — les mêmes qui depuis trois mois étaient allés deux fois à Bruges, une fois à Lille et une fois à Gand — partirent pour Bruges. Des négociations prolongées pendant dix jours n'aboutirent pas au retrait des points litigieux (4). Quand revint l'ambassade le 17, il restait à choisir entre la paix, moyennant ces conditions, et la guerre. Et l'on était à liuit jours près du terme du traité (5).
(1) Reg. de la Loi, enregistrés à tous jours : condamnations de Willaume Goudalier le 5 octobre 1428 et de Jacques Croquevillain le 15 ; condamnation à mort de Jean Blarie le 28 septembre.
(3) Ext. II 255. L'analyse est fautive. Citons le texte : « On se tient au rapport [des bannières] ; et sont [les Consaux] au surplus d'opinion, quant à la monnoie, que, avant que on faille à traitié, que on s'accorde de cesser le monnoie un an, parmi que autrement ne pourront finer. Du fait de Mortagne, ils sont d'accord de le tenir en sûreté, sauf la juridiction du roi. Et, quant aux traîtres et ennemis, que, pour rien ne soit accordé qu'ils puissent venir en la ville ni en dénommer aucuns ». C'est en séance des Consaux que Moy et le bailli intervinrent dans le sens indiqué par l'analyse.
(4) Cf. De Smet, p. 400. « Ledit traité de trêves ne seroit point scellé, sd ladite ville ne accordoit un peins, lesquelz ne sont chi escrips pour cause que ilz ne estoient raisonnables ne honnourables ».
(5) Ext. II, p. 256. Il est question parfois de trois points, parfois de quatre, suivant que l'on subdivise ou non l'article relatif aux émigrés en deux obligations : 1° désigner les coupables au duc, 2« laisser les autres en paix.
Plutôt la guerre! répondirent une dernière fois les bannières. Le 18 au soir, comme le prévôt Haccart tenait un conciliabule de bourgeois au Réduit, le . grand-doyen Jean de Mortagne fît appel à l'émeute et vint sur le Marché à la tête d'une nombreuse bande pour asseoir le guet. Tandis que les bourgeois, pris de peur, se dispersaient de toutes parts, le peuple accourut en armes avec les bannières (1). Là surgirent les motions les plus violentes. Certains provoquaient à l'action immédiate contre les bourgeois : " Il est temps de commencer ! A qui commencera ! ^ (2) .
Le lendemain matin, Haccart, Michel de Gand et d'autres coururent à Lille conter aux conseillers de Philippe leurs émotions de la soirée. Et, ce jour même, les fameux points furent retirés, sauf à y substituer l'expédient proposé par les Consaux. Pour la seconde fois, l'obstination du peuple triomphait (3).
Le traité scellé conditionnellement le 13 juin à Bruges reproduisait les termes de celui de l'année précédente, sauf en ce qu'il assurait six ans entiers de « sur-état ^\. Il coûtait soixante-quatorze mille cinq cents couronnes d'or de France, dont vingt-deux mille à payer la première année, et dix mille cinq cents chacune
(1) De Smet, loc. cit.
(2) Reg. de la Loi, banrisfcement à tous jours de Colart Durieu, balanceur, 27 novembre 14?8.
(3) De Smet, loc. cit. Haccart, de Gand, Jacques Cheval, pous-doyen des fèvres, et Clermortier se rendirent à Lille le 19 » devers aucuns du grandconseil faire réponse tînale des irii points » et revinrent le 21 rapportant les lettres du traité. Ce même 19, le messager .Toan de Boulogne alla leur porter des lettres adressées par la ville à l'évêque et à Guilbaut « contenant réponse sur certains points que Mgr de Bourgogne voulait joindre au traité ». Il revint le soir ; suivant la chronique, il aurait rapporté le traité scellé sans les quatre points. (Compte spécial n^ 2769).
des années suivantes (1), non compris les frais accessoires. La clause résolutoire, visant les engagements pris par Philippe envers Bedforten 1423, fut maintenue, et ses conséquences réglées de telle façon que, en cas de dénonciation du traité, la finance resterait acquise pour les années écoulées (2).
Durant ces pourparlers, les agents du duc de Savoie n'avaient pas quitté la Cour de Bourgogne. A Bertrand Melin, la ville offrit un banquet le 12 juin; Andrenet fut gratifié d'une « fine aumusse vermeille d'écarlate « (3).
Il nous reste à considérer les mesures prises pour l'exécution de cette onéreuse convention. Le 22 juin ordre fut donné aux gardes de la Monnaie de cesser provisoirement le monnayage de l'or, et une commission fut chargée de résoudre la question financière. Mais, de cette question, nous aurons à reparler plus loin, car elle se trouve intimement liée au revirement politique qui était à la veille de se produire (4). En même temps, trois députés furent chargés de soumettre le traité à l'approbation du roi, démarche d'autant plus nécessaire qu'un des droits les plus essentiels de la Couronne était en cause. Michel de Gand, alors juré, qui avait pris la part la plus active aux pourparlers, Jacques Cheval, sous-doyen des fèvres, et Pierre Le Sénéchal, désignés à cet efifet, reçurent un saufconduit du duc de Bourgogne afin de prendre la route la plus directe. Mais, arrivés à Paris, Bedford les fit
(1) Cf. la « déclaration des grosses finanches payez à mon très redoublé seipneur Monseigneur le duc de Bourgoingne... » de 1424 à 1440. Cbartrier. Les lettres du duc portent vingt et un mille cinq cents pour la première année.
(2) Lettres données à Bruges le 13 juin 1428. (Original au Chartrier).
(3) Comptes d'entremise, 1427-1428 et 1428-1429, besognes et affaires nécessaires.
(4) Consaux 22 juin.
arrêter (1). Tout en sollicitant par l'entremise du duc de Bourgogne leur mise en liberté, l'on envoya au roi un autre ambassadeur, l'échevin Mahieu de Mouscron (2). Celui-ci trouva Charles VII à Chinon au moment le plus critique de son règne, assemblant les Etats de tout le royaume. Conter les péripéties de son voyage nous mènerait jusque dans les premiers mois de 1429 ; qu'il suffise, pour le i^ioment, de constater que le roi, tout en approuvant le traité, réserva formellement ses droits et son domaine, ce qui n'empêcha point la monnaie de chômer plus d'un an (3).
(1) Ext. II, p. 258, note 1.
(2) Consaux 20 août. Ext. ii, p. 278. Michel de Gand et Le Sénéchal furent relâchés promptement, mais l'ont retint Cheval.
(3) Consaux 21 novembre 1428. (Ext. ii 297). Le compte spécial du traité (no 2769) mentionne un prêt qui fut fait à Mahieu à Genève. Cf. les patentes du 16 octobre 1428. P. J. 30.