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LES COMMIS DU PEUPLE

Tournai était livré plus que jamais au fol gouvernement des démagogues et des émeutiers. La période critique qui venait de s'écouler, durant laquelle on s'était senti sous la griffe du duc de Bourgogne « tout ainsi comme l'alouette devant l'épervier « (1), avait exaspéré les passions. Comme le patriciat était vaincu, banni, dispersé sur les chemins de l'exil, c'est à la classe des marchands que s'en prirent les énergumènes qui gouvernaient. Complices de l'entreprise, prêts à toutes les concessions pour sauver leur commerce, ces marchands voyaient-ils autre chose que leur intérêt? Ainsi raisonnaient les meneurs, faisant pleuvoir malédictions et menaces sur les gens de négoce. Il était question couramment d'en tuer deux ou trois cents.

(1) Expression dont se sert Lancelot de Willeries dans une curieuse lettre, écrite à Houffalise en juin 1428. (Ext. ii pp. 259-262). Ce frère bâtard de Pierre de Willeries, ayant été condamné par coutumace au bannissement perpétuel en 1422, mena dès lors l'existence de soldat-brigand qui était en vogue en ce temps-là. D'une lettre adressée par le Magistrat de Malines à celui de Tournai en 1428, ii résulte qu'il faisait partie d'une bande dont les capitaines étaient Jean de Brandenbourg, seigneur de Houflfalise, et Geoifroi de Brandenbourg. (Fonds des lettres closes» 1428)^

" Tant qu'on n'aui^a pas croqué des têtes, la besogne n'ira pas bien. Les marchands sont faux, traîtres, et ne valent rien ; il faut en croquer des têtes " ( 1 ) .

La délation atteignait ceux-là mêmes qui avaient donné le plus de gages à la démocratie. Le vieil Ernoal de Waudripont, le procureur-général Gilles du Clermortier, le greffier Jacques de Halluin, le garde de la Halle Salomon Fuyant et Wattier Wettin furent dénoncés par de prétendus mandataires du peuple. « Il n'y en a pas un sur six qui soit prud'homme » , disent les meneurs. Quarmont lui-même est accusé d'avoir voulu trahir la ville et d'avoir montré beau semblant contre son cœur (2).

Pour se tirer de ce régime de suspicion et d'anarchie, il eût fallu abattre la minorité factieuse qui régnait par la terreur. Mais les marchands, les hommes d'ordre en auront-ils le courage? Des voix du dehors les y invitent : - Hélas! bonnes gens, ne vous laissez point endormir; votre jour est court, et vous ne pouvez vous excuser en nulle manière que vous ne soyez puissants assez pour y remédier, car contre un tout seul, vous êtes bien vingt... « (3).

Dans le courant des mois de mai, juin et juillet, l'on vit apparaître les signes avant-coureurs d'un conflit. Comme pour conjurer la réaction menaçante, un nouveau groupement révolutionnaire se forma sous la

(1) Au sujet des menaces proférées contre les marchands, cf. les condamnations à mort et les bannissements prononcés en septembre, octobre et novembre 1428. (Registre ae la Loi).

(2) Ext. II pp. 253 et 254. Reg. de la Loi, bans de tous jours, 17 novembre 1428 : jugement de Jehan Fournet, sargeur.

(3) Lettre de Lancelot de Willeries déjà citée. Cette idée ressort d'un texte du journal des Consaux en date du 27 mai 1427 : « Savoir les noms des soixante-quinze marchands. — On les entendra et fera jurer pour savoir lequel a dit que ilz seroient pour eulx quatre contre ung «.

livrée verte, dans lequel se distinguèrent Blarie, Isaac, Honoré et d'autres connus par leurs redoutables antécédents. « On n'aura jamais la paix à Tournai, ^ disait Honoré, « tant que les verts n'auront tué quatre ou cinq cents marchands « et Blarie proclamait que jamais il ne ferait sa barbe tant qu'on n'aurait croqué des têtes en la ville (1). Des gens armés circulaient par groupes nombreux. Les autorités durent interdire « de faire charivaris ou dérision d'autrui et de s'assembler à cet effet par paroisses, de se déguiser, de faire des jeux de personnages, de semer des chansons ou billets diffamatoires ^ ; car le venin de la discorde empoisonnait tout (2). Gens sans scrupules et sans mœurs, les démagogues se conduisaient comme dans une ville conquise, profitant de la peur qu'ils inspiraient pour pénétrer la nuit dans les maisons et extorquer de l'argent (3).

Nous arrivons au mois d'août et aux causes prochaines de l'explosion. La plus efficace réside dans les difficultés d'ordre économique et financier où la politique avait jeté la ville. En effet, pour payer les vingtcinq mille écus que coûtait en une seule année le traité conclu avec le duc de Bourgogne, il fallait des ressources extraordinaires. Où les prendre? Au gré des meneurs, rien de plus simple : il suffisait, de confisquer les biens des bourgeois et des marchands suspects (4).

(1) Reg. de la Loi. Condamnation à mort de Honoré et de Blarie, en date des 24 et 27 septembre 1428.

(2) Con?aux, 27 juillet : « Gens qui vont armés, en grand nombre, sans être de lignage l'un à l'autre. — On leur défendra et, s'ils déîobéissent, ils seront mis en prison " Publications, 27 juillet,

(3) Cf. entre autres la condamnation à mort de Jacques Isaac. (Reg. de la Loi, 2 septembre 1428).

(4) Reg. de la Loi, condamnation à mort de Jean Lescame, 2 octobre 1428 : t( lui estant eswardeur... dit en halle, où on parloit de pourvoir la ville.

Mais les Consaux cherchèrent des moyens plus réguliers. Dans une assemblée tenue le premier août, ils firent décider par les bannières une émission de rentes viagères. Pour en assurer le service, l'assis du vin serait majoré d'un denier, et celui de la bière d'une maille. Si l'on ne parvenait pas à placer cet emprunt au dehors, les capitalistes tournaisiens seraient forcés d'acheter les rentes émises (1). Mais quoi? Relever l'impôt sur la bière, déjà majoré d'une maille en 1427, n'était-ce point faillir à l'une des promesses de la démocratie? On promulgua cette ordonnance le 12 août (2).

Une autre venait de paraître touchant la matière si périlleuse de l'alimentation. Celle-ci concernait la viande et modifiait un règlement du mois d'octobre 1423 édicté à la demande du peuple, règlement grâce auquel s'était créé au Monceau (3) un marché libre pour les salaisons. Contre l'institution de ce marché, les bouchers ne cessèrent de protester en vertu de leurs privilèges. Finalement un règlement du 8 juillet 1428 leur donna raison, en ce sens que le marché du Monceau fut réservé aux étrangers, et qu'on interdit aux indigènes de faire le commerce de la viande en dehors des deux boucheries (4) . Mais de là un nouveau contingent de mécontents parmi les couches inférieures de la population.

Malaise, marasme des afiaires, charges écrasantes

qu'il en sauroit bien trouver la manière, et bien brief : c'est assavoir de pi^endre deux ou trois cents hommes, de ceulx qui estoyent bien pourveus et qui n'estoyent point à eulx agréables, et iceulx tuer et getter hors par les crestiaux ; et par ainsi seroit ladite ville bien pourveue de leurs biens... »

(1) Kxt. n 272-273.

(2) Consaux et Publications.

(3) Place publique connue de nos jours sous le nom de Marché à la volaille, de Marché aux fruits et de Place des Acacias, devenue récemment le Square de la Cathédrale.

(4) Publications, 30 octobre 1423 et Sjuillet 1428.

et augmentation des impôts, crise monétaire ( 1 ) , renchérissement de la vie, défiance générale, exaspération des uns, lassitude des autres, telles sont les circonstances qui préparèrent la contre-révolution. Mouvement d'impulsion occulte et d'allure complexe : notre chroniqueur y voit « le diable, qui ne cesse de esprendre et embraser feu d'iniquité es cœurs des hommes « (2). Et le fait est que jamais les partis ne s'abordèrent avec une telle incohérence de vues. .

Ce fut le dimanche 15 août. On ne sait quel courant, quelle j^oussée de fièvre amena le peuple sur le Marché. Les foulons, c'est-à-dire ce qu'il y avait de plus bas et de plus violent dans les métiers, prirent la direction du mouvement et entraînèrent tout le monde au Becquerel (3). Mais, dès cette première phase, il s'éleva dans la foule des protestations contre la démagogie régnante (4).

Au Becquerel, les fauteurs d'anarchie eurent d'abord le dessus. Blarie, voyant le peuple ému et en grande

(1) Il a été question ci-dessus de la monnaie d'or, dont la production ne fut guère active durant cette période et cessa tout à fait en juin 1428. La monnaie blanche n'était pas moins rare, comme le prouve, entre autres, le texte suivant extrait du compte général de 1426-1427 : - Pour le grant nécessité qui, au mois de décembre en celui an (142C), estoit entre les marchands et autres boines gens du peuple et habitans de la dite ville, de blanque monnoye, tellement que on ne savoit comment paier les laboureurs ni faire cambges de florins, ni autrement à accater ce qui besoin estoit à un chascun desdis habitans, lesdis Consaulx, pour le bien de paix et concorde, ordonnèrent que on accateroit de ladite blanque monnoye à ceulx à qui on en pourroit trouver et finer, pour le distribuer au commun et en publique, aux cambges de ladite ville sur le marchié ».

(2) De Smet, p. 400.

(3) Ibid.

(4) Reg. de la Loi, bans de tous jours, 16 août 1428 : « Jehan Delecroix... pour les astines que, le jour d'hier que le peuple estoit en armes sur le Marchié par banières, il fist, d'un baston que il tenoit en ses mains, sur aucuns des banières des tisserans et foulons, au partir du Marchié, en disant qu'il estoit temps et autres paroles semblables : dont, par ce, noise et discord fut apparant d'ensuir... »».

fureur, et voulant tourner cette rage contre le peu qu'il restait de gouvernement régulier, allait disant qu'il n'y avait dans les quatre Consaux que six hommes qui fussent pour la communauté (1). Les foulons forcèrent un opposant à s'enfuir à travers l'Escaut (2). Qui eut pensé qu'un pareil début préparait le triomphe de la cause de l'ordre?

Mais la masse du peuple avait avant tout le souci de vivre. Elle souffrait — c'était la grande cause de sa colère — et rendait volontiers responsables de ses souffrances ceux qui depuis trois ans avaient accaparé tous les pouvoirs, c'est-à-dire les doyens des métiers. Contre les doyens se mirent à déblatérer les orateurs, et contre les doyens se mirent à intriguer les bourgeois réactionnaires dans cette journée du 15 août d'ailleurs mystérieuse et indécise.

Tout à coup, et sans que Ton sache par qui elle fut lancée, circula une pétition qui réunissait en un faisceau les griefs de tout ordre invoqués par le peuple (3). Au nom du « bon peuple et communauté de la ville « , l'on y demandait :

1 . Qu'une lettre, qui fut baillée et accordée au peuple en trente-six exemplaires scellés du scel aux causes, soit visitée et entretenue pour le bien commun comme elle parle (4) .

2. Le droit pour tous de vendre au Monceau les salaisons importées du dehors.

(1) Condamnation de Blarie, loc. cit.

(2) De Smet, p. 401.

(3) Consaux, 15 août 1428. Ext. ii 274-276.

(4) Il s'agit du projet de constitution, dont trente-six exemplaires furent rédigés dans la nuit du 9 au 10 juin 1423. (Ext. ii 44). Le scel aux causes servait, entre autres usages, à authentiquer les copies et extraits de documents officiels. (Cf. p. 204 ci-dessus). On verra plus loin comment les adversaires des doyens entendaient modifier l'application de la charte.

3. Que l'hydromel fut compté à la mesure de la bière, et non à celle du vin (1).

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