Une nouvelle taxation du prix de la bière
5. Que les ressources nécessaires pour la finance du traité fussent fournies, non par Timpôt sur la bière, mais par l'assis du vin.
6. Que les boulangers fussent obligés de faire des pains de maille (3).
7. Qu'il fut interdit aux étrangers de porter des armes en ville.
8. Que tout homme de bonne renommée, sans bâtardise ni servitude, qui aurait demeuré en ville an et jour, pût, endéans la Saint-Jean-Baptiste prochaine, devenir bourgeois de la ville moyennant dix sous.
9. Que les doyens et sous-doyens, à l'exception du grand-doyen et de son compagnon, n'allassent en Halle qu'un jour la semaine, et ne prêtassent serment qu'à leur métier.
10. Si quelqu'un était emprisonné sans cause, qu'il fût libéré aux frais de celui qui aurait réclamé son incarcération.
1 1 . Que le prix du bois fut taxé.
12. Que les cousins germains et tous parents plus proches des auteurs de l'entreprise fussent exclus de la Loi.
13. Que Wattier Wettin fut réintégré dans l'office de mayeur des XIII hommes de la draperie.
(1) D'où, par voie de conséquence réduction de l'impôt sur cette boisson.
(2) On demandait que le prix de la Hambourg fut fixé à 4 d. t., celui de la cervoise à 4 d. obole et celui de la brieraart à 6 d. obole le lot.
(3) Le pain de maille, amsi appelé parce qu'on le payait une maille tournois, devait peser cinq à six onces, selon les ordonnances. 11 est à supposer que les boulangers, n'y gagnant pas aijsez, s'abstenaient d'en fabriquer, au grand dam des pauvres gens
Dans ce bizarre alliage de revendications incohérentes, l'on distingue clairement deux choses. C'est d'abord une tendance à restreindre le rôle politique des doyens. L'article premier, qui réclame une meilleure application de la charte de 1424, et le neuvième, qui écarte les doyens du conseil, en sont visiblement inspirés. Pour le surplus, la pétition n'a d'autre objet que le bien-être du peuple. Le pain, la viande, la bière et jusqu'au droit de bourgeoisie a bon marché, l'impôt réservé aux buveurs de vin : quoi de mieux pour apaiser la colère des pauvres gens ? La pétition passa de main en main, fut lue à haute voix dans les groupes, agréée par les Consaux et finalement publiée à l'une des fenêtres de l'hôtel de Watier Carpentier, conseiller au bailliage. En même temps l'on rapporta l'ordonnance du 12, qui majorait l'impôt sur la bière (1). Ainsi fut calmé l'orage et le peuple délibéra sagement sur les atïiùres communales. Mais il ne s'agissait pas seulement d'apaiser une émeute. Les auteurs de la pétition, en offrant au peuple des conditions de bienêtre que le gouvernement des doyens n'avaient point su lui donner, avaient préparé la contre-révolution. Celle-ci va dès lors se précipiter.
Le malaise provenait surtout de la situation financière. Or, s'il est vrai que les sacrifices consentis au duc de Bourgogne la grevaient terriblement, il y avait autre chose. C'est que l'on dépensait trop en voyages, trop en cadeaux, trop en traitements, que les gens au pouvoir s'engraissaient aux dépens de la ville, que les offices lucratifs, au lieu d'être mis aux enchères, étaient donnés aux protégés des hommes influents. Dans tout
(l) Publication du 15 août. L'on cessa aussi de percevoir une maille votée en 1427, de sorte quei'impôt sur la bière fut ramené à une seule maille, comme au lendemain de l'élévation des bannières. (Cf. compte spécial, reg. n" 1322).
cela il importait de voir clair et de réaliser des réformes. C'est pourquoi, dans la nuit du 15 au 16 août, furent élus « de chacune bannière deux commis pour prendre garde au gouvernement de la ville » : redoutable magistrature, qui, sans que l'on s'en doute, va devenir l'instrument de la réaction (1). A peine élus, ces commis s'abattirent sans désemparer sur leur tâche. La tour des Six leur ayant été ouverte, ils compulsèrent fiévreusement et « jusques à bien tard « les pièces de comptabilité [2). Le lendemain, ils requéraient l'arrestation de Jean de Crespin, mayeur de la cité, de Pierre de Nouveauville, de Jacques de Hongny, de Jean du Bus, d'Olivier Dulay et de plusieurs autres fonctionnaires (3).
Toutefois, l'élection des commis s'étant faite sans préparation durant une nuit d'émeute, l'on jugea bon d'y revenir. Il faudrait décrire ici le travail souterrain qui s'opéra, lorsque la bourgeoisie entrevit la possibilité d'abattre les meneurs et de supplanter les doyens par les commis du peuple ; mais nous n'en connaissons que le résultat. Le 18, les collèges des bannières furent convoqués pour procéder à une élection plus régulière, « pour élire en chacun d'eux un homme, ou plus si bon leur semble, pour vaquer et entendre, avec les six Elus, à savoir les vieilles dettes dues au corps de la ville, et icelles poursuivre le plus bref et par la meilleure manière que faire se pourra (4) « . Il n'est pas douteux que les choix faits alors aient été inspirés par le courant réactionnaire. A la tête des élus figurait
(1) De Smet, p. 401.
(2) Ext. II 277.
(3) Ibid. Ils furent mis en liberté sous caution de 1000 Ib. pour Nouveauville et Hongny, de 3000 pour Crespin et de 300 pour Dubus et Dulay. (Consaux, 17 août).
(4) Carluluire ii fo 175.
Jean de Bauwegnies, avocat du roi au bailliage, homme sage et éloquent, l'un des plus capables de la ville, d'ailleurs mis au rang des suspects par la faction (1).
Le jour même de l'élection, considérant la gravité de leur mandat, là Ville les prit sous sa garde, défendant sous les peines les plus sévères de leur « dire, faire ou pourchasser quelques injures ou vilenies ?? . Car, non seulement ils devaient poursuivre les débiteurs de la caisse communale, mais aussi s'éclairer sur les exactions dont la rumeur publique accusait certains hommes politiques et, somme toute, rétablir l'ordre et une administration régulière en la cité, « qui était, par petit gouvernement, par violence et par murmure, mise au bas de toute bonne justice, police et gouvernement w . Leurs pouvoirs, promulgués le 22 au nom des Consaux, doyens et bannières, comprirent :
1"* Le recouvrement des créances de la ville.
2"* La faculté de gager sur le produit de trois deniers ajoutés à l'assis du vin les rentes qu'il fallait créer pour la finance du traité.
3° Le droit de réduire les traitements de tous les fonctionnaires et employés communaux.
4*^ De vendre les offices.
5"" De vérifier les comptes.
Pour prouver leur volonté « de, par effet, remettre icelle ville en bonne gouverne ^ , ils renoncèrent à tout salaire.
Au seul point de vue financier, presque tous ceux qui avaient trempé dans la politique communale
(1) Consaux, 19 août 1427 : - De M» Jehan de Bauwegnies. — On mandera Martin et autres qui ont dit qu'il a fait serment aux Anglais *. Sur la valeur personnelle de Bauwegnies, cf. Ext. ii 322.
depuis trois ans eurent maille à partir avec les commis, et en première ligne les coryphées de la démagogie. Tel avait induit la ville en frais inutiles ; tel avait emprunté à la caisse communale; certains faisaient payer trop cher leurs fournitures; d'autres exagéraient leurs frais de voyage. Parmi ceux à qui l'on fit rendre gorge, figurent en première ligne les souverains-doyens qui avaient touché plus de cinquante livres de traitement. A Nouveauville, à Hongny et à Jacques Isaa;c, les commis reprochèrent « l'excessive dépense » de leurs voyages de 1427, et réclamèrent 328 couronnes. Quarmont fut emprisonné pour une dette de 350 livres. Les commis firent rentrer de la sorte 2.664 livres 7 sous 7 deniers, sans compter quelques créances dont la liquidation fut retardée. Par contre, ils restituèrent les biens confisqués de Lotard de Willeries.
Tout en réservant l'approbation des bannières, ils réduisirent les traitements et les frais d'administration (1). Ils mirent aux enchères 218 offices lucratifs dont avaient disposé jusqu'alors les coteries influentes : d'où une recette de plus de 3.700 écus d'or. Enfin, fidèles au programme du 15 août, ils se gardèrent de majorer l'impôt sur la bière, mais firent décréter trois deniers de hausse sur l'assis du vin.
C'était beaucoup sans doute que d'améliorer les
(1) Les prévôts et jurés ne pourront désormais compter qu'une « journée de halle » par jour, les prévôts à raison de 2 s. 6 d. t., et les jurés, de 15 d. Les échevins de Saint-Brice n'auront aucun salaire pour leur présence aux Consaux, ceux de Tourciai, ainsi que les doyens, ne compieront qu'une «journée » par semaine à raison de 15 d. Le souverain-clerc aura 7U Ib. t. de traitement au lieu de 105; le procureur 'S2 au lieu de 65 ; les sergents à verge 20 au lieu de 26. On ne fera plus de présents de vin aux confréries et aux collèges des bannières. Les eswardeurs, lora de la récréation de la Loi^ ne pourront dépenser que 20 livres au lieu de 40; etc., etc. (Cf. Cartulaire ii, loc. cit.).
finances, mais il y avait mieux encore à faire : il fallait restaurer l'ordre et la justice. Dès le 19 août, les commis avaient appelé à leur barre quiconque s'était laissé extorquer de l'argent par les meneurs. Bientôt on les voit s'ériger en une sorte de tribunal de salut public, qui fera rendre compte aux auteurs responsables des excès commis en ces derniers temps. Parmi les « supplications et complaintes ^ qui leur seront adressées, ils porteront les plus graves devant les prévôts et jurés, invitant ceux-ci à faire justice au grand comme au petit sans faveur ni dissimulation. Et, plus tard, jetant un coup d'œil sur la tâche accomplie, ils auront le droit de dire que « cette commission a été matière pesante et de grande entreprise, et qui grandement a touché tout entièrement le bien politique et relèvement de cette noble cité, qui paravant était maintenue en division, murmure et malveillance des uns contre les autres par dissimulation de justice « (1).
Contre quel parti politique étaient dirigées les armes dont disposaient les commis du peuple, l'on ne pouvait guère s'y tromper. En eifet, l'émeute du 15 août, dans son incohérence, avait signifié tout au moins le dégoût de la masse pour le régime existant. Quelques jours après, le peuple adressait aux Consaux une pétition demandant que le traitement du souverain-doyen fut réduit de moitié, que les doyens ne comptassent qu'une présence par jour et que leurs rapports sur les délibérations des bannières fussent contrôlés (2). Longtemps maîtres absolus de la ville, les
(1) Toute la procédure des commis est exposée dans le rapport inséré au cartulaire ii fo» 175 et ss.
(2) Consaux, 20 août. (Ext. ii 278'. Au texte analysé, il faut ajouter la phrase suivante : « Et que, avec les doyens au faire leur rapport, ait avec chacun deux hommes de se bannière, comme le requeste le contient >^
doyens sombraient donc à leur tour dans l'impopularité. Et, si nous écoutons ce qui se dit dans la rue, qu'entendons-nous? Tandis que les uns se réjouissent de la débâcle de ces meneurs, « dont on avait trop souffert " . les maîtres d'antan se plaignent de voir « les choses retourner » (1). Les doyens et leur parti vont, à leur tour, subir la " fureur du peuple «, à laquelle naguère ils offraient en holocauste les plus illustres citoyens.
La première victime du revirement fut Jacques Isaac. L'on se rappelle l'acharnement qu'il avait déployé contre le malheureux Ernoul Le Muisis. Emeutier, batailleur, voleur, et l'un des terroristes les plus redoutés, les voies de fait et les escroqueries dont il était coutumier ne l'empêchaient point, sous ce régime, de siéger en qualité d'échevin et de juré. Peu après la fameuse journée du 15 août, circula un écrit qui le dénonçait, lui et Blarie, à la vindicte publique. Ce fut pour Isaac l'occasion de nouvelles violences (2). Mais, la « clameur et complainte du peuple ?' le poursuivant, il dut comparaître en accusé, le premier de septembre, devant les prévôts et jurés, ses collègues.
(1) Colart Bachin fut condamné pour avoir prononcé des paroles séditieuses, « nommant aucuns doubles ft-anchois , et disant que on en avait trop souffert, et parlant de copper hatriaux »•. (Reg-. de la Loi, bans de tous jours, 27 août 1428). Friolet, déblatérant contre les commis, disait « que la chose retourneroit et que on vouloit ravoir les traîtres en la ville... -. (Ibid. Condamnation à mort de Lotard Ghislain dit Friolet. 21 septembre 1428).
(2j La dénonciation fut lancée, le 21 août, par un certain Piérart Cambier, (Ext. II 279;. Celui-ci ayant été mis en prison sur l'ordre des prévôts et jurés, l'appariteur de la Cour spirituelle vint le réclamer comme clerc. Isaac, alors, se jeta sur cet officier, l'injuria et le rossa.
Cette journée et la nuit suivante rappellent d'une manière frappante une autre scène tragique, dont Isaac avait été l'artisan, celle du jugement de Le Muisis et de Willeries. Les prévôts et jurés délibéraient en halle, tandis que le peuple, assemblé par bannières sur le Marché s'impatientait. Comme ils ne trouvaient point matière à une condamnation capitale, vers trois heures du matin le prévôt Jean de Morcourt sortit pour aller devant la foule excuser les juges de ce qu'ils ne pouvaient livrer la proie qu'on réclamait. Des protestations l'accueillirent : " Veut-on maintenant faire prud'homme celui qui, n'y a qu'un peu, était si grand larron? ^ Et le peuple se précipita vers la Halle, réclamant justice.
De plus en plus la contre-révolution se prononçait. Le peuple exigea la destitution des jurés qui s'étaient compromis dans la faction : Isaac, Quarmont, Pierre Le Marissal, Jean du Bus, Etienne. Morel, Michel de Moriamé, Pierre Deleporte. Comme trois ans plus tôt, quand il s'était agi d'expulser les patriciens, les eswardeurs sont là, dociles et tremblants. Tout en avouant qu'ils n'avaient aucun grief contre les magistrats désignés, ils demandèrent au peuple si vraiment il exigeait leur destitution. Oui, cria la foule; et la destitution fut prononcée, et sept nouveaux jurés furent e élus. Cependant Isaac, ne doutant plus du sort qui l'attendait, se recommandait au bourreau. Sans désemparer, on le condamna à être pendu. La séance fut levée le 2 à onze heures du matin, et à midi la sentence était exécutée à la haute flèche du Happart.
Cet événement marque une étape décisive : « Adont furent les commis et marchands au deseure ^, Les commis continuèrent d'éplucher les comptes, d'entendre les dénonciations et de remplir les prisons. Blarie
fut incarcéré, tandis que Jacques de Hongny, mieux avisé, prenait la clé des champs (1).
Ainsi traqués comme gibier de potence, les hommes de la faction ramassèrent leurs forces pour un dernier combat. Parmi les protestations qui s'étaient élevées sur le Marché durant l'exécution d'Isaac, recueillons celle-ci qui exprime l'espoir d'une revanche : « Pour un mort les autres ne failliront point, et ils sont encore assez forts » (2). Injures et menaces pleuvaient sur les commis : « On sera tous pendus par eux », dit l'un, « si l'on n'y porte remède « (3). La ville était agitée, sillonnée de rassemblements que l'on avait beau interdire ; les révolutionnaires annonçaient « qu'ils étaient tous prêts et assez nombreux » pour reprendre le dessus (4).
C'est Helscamp, le bailli cher à la faction, qui leur fournit l'occasion d'agir. Lorsque se dessina le mouvement réactionnaire, sa position fut fort ébranlée. On l'avait desservi auprès du roi, si bien que, dès le mois d'avril 1427, Charles VII réintégra dans les fonctions de bailli Jean de Proisy, si indignement traité l'année précédente. Celui-ci s'envint donc, le 8 juillet 1428, exhiber ses lettres de nomination.
(1) Sur l'exécution de Jacques Isaac et les circonstances qui l'accompagnèrent, cf. Consaux, 1 septembre 1428. (Ext. ii 280-281), De Smet, p, 401-402, et reg. de la Loi : condamnations à mort, 2 septembre 1428.
(2) Clément Fiévet fut banni à tous jours le 10 septembre pour avoir, le 2 de ce mois, tandis que le peuple était assemblé sur le Marché, et que l'on procédait à l'exécution d'Isaac hors la porte Saint-Martin, dit « que ladite justice ne se faisoit point deument et que, pour un mort, les autres ne seroyent mie falys, et que on estoit encore fors assez ». (Reg. de la Loi, bans de tous jours, 10 septembre 1428).
(3) Paroles de Jean Malet, sous-doyen des barbiers. (Ibid. .5 octobre).
(4) Paroles d'Adrien Doubté. El Lescame disait : « on fera de nous ce que nous eussions dû faire des autres ». (Cf. reg. de la Loi, condamnations à mort, 2 octobre 1428j.
Appuyé par les officiers du bailliage, il se heurta aux doyens, qui montrèrent le peuple prêt à se soulever en faveur de Helscamp ; de sorte que le vaillant chevalier dut, non seulement renoncer au bailliage, mais quitter précipitamment la ville au risque de tomber entre les mains des ennemis de la France (1).
Ce fut le dernier succès d'Ernoul. Enveloppé dans la défaite des démagogues, atteint par les investigations des commis du peuple qui l'avaient convaincu d'intriguer contre la ville, il se réfugia en son château de Merlin. Mais là, s'il échappait à la bourgeoisie tournaisienne, il s'exposait aux bourguignons, avec lesquels, de longue date, il avait un compte à régler. Et, de fait, le 22 septembre, le bâtard de Saint-Pol, accompagné de sergents d'Amiens, cueillit notre bailli et l'emmena prisonnier à Lille (3) .
La nouvelle de cet audacieux coup de main étant parvenue immédiatement en ville, aussitôt les amis de Helscamp et tout le parti populaire de s'agiter et de crier au déshonneur si on laissait traiter ainsi un bailli de Tournai. Un groupe vint demander aux Consaux d'organiser une expédition pour délivrer le prisonnier ; mais les Consaux, dont le sentiment était fort différent, répondirent qu'un chacun pouvait se mettre en campagne à ses risques et périls. Partirent donc les gens de la faction, les émeutiers et leur suite habituelle. Quand ils arrivèrent à Merlin, Helscamp n'y était déjà plus, mais un frère du bâtard de Saint-Pol gardait la place avec six ou huit compagnons. Nos héros furent bientôt maîtres de cette garnison et revinrent triomphalement à Tournai entre neuf et
(1) Ext. Il pp. 264-270.
(2) Consaux, 13 et 22 septembre. (Ext. ii 282 et 28ij.
(3) De Smet, pp. 402 et 403.
dix heures du soir, ramenant prisonniers le frère du bâtard et deux autres.
Ici l'affaire se corse. En effet, les démagogues trouvèrent l'occasion bonne pour tenter le coup prémédité. Au devant des vengeurs de Helscamp, qui rentraient par la porte Cocquerel, se porta une masse de gens du commun conduits par le grand-doyen Jean de Mortagne et par plusieurs doyens et sousdoyens. Tandis que le grand-prévôt interrogeait les prisonniers à la porte des Maux, ce rassemblement prit un aspect menaçant. Des propos séditieux furent tenus contre les commis, des protestations s'élevèrent contre l'emprisonnement de Blarie et d'autres meneurs ; et bientôt cela se fondit dans une clameur révolutionnaire, cri de la dernière bataille : " Vive le roi ! Les doyens sus! Les commis jus! Les prisonniers délivrés « !
A deux pas de là, sur le Marché, se trouvaient les autorités, les commis, les marchands et le guet renforcé d'une dizaine de chaque métier, car on avait prévu la tentative. Tout ce monde, à la première alerte, se mit en ordre au cri de : « Vive le roi ! Tournai et justice! ^
Attaquer de vive force la Loi et les commis, c'était en effet le but des émeutiers. De la porte des Maux, ils s'avancèrent sur le Marché, criant toujours : « Les commis jus ! Les doyens sus « , et aussi : « Les verts deçà ! Les dizaines avec eux ! Maillets à la rescousse! (1) « Mais les dizaines ne bronchèrent pas. Ne se trouvant pas en mesure d'engager le combat sur le Marché, les meneurs donnèrent l'ordre d'aller au Becquerel, et se retirèrent par la rue Notre-Dame, en s'efforçant d'entraîner tout
(l) Ce cri semblejêtre une réoainiscence du fumeux soulèvement des Maillotins de Paris en 1382.
le peuple à leur suite. De leiir côté, les autorités firent crier que quiconque aimait le roi, la ville et la justice se rendit au Marché.
Lutte suprême entre les partis. C'était en pleine nuit : arrivés au Becquerel, les chefs sonnèrent le ralliement de toutes les forces populaires contre les commis, qu'il ne s'agissait de rien moins que d'exterminer. Tandis que le forum démocratique retentissait de motions révolutionnaires, certains couraient les rues cherchant, qui son doyen, qui sa bannière, qui ses voisins et amis, pour les amener au Becquerel. L'on vit alors à l'œuvre pour la dernière fois]ceux*qui, depuis cinq ans, s'étaient fait un métier " d'émouvoir le commun «. Friolet allait de maison en maison, disant « qu'il était temps ou jamais ; qu'on^^allait délivrer les prisonniers : Blarie, Lescame et les autres verts ; qu'on ôterait les commis, qui avaient trop fait les maîtres comme s'ils étaient prévôts de Tournai ?' . Le doyen des fèvres, Henri de Vriese, fît semoncer ses suppôts par le valet de la bannière. Mais les temps étaient changés; le Becquerel ne se remplit pas. Parmi les chefs, nous y voyons les doyens et sous-doyens, des tisserands et des vairiers, les doyens des fèvres, des peineurs et des laboureurs, les sous-doyens des barbiers, des tanneurs et des cordiers. Mais plusieurs, à commencer par Quarmont, se tapirent chez soi ou chez des amis ; et l'immense majorité du peuple obéit à l'appel delà Loi.
Tandis que, sur le Marché, étaient réunies presque toutes les bannières, le grand-doyen et ceux qui étaient restés avec lui au Becquerel, voyant leur petit nombre, durent s'avouer l'échec final de leur tentative. Alors ce fut une panique. Comme fuient les rats d'une maison qui s'écroule, ils détalèrent dans toutes les
directions. Les plus compromis s'enfermèrent; d'autres firent l'innocent et vinrent sur le Marché se ranger sous leur bannière. Cette fois, la défaite des révolutionnaires était complète et l'occasion s'offrait de les anéantir. Consaux et commis ne perdirent pas une minute : les meneurs furent poursuivis « radement ^^ durant cette nuit même, et mis sous les verrous au nombre de soixante à quatre-vingts (1).
Le matin du 24 septembre vit s'ouvrir l'ère des châtiments ; car la bourgeoisie allait venger ses terreurs passées et la ruine de son commerce.
Les premiers appelés furent Jean de Mortagne, doyen des tisserands et souverain-doyen, Jean Ventrut sous-doyen des tisserands, Guillaume Honoré, l'émeutier bien connu et un certain Robin Benoît dit Estaimbourg, prévenus d'avoir organisé l'émeute de la veille et comploté « l'inhumaine occision « des magistrats et des commis. Mis à la question, ils avouèrent et furent condamnés à mort. L'après-midi, on leur trancha la tête sur le Marché.
Le lundi 27 tombèrent cinq têtes : celle de Blarie, qui était alors doyen des parmentiers et connétable des archers, celles de Jean de Bruxelles espennier, de Haquinet Potentier corrier, et de Jean Lemaire dit du Haubergeon, complices de l'insurrection du 28, et enfin celle de Lotard Ghislain dit Friolet, l'un des révolutionnaires les plus incorrigibles, dont on avait fait le héraut de la ville.
(1) L'émeute du 23 septembre est racontée par la chronique tournaisienne. (De Smet, pp. 403-405). — Les détails que j'ai pu ajouter à ce récit sont empruntés aux motifs des jugements prononcés contre les auteurs de la tentative. (Cf. Reg. de la Loi, bans de tous jours, .5, 15, 22, 29 octobre 1428 ; bans de tous jours sans rappel, 22 octobre ; condamnations à mort, 24 septembre au 2 octobre).
Le 28, encore deux : celle de Jean de Bruyelles dit sans terre, neveu du sire de Bruyelles, aventurier mêlé à tous les exploits de la faction, et celle de Pierre Mallet hautelisseur, qui avaient pris une part active à la conspiration.
Le 29, il n'y eut qu'une seule exécution, mais plus émouvante que les autres, celle de Jean de Quarmont. Il fut pendu à côté d'Isaac, quoique jamais prévôt de Tournai n'eut été traité de la sorte.
Une dernière fournée, le 2 octobre, comprit Piérard le Marissal ex-doyen des foulons et eswardeur, Jean Les.'ame eswardeur, André Doubté fromager, Henri de Vriese doyen des fèvres, Baudart Drielencq doyen des peineurs et Renaud Hacquet sous-doyen des vairiers, tous compromis dans l'affaire du 23.
Après les exécutions, les bannissements : neuf le 5 octobre, cinq le 15, vingt-deux le ^%y six le 29 et quatre le 17 novembre. Parmi ceux qui les subirent, nombreux étaient les fonctionnaires du régime démagogique, nombreux surtout les doyens, tels Jean Dumoulin doyen des laboureurs, Barthélémy Helle doyen des. vairiers, Jacques Despréaux sous-doyen des tanneurs, Robert Lechurle sous-doyen des cordiers, Olivier Dulay ex-doyen des tisserands, Jean du Bus juré, Jean Machelier doyen des escrigniers, Jacques Croqucvillain, garde de la Monnaie, les deux clercs Pierre de Nouveauville et Nicolas Normant (1). « Et quand on savait où trouver aucun de cette partie, ils étaient tantôt bannis v> dit le chroniqueur. Aux vaincus, il ne restait plus qu'à se plaindre en cachette et à dire — mais bas assez pour n'être point entendus de la ])olice — « que le roi Hérode était venu en la
(1) Sui- toutes ces condamnations, cf. Reg-. de la Loi, loc. cit.
ville et avait fait décoller les innocents et bons Français " (1).
Les révolutionnaires sont définitivement battus et la restauration des institutions bourgeoises commence .
Mais celle-ci ne s'opérera point en une fois. Entre l'oligarchie patricienne, telle qu'on l'a connue avant l'élévation des bannières, et le parti qui domine depuis le 15 août, profonde est la- différence. Différence de condition sociale : les commis du peuple et les marchands, c'est-à-dire la classe moyenne, voilà pour l'heure les maîtres de la commune, tandis que les patriciens demeurent en exil, les uns sous le coup des ordonnances qui punissent l'émigration, les autres sous l'inculpation d'avoir machiné l'entreprise d'octobre 1426. Différence de régime, car la constitution démocratique subsiste, si ce n'est qu'on l'appliquera dans un autre esprit.
Dès les premiers jours d'octobre, lorsque le glaive de justice, la potence et la proscription eurent fait leur œuvre, l'on s'occupa de régler la vie normale de la cité, sortie enfin de l'ère des troubles. Une bonne police fut assurée, tant par la répression des paroles séditieuses que par l'expulsion de tous les bannis qui s'étaient rabattus sur la ville à la faveur du désordre (2).
Ensuite l'on passa aux réformes politiques.
La pétition du 15 août avait réclamé une meilleure
(1' Cf. le jugement prononcé contre Jehanne Proesche, femme de Jehan de Quarmont. (Reg. de la Loi, bans de tous jours, 2 juin 1430).
(2) Publications du 6 octobre 1428 interdisant de murmurer contre les jugements prononcés pour délits politiques. (Ext. ii 285j et du 15 novembre fermant l'accès de la ville à ceux qui, expulsés avant le 21 août 1423, étaient rentres depuis cette date à la faveur des troubles. (Ibid. 295).
application de la Charte, et, précisant les points à réviser, émis le vœu « qu'il ne soit doyen ni sous-doyen qui, de ce jour en avant, vienne en halle fors un seul jour la semaine, excepté le grand-doyen et son compagnon ; et qu'il n'y ait nul desdits doyens et sous-doyens qui fasse nul serment fors à leur métier, w C'était singulièrement restreindre l'influence politique des doyens; mieux que cela, n'était-ce pas les exclure du conseil, puisque la Charte exigeait que, avant toute chose, ils prêtassent, entre les mains du souverain-doyen et en présence des trois autres collèges, le serment de bien exercer leur office? Ce vœu tendait à les cantonner dans leurs attributions d'ordie professionnel.
De leur côté, les doyens élus après le 15 août " au lieu d'autres trépassés et mués » — admirons l'euphémisme — se conformèrent à la pétition, refusant de prêter serment en halle. L'on toléra provisoirement cette illégalité, et l'atfaire fut remise aux prochaines élections (1).
A l'approche de celles-ci, le 13 février 1429, les Cons.'iux soumirent aux délibérations des bannières un avis qui embrassait, avec cette question, différents points d'administration publique, entre autres la formation du collège des VI. « Combien que ce soit office de grande subtilité w, disait l'avis, « et qui, par sens, prudhommie et diligence, puisse faire du grand profit à la ville ^ , on l'a conféré depuis quatre ou cinq ans à des doyens souvent inexpérimentés. Ne conviendrait-il pas de les faire élire par les assemblées paroissiales, comme de faire élire les receveurs de la ville par les eswardeurs?
(1; Consaux 23 octobre 1429 : « Mettre par bannières l'avis du fait de la charte et des doyens qui refusent de venir en halle ». — Ibid., 4 novembre. — Ibid., 1 février 1421. « Des doyens qui ne font point serment en halle, s'ils y viendront : tn consultera les collèges »
Les XXXVI collèges commencèrent par se diviser. Vingt-et-un estimèrent que seuls le souverain-doyen et le souverain-sous-doyen devaient siéger en halle et former le quatrième conseil : preuve éclatante du recul des idées démocratiques. Quatorze s'en tinrent à la lettre de la Charte. Vingt-deux contre quatorze votèrent le retour à l'ancien usage pour l'élection des VI et des receveurs. Il n'y avait donc pas d'assens. De nouvelles assemblées ayant été convoquées pour le 17, les Consaux eux-mêmes, dans un nouvel avis, préconisèrent l'observance de la Charte, « pour renouveler la Loi en bonne paix, union et concorde, et par ce que, étant loin du roi, on ne peut obtenir provision en ce qu'on voudrait. « Mais l'on supprima aux doyens leurs jetons de présence (1).
Les élections qui suivirent attestèrent le revirement qui s'était produit. A la tête du collège des eswardeurs, composé presque exclusivement d'hommes nouveaux, fut placé Colart Desgranges, le grand doyen de 1424, que sa modération avait rendu impossible après l'émeute de septembre. Wattier Wettin fut prévôt avec un homme nouveau, Philippe Tavart, appartenant au grand commerce (2). Enfin les doyens se donnèrent pour chef Barthélémy Carlier, collègue de Desgranges en 1424. Mais les patriciens ne reparurent pas encore dans les Consaux, ni les Damoiseaux à la Procession (3).
(2) Il avait épousé Adrienne Despars, cousine du célèbre docteur de l'Université de Paris. (Cf. €*« P. A. du Chastel. Les Despars à Tournai. Annales t. 5 p. 140).
(3) Dans la liste des magistrats de 1429, l'on relève les noms de plusieurs des trente marchands incrimines au sujet de « l'entreprise » : Mahieu de la Cessoye et Gossart Bastien, eswardeurs; Jacquemart Crette, juré; Gilles Waucquier et Jean de Baudimont, ëchevins de Saint-Brice. Un patricien, Jean Gargate, s'est faufilé dans i'écheviuage de la Cité. (Reg. de la Loi, récréation des 19-20 février 1428 v, st.).
La question des émigrés était pourtant de celles qui, dans le nouvel ordre des choses, appelaient une solution. Beaucoup, à la nouvelle des récents événements, demandèrent à rentrer. De leur côté, les commis du peuple, organes attitrés de l'opinion, inclinaient à effacer « les divisions, murmures et suspicions y^ dont on avait trop longtemps souffert. Le 5 décembre, sur leur proposition, un projet fut soumis aux bannières à cette fin. Des « absentés « l'on y faisait trois catégories : les auteurs et complices de l'entreprise de 1426, ceux du récent attentat contre les commis, et enfin ceux, en plus grand nombre, qui s'étaient expatriés « pour doute et cremeur qu'ils avaient d'aucuns qui, par puissance volontaire et au deseure de justice, avaient le gouvernement de la ville ^, maïs maintenant voulaient revenir « pour le bon et sur gouvernement qu'ils savent être de présent « . Tout en maintenant au ban de la commune les deux premières, les prévôts et jurés étaient disposés à amnistier la troisième. Les bannières, par trente-trois voix contre trois, se rangèrent à leur avis. En conséquence, il fut décidé que les émigrés pourraient rentrer à Tournai, sauf à se constituer prisonniers pour être interrogés par le procureur-général. Durant les trois jours que durerait leur détention, chacun pourrait venir témoigner contre eux (1).
C'était bien le meilleur moyen de mettre fin aux suspicions et de ramener la concorde La décision des bannières, promulguée le 14 décembre, porta ses fruits dès le lendemain. Par le fait même. Tournai regagna la confiance des étrangers et cessa de passer pour un mauvais lieu (2).
(1) Ext. II 298-303.
(2j L'ordoHnance ayant été publiée le 14 décembre 1428, dès le 15 Thiéry d'Aubermont et Haquinet Olivier s'y soumirent. Revinrent ensuite Martin
Dans l'œuvre de réorganisation qui s'accomplit depuis le 15 août 1428, les commis du peuple conservèrent le rôle prépondérant que leur avaient assigné des conjonctures exceptionnelles. Parlant au nom de l'opinion publique et de l'intérêt général, ils prenaient l'initiative des mesures importantes ; rien ne se faisait sans eux, comme naguère sans les doyens. Vers l'époque des élections, ils rendirent compte de leurs actes aux Consaux (1); puis la question fut posée aux bannières, de savoir si l'on maintiendrait cette institution de circonstance. Vingt-cinq adoptèrent l'affirmative, tandis que celles qui avaient formé l'avant-garde révolutionnaire — les tisserands et les laboureurs notamment — refusaient obstinément d'élire de nouveaux commis (2). Mais plus tard, les choses ayant repris leur cours ordinaire, il resta peu de place pour ce collège, qui disparut sans bruit (3).
Botîn, Désiré Wettin, Jean du Bos; .Taoques le I.ouchier, Pierre le Grue et Colart de Tousvart (^5 mars 1429); Coppart de Velaine et Jean de Saint- Genois (15 mars); Quentin du Mortier (7 juin); Jean de Harlebeke (28 juin); Jean Petit 13 juillet); Jérôme du Mortier (19 octobre). Cf. Publications, aux dates citées, et Ext. ii 304. — I<e 18 décembre le seigneur d'Antoing s'invitait à dîner avec les Consaux : autre symptôme d'accalmie. (Ext. ii 304). Mieux encore, le 25 janvier 1429, les Consaux prient l'évêque, qui n'avait plus mis les pieds à Tournai depuis 1423, de « venir voir ses fils de sainte Eglise »; mais Thoisy ne paraît pas s'être rendu à l'invitation. (Ext. ii308)
(1) Consaux, 18 janvier 1429. (Ext. ii 307-308).
(2) Consaux, 12 mars, 12 et 27 avril, 10 mai. (Ext. ii 316, 321, 322, 323).
(3) Maintenus en 1430, il n'en est plus question dans la suite. (Ext. ii 375):