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LE RETOUR DES ÉMIGRÉS

Depuis le 15 août 1428 jusqu'au 21 juillet 1429, s'est déroulée une suite d'événements capitaux qui ont ramené notre ville dans la voie de ses destinées traditionnelles. A l'intérieur, le parti révolutionnaire est anéanti; au dehors, le lien national est préservé. Ce qui va suivre pourrait s'appeler une période de liquidation.

Quand, le 26 juillet, les ambassadeurs qui avaient assisté au sacre rendirent compte de leur mission, non plus au peuple pour raconter les prodiges accomplis par la Pucelle, mais aux Consaux pour déterminer à quel point en étaient nos affaires, les fronts se rembrunirent et l'on décida de faire une nouvelle démarche auprès du roi. Le motif de cette inquiétude, c'est que les émigrés, qui de longue date intriguaient à la Cour, s'efforçaient à cette heure de tourner à leur profit le réveil de la monarchie ; c'est que les démagogues bannis en 1428 formaient de leur côté une cabale hostile; et qu'enfin le roi, sollicité par les partis extrêmes et fort de ses victoires, songeait à envoyer à Tournai des « réformateurs w pour remettre les choses en leur place (1).

(1) Consaux, à la suite de la séance du 22 juillet : « Et le xxvie jour dudit mois, lesdites lettres furent leues pardevant les Consaux et commis en halle •.. — Ibid. 26 juillet. (Ext. ii 341). Il est question dans ce texte des coupables « tant de la première que de la seconde entreprise, qui s'efforçaient de nuire

Survinrent d'autres nouvelles. Les victoires de Jeanne d'Arc ayant fait plus en faveur de la paix que tout le labeur de la diplomatie, il fut convenu, à Reims même, que des conférences s'ouvriraient prochainement à Arras entre les ambassadeurs du roi et ceux du duc de Bourgogne. Ceux du roi furent Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France, Christophe d'Harcourt, le sire de Gaucourt, Jacques de Châtillon, sire de Dampierre et Guillaume Tudert, doyen de Paris. Mais, au point de vue tournaisien, ce rapprochement faisait surgir un second et plus angoissant problème. Ne fallait-il pas craindre que, Philippe exigeant quelques villes au nord de la Somme, Tournai payât les frais de la réconciliation? Dès lors ce n'était pas auprès du roi, mais à Arras qu'il convenait d'aller. Une ambassade nombreuse et solennelle, dirigée par le second prévôt Philippe Tavart, s'y rendit le 7 août, comme pour porter un tribut d'hommages aux représentants de la puissance royale, naguère si humiliée et tout-à-coup si imposante (1). Les pourparlers qu'elle

et grever la ville -. — Ibid., 30 juillet : « Quelle charge on entend à bailler aux députés de la ville sur la venue par dechà d'aucuns réformateurs de par le roy : s'il plaist au roy y envoyer, qu'on l'y supplie que ce soyent des notables ».

(1) « A sire Phelippe Tavart prévost, Colart Desgranges maieur des esgardeurs, sire Jehan Gargatte eschevin, Bietremieu Carlier grant doyen, et autrez commis et députés esleus par Messeigneurs les iiii Consaulx à aller en la ville d'Aras, à certaine journée et parlement illecq assigné pour le bien de paix de ce Royaume, d'entre le Roy notre seigneur et Monseigneur de Bourgogne, affin que, par lesdis députés, ladite ville et les affaires d'icelle fussent recommandés envers nossigneurs les députés et ambassadeurs estans à ladite journée, et aussi de eulx informer et avertir d'aucuns grans affaires regardans le bien du Roy et le bien de paix de ceste ville, et aussi de poursuir pardevers les officiers de Monseigneur de Bourgogne ung sauf-conduit pour les dessus nommés Jacques Crète et ses compagnons aler devers le Roy. Auquel voiage faisant, ils vaquièrent, eulx xxviietxxvii chevaulx, un jours ou mois d'aoust ledit an ; que, pour ce, leur fu ordonné avoir pour leurs despens ordinaires, comprins ens certaine aultre despence extraordinaire qu'ilz

ne fit qu'ouvrir furent poursuivis par deux autres députés : Jean Haccart et Henri Rommain. Ceux-ci rappelèrent au chancelier la promesse solennelle que plusieurs rois et dernièrement Charles VII avaient faite de ne jamais séparer Tournai de la couronne de France, ni d'en distraire Faide de six mille livres ; ils lui demandèrent en outre de stipuler, si la paix se faisait, que la ville serait libérée de ses engagements financiers envers le duc de Bourgogne. Regnault de Chartres répondit « qu'ils ne prissent point doute « quant au premier point, et qu'il ferait de son mieux pour le reste. Il leur donna de plus un renseignement précieux, savoir qu'Etienne de Willeries venait d'obtenir l'autorisation d'aller se justifier devant le roi, lui et les autres auteurs de l'entreprise (I).

A cette nouvelle, les Consaux, se conformant à l'avis du chancelier, chargèrent Rommain et deux autres députés d'aller défendre devant le roi les droits de la justice communale, de communiquer les pièces des

ont eu et susporté pour l'onneur de la dite ville au hienvignier et festier pluiseurs notablez signeurs, 93 Ib. 10 s. t. y (Comptes généraux avrilseptembre 1429). Cf. aussi Consaux, jeudi 4 août « Envoyer devers M. le Chancelier de France à Arras dimanche prochain ». Suivent les noms des députés.

(1) ce A Sire Jehan Haquart juré et maistre Henry Rommain consillier de ladite vile, pour x journées par eulx deservies, finans le xix« jour dudit mois d'aoust, qu'ils ont vaquié à un chevaulx à aller en ladite ville d'Aras depuis le retour desdis sire Philippe Tavart et autrez de sa compagnie dessus nommés, pour yllecq atendre et agarder la venue de Monseigneur le Canchelier de France et aultrez ambassadeurs du Roy notre dit seigneur, pour à eulx dire et exposer la créance enchargée ausdis Haquart et Rommain pour le bien de la dite ville, et garder et deffendre l'onneur d'icelle à l'encontre des adversaires qui le voroient nuire et grever, comme ilz firent. Pour ce, à chacun des dessus nommés et chacun varlet et cheval xv s. t. pour jour ; sont XXX Ib... Item, pour despens de boire extraordinaires par eulx soustenus pour l'onneur de la dite ville, à bienvignier et festier plusieurs notables signeurs, affîn qu'ilz heussent lez affaires de la ville pour recommandez, VI Ib. t. » (Comptes généraux, avril-septembre 1429). V. aussi. Ext. II 343-345.

procès attaqués et d'acquérir des influences à prix d'argent (1). Ces envoyés, partis le 4 septembre, trouvèrent Charles VII à Saint-Denis, au moment de la tentative sur Paris (2).

La réponse qu'ils obtinrent est celle que l'on redoutait. Le 12, à la veille de reprendre le chemin du Berry, le roi désigna quatre commissaires généraux et spéciaux, qui devaient redresser les torts avenus à Tournai durant sept années de troubles. Gens d'importance et déjà connus ici, c'étaient Christophe d'Harcourt, l'un des principaux conseillers de la couronne, Arnaud de Merle, maître des requêtes de l'hôtel, Jean Cauquerel, dont on se rappelle l'audacieuse apparition en 1421, et Denis François, trésorier des guerres. Arrivés le 26, ils prolongeront leur séjour jusqu'au 29 janvier 1430 (3).

Si nous disons que ces commissaires, parmi les multiples devoirs de leur charge, eurent pour premier soin de demander de l'argent, l'on n'en sera point étonné ; car c'était assez l'hahitude des envoyés du roi de Bourges.

Or, il en fallait beaucoup pour achever l'œuvre commencée par la campagne du sacre. Et,» comme les

(1) Consaux, 23 et 30 août. Ext. ii 345.

(2) Comptes généraux, avril -septembre 1429. » A Jacques Crette juré, Simon Bernard esgardeur et maistre Henry Rommain, conseiller de ladite Tille, pour les despens qu'ils ont eus ou voyage que ilz ont fait devers le Roy notre seigneur, en le poursivant à Senlis et à Saint-Denis, pour certains grans affaires touchans le bien de paix de ceste ville, et aussi faire aucuns impetrations, comme enchargé leur estoit. Ouquel voiage ils vacquièrent à vi chevaux xxiiii jours finans le... jour d'octobre ledit an... •233 Ib. 17 s. 6d. t.»» Ces députés revinrent, non pas en octobre, mais le 26 septembre. (Cf. Consaux).

(3) Consaux, 27 septembre : « Quelle quantité de vin on envoyera aux ambassadeurs du roy qui arrivèrent hier en le ville, et si on continuera chacun jour : ils aront chacun jour huit canes à une fois ».

Tournaisiens ne pouvaient, « pour la distance et le péril des chemins «, se rendre à l'assemblée des Etats du nord de la Seine, que le comte de Clermont allait convoquer, Har court et ses collègues étaient chargés de requérir leur contribution. De celle-ci, on les eut volontiers dispensés eu égard aux charges de la ville et à sa situation ; mais il fallait dans l'occurrence faire appel au bon vouloir de tous. Ils devaient d'ailleurs tenir compte, ajoutèrent les commissaires, de ce que, depuis dix ans, le roi ne leur avait demandé ni finance, ni soldats pour sa guerre; qu'il avait accédé à toutes leurs requêtes ; qu'il leur avait abandonné vingt mille livres d'arrérages de l'aide annuelle; et que, à leur demande, il avait laissé chômer sa monnaie plus d'un an. « Et, quand vous avertirez bien, conclurent-ils, la grande armée et défense qu'il lui convient faire ; — ou autrement serait en aventure sa conquête, et il encourrait autres dommages irréparables — la dépense qu'il a faite ; la nécessité où il est ; le grand et long service que ses vassaux et autres gens de guerre lui ont fait à leurs propres coûts et dépens; les grandes charges, pertes et dommages de son peuple desdits pays ; les plusieurs et grandes aides qu'ils ont données, et ont été levées sur eux chacun an depuis son partement de Paris ; et l'état où ils sont ; et les faix qu'il leur convient encore porter; et le grand service qui, moyennant votre bonne aide, au plaisir de Dieu lui adviendra — dont serez honorés et loués perpétuellement — , nous espérons que vous ne tiendrez pas à grande la somme que le roi vous fait requérir. « Cette somme, c'était trente mille livres, que l'on ne demandait, il est vrai, qu'à titre de prêt (1).

(1) Ext. II 347-350.

Le discours qui précède fut tenu aux Consaux et communiqué par eux aux commis du peuple. Ceux-ci remarquèrent qu'on oubliait une chose, savoir la dépense occasionnée par les traités conclus avec le duc de Bourgogne, laquelle « était pour le fait du roi », et opinèrent qu'il fallait se réserver et consulter les bannières (1).

Aux XXXVI collèges réunis le 23 octobre, l'on exposa, d'une part les arguments des commissaires et, de l'autre, un aperçu de la situation financière. Ce n'était pas la première fois qu'on appelait leur attention sur les conséquences désastreuses de sept années de troubles. Dans l'assemblée du 10 juillet, on leur avait fait part du mécompte que laissait l'assis du vin, sur lequel on avait prétendu étayer presque tout le budget communal : tandis que, autrefois, il produisait, au taux de sept deniers, dix-sept à dix-huit mille livres ; porté à dix deniers il n'avait donné en six mois qu'un peu plus de cinq mille livres (2). Dans celle-ci on leur annonça, pour l'exercice qui venait de commencer, un déficit de près d'onze mille livres, sans compter l'aide annuelle et les dépenses extraordinaires. Devant une telle situation, vingt- trois collèges rejetèrent la demande des commissaires, tandis que les autres, sans y souscrire, émirent divers avis (3). En communiquant ce vote aux représentants de Charles VII, Henri Rommain les pria de considérer que c'était « pour sa loyauté garder envers le roi ^ , que la ville avait ruiné ses finances (4) .

Harcourt et ses collègues firent alors ce qu'avait fait jadis le premier émissaire de Charles VII; ils

(1) Consaux, 16 octobre. (Ext. ii 346-347, analyse incomplète).

(2) Délibérations des bannières, 10 juillet 1429.

(3) Délibération du 23 octobre, rapportée aux Consaux le 25. (Ext. ii 351).

(4) Consaux, 27 octobre.

demandèrent d'exposer leur créance devant le peuple, à l'adresse duquel ils avaient apporté des lettres du roi. Ils voulaient répéter du haut de la bretêque, devant la foule appelée sur le Marché par cri public, ce qu'ils venaient de dire aux Consaux, savoir : « Que le roi leur avait dit de bouche que cette ville avait toujours été tant loyale à ses prédécesseurs et à lui ; et qu'en icelle il avait fiance sur toutes autres qu'elle lui dût secourir à sa nécessité, et faire aide de finance à son sacre et couronnement, et pour recouvrer ce que, de son royaume, lui avait été indûment ôté : en quoi, à l'aide de ses bons vassaux et sujets, il avait grandement labouré et amoindri la puissance de ses ennemis. Et qu'il leur dit à leur partement qu'il s'attendait sûrement que. la ville lui dût libéralement faire l'aide requise. Et, à reporter au roi cette réponse, la ville pourrait choir en son indignation... « Le peuple tournaisien, en qui la fibre patriotique vibrait si volontiers, ne résisterait pas à ce langage.

Mais on sait que, de longue date, ce procédé n'était pas en faveur à l'hôtel-de-ville. Les Consaux proposèrent d'assembler les bannières aux lieux accoutumés, où les commissaires pourraient se rendre, accompagnés des chefs de Loi, et exposer ce qui leur conviendrait. Mais ceux-ci répondirent que « ce serait petit courage montrer devers le roi « que de redouter ainsi le contact de ses envoyés avec le peuple. Alors on porta cette question devant les bannières. Vingt-huit rejetèrent l'idée d'une assemblée sur le Marché, mais proposèrent que les commissaires parlassent en Halle, à huis ouverts, tout le monde étant admis à les entendre. Cette solution ne pouvait leur convenir ; car ils avaient reçu ordre de parler au peuple, ce qui était autre chose que de parler dans une salle contenant trois

ou quatre cents personnes, dont les Consaux feraient la moitié. Ils préférèrent qu'on assemblât les bannières « en moins de places que faire se pourrait « (1).

A cette occasion, les commissaires abordèrent une autre partie de leur mission. Car le roi, ne sachant à qui entendre, des bannis qui demandaient rémission et de la ville qui voulait maintenir les bannissements, les avaient chargés d'enquérir la vérité en examinant les " informations, procès, interrogatoires et confessions w auxquels avaient donné lieu la première et la seconde entreprise, c'est-à-dire la tentative d'octobre 1426 et l'insurrection contre les commis. Quoiqu'ils eussent réclamé ce§ documents dès leur arrivée, l'on s'était contenté de leur remettre des copies des jugements avec un mémoire dans lequel les Consaux présentaient les choses à leur façon (2) .

Enfin le 4 novembre, les envoyés du roi tinrent une audience publique en halle, mais sans cri préalable (3). Ils demandèrent :

V Qu'on leur adjoignit des membres de la Loi pour trouver la finance indispensable au roi sans augmenter les charges communales.

2"" D'avoir à leur disposition des sergents de ville et une prison.

S"" D'avoir communication du privilège des chanr geurs (4).

4" Que le peuple fût assemblé pour dire quelles condamnations il avouait.

(1) Consaux. Ext. ii 352-355.

(2) Ibid. 31 octobre. (Ext. ii 353-355).

(3) Ibid. 3 novembre. (Ext. ii 355).

(4) Les changeurs tenaient leur office en fief de sa ville.

5"" Que les rapports sur les délibérations des bannières fussent faits devant eux par les doyens.

6° D'avoir les noms de tous les Consaux, « tant de cet an comme des précédents « .

A ces requêtes insolites, contraires aux privilèges et aux usages de la ville, les Consaux ne se gênèrent pas pour répondre par un refus catégorique, et la conversation ne continua que sur le premier point ( 1 ) .

Pour se procurer le montant du subside réclamé par le roi, les commissaires suggérèrent l'idée d'émettre trois mille livres de rentes viagères, dont le service et l'amortissement seraient couverts par l'aide de six mille livres (2). Celle-ci n'ayant pas obtenu plus de succès que leurs propositions antérieures, de guerre lasse ils se bornèrent à réclamer les arriérés de l'aide qu'ils croyaient atteindre plus de vingt mille livres. Ne pouvant se dérober, les Consaux eussent voulu gagner du temps, car les disponibilités étaient nulles. « Quand le roi lèvera pour conquérir son royaume, » dirent les eswardeurs, « la ville le servira de gens et de finance comme bons sujets » (3). Mais les commissaires ne l'entendaient pas ainsi, et finalement le 14 décembre sommèrent de payer (4). Renonçant aux expédients, et comme d'ailleurs ils purent établir que l'arriéré n'était que d'un an, y compris l'échéance de janvier 1430, les Consaux prirent la résolution de payer. On émit quatre cents écus de rente ; par une heureuse coïncidence, la ville venait d'être soulagée de deux cents livres d'arrérages (5).

(1) Consaux. 12 novembre. (Ext. ii 357).

(2) Ibid. 18 novembre. (Ext. ii 359).

(3) Ibid. 24 novembre. (Ext. ii 360, 361).

(4) Ibid. 15 décembre. (Ext. ii 367).

(5) Ibid. 22 décembre. (Ext. n 368, 369).

Charles VII, informé du piètre succès de ses commissaires, en exprima sa surprise en des lettres qui furent communiquées aux Consaux le 24 janvier 1430. Une dernière fois, Harcourt et ses collègues firent appel au patriotisme. Les Consaux les ayant autorisés à parler au peuple, du haut de la pierre ils proposèrent de nouveau la conversion des six mille livres en rentes viagères, « en déclarant bien hautement la cause pourquoi, le bien qui en pouvait venir par l'accorder, et le mal qui en pouvait ensuivre par le refuser. « Mais les bannières, qui désormais étaient dans la main des Consaux, ne bronchèrent pas (1).

Enfin, l'ambassade quitta Tournai le 29. Si la ville s'était montrée avare envers le roi, elle n'épargna point les présents à ses commissaires. Ils furent traités somptueusement à l'hôtel -de-ville et gratifiés de nombreux présents de vin. Harcourt reçut deux chevaux à longue queue tout harnachés et une coupe dorée à couvercle émaillé ; Arnaud de Merle un goblet d'argent à couvercle doré et seize aunes de damas cramoisi, et Cauquerel six tasses d'argent doré (3). L'on jugea bon aussi de faire tenir au chancelier deux à trois cents

écus d'or (4).

Nous n'avons fait qu'effleurer le sujet qui remplira cette dernière période, savoir la rentrée des bannis et

(1) Consaux, 24 et 25 janvier 1430. (Ext. ii 371-373).

(2) Ibid. 29 janvier.

(3) Comptes généraux, octobre 1429-mar8 1430. La valeur totale des présents fut de 515 Ib. 17 s. t. Le banquet en halle, donné le 22 janvier 1430, coûta 57 Ib. 19 s. 4 d. t.

(4) Consaux, 25 janvier 1430. « De faire à la reine aucuns dons et à M. le Chancelier : pour la reine on s'en déporte ; pour le Chancelier, on en charge les députés, jusqu'à deux à trois cents écus ».

la fin des divisions entre citoyens. Car, moins encore, que sur les autres points, la mission de Christophe d'Harcourt n'avait eu d'efficacité sur celui-là. Et cependant il l'avait traité de haute et noble manière, inaugurant la politique de réconciliation qui sera désormais celle dé Charles Vil.

Le 11 décembre 1429, les commissaires royaux firent exposer aux bannières « les grands inconvénients et périls advenus à l'occasion des divisions qui autrefois ont été, et encore sont — dont c'est pitié — en cette bonne ville de Tournai; et qui pourront encore advenir, si brièvement n'y est mise bonne provision ; et comment les courages d'un chacun, soit homme, soit femme, sont presque tous divisés et enracinés en rancune et malveillance les uns contre les autres, en mauvais état de leurs consciences, et péril non seulement de leurs âmes mais de leurs corps et biens, et en aventure, par mouvements soudains, de les faire un jour élever et mêler de fait les uns contre les autres....

Jasoit ce que, en plusieurs villes rebelles et désobéissantes, aient été fait plusieurs pilleries, roberies, meurtres et autres maux innumérables à ceux qui ont tenu la juste querelle du roi; et, qui pis est, commise toute rébellion et mauvais été envers leur droiturier seigneur ; néanmoins, pour parvenir au bien de paix, le roi a fait abolition générale et voulu par un chacun être remise et pardonnée toute offense et rancune, et mis tout en oubli... »

« Supposons w — ce sont toujours les commissaires qui parlent — « que, entre vous, qui avez toujours été bons, vrais et loyaux, se soient aucuns particuliers trop avancés d'eux élever par aventure, pour cuider bien faire ou par ambition de gouverner ; ou qu'autres aient fait certaines entreprises; et que, à l'occasion des

exécutions, bannissements et autres appointements faits contre eux, se maintiennent les dites divisions, rancunes et malveillances — car il n'y a si petit qui n'ait déplaisance de l'adversité de son ami. Vous, qui avez toujours eu bon courage envers le roi, et qui n'avez fait pilleries ni homicide l'un envers l'autre, devez être plus légèrement enclins à pardonner, quand vous voyez le roi avoir tout pardonné, et ses loyaux sujets vivre en bonne paix avec ceux qui leur ont fait tant de maux. .. Il convient mettre paix et fin entre vous ; et serait plus à votre honneur, et vaudrait mieux la paix, et engendrerait plus grand amour, si elle était faite entre vous et les absents par bon traité, d'un commun assentiment, que si elle se faisait par commandement et obéissance du prince, qui ne voudra pas souffrir sa ville demeurer ainsi divisée. » Les commissaires offrirent leur entremise pour traiter avec les bannis (1).

L'opinion publique n'était rien moins qu'accessible à ces raisons. " Pour eux entretenir en la paix, union et concorde où ils ont si plaisamment été ensemble depuis la dernière entreprise, » répondirent les bannières « il faut que les fauteurs de troubles demeurent exclus, qu'ils soient châtiés sans merci, et qu'on ne reçoive plus leurs requêtes. Dorénavant, les collèges n'en veulent plus ouïr parler « (2). Cette vigoureuse réplique imposa silence aux commissaires. Mais le dernier mot appartiendra au roi.

Charles VII, revenu en Berry à la fin de septembre

(1) La question fut abordée par les commissaires le 5 décembre. (Ext. ii 361). Le 9, furent arrêtés les termes de la communication à faire aux bannières. (Ibid. 362-365).

(2) Consaux, 12 décembre. (Ext. ii 365, 366).

1429, s'installa, en février 1430, chez La Trémoille à SuUy. C'est là que le rejoignirent Christophe d'Harcourt et les autres commissaires, partis de Tournai le 30 janvier. Là vinrent aussi Barthélémy Carlier et Henri Rommain, chargés de verser au roi les six mille livres exigibles, tout en s'excusant de ne pouvoir faire plus (1).

C'est dans ces circonstances que fut agité le sort des auteurs de la fameuse entreprise d'octobre 1426. S'ils avaient un mandataire à Sully, on l'ignore; mais nous savons que, au lendemain du sacre, Etienne de Willeries se préparait à porter leurs doléances au pied du trône. Ils étaient neuf avec lui, savoir : Simon de Saint-Génois, Jacques du Mortier, Jean de Clermès, Jacques et Pierre Petit, Jean et Roland de Leuze, Pierre Delepierre et Jacques Ledoux (2). Leur système consistait à dire qu'ils avaient émigré pour se soustraire à la tyrannie des gens de rien qui gouver-

(l)Consaux, 29 janvier 1430. — Comptes généraux, octobre 1429-mars 1430 : «A Bietremieu Cartier et maistre Henri Rommain consillier de la dite ville, pour les despens d'eulx, leurs deux variés et un chevaulx, fais et soustenus en ung volage par eulx fait par l'ordonnance de Messeigneurs les Consaulx, oultre le Rivière de Loirre par devers le Roy notre seigneur, tant pour excuser la ville de plusieurs requestez d'avoir finance, que messire Ghistoffle de Harcourt et aultrez ambassadeurs du Roy avoient faitez à la dite ville, comme pour faire aultrez pourcas et impetracions du Roy pour le corps de ladite ville... Ouquel vouiage ils vaquirent xiiii sepmainez finans le vii^ jour de may l'an iiif et xxv... Et à Willeaume Baquet et Jehan Coquelet leurs serviteurs, à chacun iii Ib. 10 s. t. Item pour le sallaire, paine et travail desdis Carlier et Rommain d'avoir vaquié au dit voiage et eulx y emploie le dit terme en grant péril... xxv 1. t... Et audit maistre Henri pour recompensation de sa pratique, qu'il discontinua au siège de maire le dit terme durant. C. s. t. Total 682 Ib. s. 3 d. t. (Comptes-généraux, octobre 1429-mars 1430). Au sujet de la situation financière, cf. le mandement du roi donné à Sully le 29 mars 1430 (P. J. 33).

(2) La requête des bourgeois, incorporée dans les mandements donnés par Charles VII le 14 mars 1430 à Sully et le 17 novembre à Selles-en-Berry. (Orig. au Chartrier) a été publiée à la suite de la chronique tournaisienne. (De Smet, pp. 559-569).

naient Tournai; que « l'entreprise » ne tendait qu*à préserver la ville des conséquences ruineuses de ce gouvernement, et que ses auteurs étaient « en ferme et sur propos de garder toujours la loyauté et obéissance qu'ils doivent au roi. « C'est pourquoi, voyant se joindre à eux des étrangers qu'ils n'avaient pas convoqués, ils s'étaient retirés ; car ils n'eussent voulu pour rien entrer dans la ville en pareille compagnie (1). Au surplus, les maîtres d'alors avaient été depuis exécutés ou bannis pour leur damnable gouvernement. A ces explications, les bannis ajoutèrent un argument qui devait, plus que tout autre, impressionner Charles VII : c'est le souvenir de l'ambassade envoyée, sitôt après la mort de Charles VI, pour rendre obéissance au roi de Bourges. On ne pouvait méconnaître que cette démarcheavait été l'œuvredela municipalité patricienne. Christophe d'Harcourt et les autres commissaires confirmèrent ces dires d'après l'enquête qu'ils avaient faite à Tournai (2). D'autre part, il est permis de supposer que La Trémoille fut favorable aux émigrés ; car il avait pris leur parti, quoique mollement, lors de sa mission de 1426, et connu la démocratie tournaisienne aux plus mauvaises heures (3). Bref ils eurent

(1) Sur ce point, la requête des bourgeois paraît en contradiction avec les faits constatés. Car, c'est bien parce qu'ils furent avertis des précautions prises en ville que les auteurs de l'entreprise renoncèrent à l'exécution de leur projet.

(2) « Aians aussi regard à la bonne et recommandable relation, laquelle, par nos certains ambaxadeurs notables, lesquelz, pour ceste cause et aultres, avons derrenièrement envolez en nostre dicte ville de Tournai, faicte nous a esté des personnes et estats de iceulx supplians, esquels, par le information que faicte en ont, ne ont trouvé que tout bien et honneur, comme relaté nous ont ». (Mandement royal du 14 mars 1430. De Smet, p. 564).

(3) Le rôle de La Trémoille et de Christophe d'Harcourt en cette affaire était connu du public tournaisien. Aussi les « populaires " se réjouiront-ils plus tard de la chute du tout-puissant ministre, témoin le curieux jugement prononcé le 21 septembre 1433 contre le bâtard Jean du Lay, tisserand de

cause gagnée. Par lettres du 14 mars, Charles VII leur donna l'autorisation de rentrer à Tournai, mais sans y élire domicile avant un an et sans briguer de fonctions publiques durant trois ans.

Dès lors, les deux députés de Tournai, Carlier et Rommain, prirent leurs dispositions pour le retour, en commençant par demander un sauf-conduit au duc de Bourgogne (1). Car les pays qu'ils avaient traversés naguère, sous la sauvegarde de l'hiver et des récents succès du roi, redevenaient hostiles. Le duc de Bourgogne, ressaisi par l'influence anglaise et investi par Bedford d'une lieutenance générale pour les provinces du Nord, y compris le Tournaisis, avait fixé au 15 avril la reprise des hostilités. Dès le mois de mars, des capitaines bourguignons se montrèrent dans l'Ilede-France et en Champagne. En même temps, Jeanne d'Arc s'échappait de Sully et se portait aux environs de Paris, où l'on faisait bonne guerre aux Anglais.

Côtoyant prudemment la zone des opérations militaires, nos députés parvinrent par petites étapes à

draps, pour avoir « dit et proféré, de son mauvais et pervers corraige, pluisieurs paroles contre l'onneur de sire Jean Gargate, sire Jacques Le Louchier, sire Simon de Saint-Génois et plusieurs aultres notables personnes de la Loy et aultres de la dite ville, en les notant et chargeant de traison, et disant que Monseigneur de la Trémoille, messire Christophe de Harcourt et aultres, qui [lesj avoient remis en ceste ville sans le seu du Roy, estoient prisonniers ou mors... » (Reg. delà Loi, bans de tous jours). Leguet-apens qui faillit coûter le vie à La Trémoille et débarrassa la Cour de sa présence eut lieu à la fin de juin 1433.

(1) Consaux 24 mars 1430. — Compte d'entremise, 1429-1430, f» 25 v». « A Gossart Castelçiin, pour avoir allé devers le roy nostre seigneur pour certains affaires touchans le bien de la ville, et à son retour avoir reporté lettrez desdis Bietremieu Carlier et maistre Henry Rommain estans devers le roy. Et, depuis son dit retour, rallé par devers lesdits ambasseurs eulx porter certain sauf-conduit donné de Monseigneur de Bourgogne pour leur retour... 9 Ib. » Jean Naviel se rendit à Bruges, du 19 au 24 mars, pour obtenir ce sauf-conduit. (Comptes-généraux, octobre 1429-mars 1430).

Château-Thierry. Mais alors les difficultés s'accrurent, les principales forces des belligérants étant concentrées sur l'Oise. Le sauf-conduit ne suffisant pas, il fallut, pour traverser les lignes bourguignonnes, la protection d'un héraut du duc. C'est en cette compagnie que Carlier et Rommain rentrèrent à Tournai le 30 mai, après quatre mois d'absence. Leur dernière étape avait été Beaurevoir : sans doute savaient-ils la fatale nouvelle (1).

Parti de Péronne le 22 avril, Philippe le Bon, après s'être attardé autour de quelques petites places, arriva le 20 mai devant Compiègne, qu'il investit le lendemain. L'ayant appris, Jeanne d'Arc déclara : « J'irai voir mes amis de Compiègne «. Et, en effet, elle pénétra dans la place le 23 de grand matin ; mais, ce jour* même, à six heures du soir, un concours de circonstances fatales, auquel la trahison ne fut peutêtre pas étrangère, livrait l'héroïne à Jean de Luxembourg, l'un des principaux lieutenants du duc de Bourgogne.

Dans l'infortune comme dans la gloire, la Pucelle sentit les cœurs des loyaux Français de Tournai battre

(1) « A Jehan Delerue, chevaucheur de ceste ville, et Jehan Coquelet, pour les despens par eulx et aultres fais et soustenus au commandement de mesdis signeurs à compaignier ung nommé Namur, héraut de Monseigneur le duc de Bourgogne, qui, le pénultisme jour dudit mois de may, estoit revenu en le compagnie de Bietremieu Carlier et raaistre Henry Rommain, et les conduit depuis Chasteau-Tiéry jusquesen ceste ville. Pour ce, xxvs. " (Compte d'entremise 1429-1430 fo 20 vo).

- A Namur héraut, pour avoir compagnie Bietremieu Carlier et maistre Henry Rommain, commissaires et ambasseurs de ceste ville, en revenant de devers le Roy, depuis Beaurevoir jusques en ceste dite ville pour leur seurté : 4 Ib. 6 s. 5 d. t. " (Comptes-généraux, avril-septembre 1430).

avec le sien. Tandis qu'Anglais et Bourguignons se mettaient en campagne, ici l'on veillait à la garde de la ville, l'on priait pour le salut du royaume (1). Bientôt les messagers se lancèrent sur les traces de l'armée de Philippe : le 24, on envoie Geoffroi le Boistelier à Compiègne; deux jours après, l'on j renvoie Alard Simon, sans doute pour vérifier le bruit sinistre qui courait (2) . D'autrepart Jean Naviel, clerc du procureur-général, devant aller conférer avec Regnault de Chartres au sujet d'un procès, eut mission de s'informer en môme temps de la guerre. 11 partit le 17 pour Beauvais, passa l'Oise à Creil et parvint à Senlis, d'où le Chancelier venait de partir. Alors notre homme se rendit à Crépy, et là put voir Jeanne préparant son départ pour Compiègne; puis il se dirigea vers Soissons, toujours poursuivant Regnault de Chartres, lll'y trouva enfin (3).

(1) Consaux 20 et 27 avril. Une procession eut lieu le 23. (Publications).

(2) Alard Simon alla de pied à Saint-Quentin et aux environs s'enquérir des nouvelles du roi, de son armée et du recouvrement de son royaume, durant douze jours terminés le 18 mai. Il fit le même voyage, s'informant aussi « du siège qu'on maintenait être devant Compiègne », en dix jours terminés le 4 juin. (Compte d'entremise 1429-1430 f» 24). Geoffroi Le Boistelier alla de pied à Noyon et aux environs, pour prendre des nouvelles du siège de Compiègne, durant sept jours terminés le 30 mai. (Ibid. f" 26). Ces deux derniers étaient donc partis, l'un le 24 et l'autre le 26. — Jean de Boulogne passa trente-huit jours, terminés le 23 juin, à aller » oultre le rivière de Serre pardevers le roi pour enquérir des nouvelles des guerres et du siège de Compiègne. (Comptes-généraux, avril-septembre 1430).

(3) « A Jehan Naviel clercq, pour avoir esté, du commandement et ordonnance de Messeigneurs les Consaulx en la ville de Beauvais, pardevers M. le Cancelier de France, lui porter lettres closes pour le fait et cause de Jehan Grumiel, afïin que ycelui ne fust aucunement délivré de prison... et aussi pour savoir et raporter des nouvelles du roy sur le fait de la guerre. Lequel M. le Cancelier s'estoit lors partis de ladite ville de Beauvais ; et, pour le trouver, fu par ledit Naviel allé es villes de Creil, Senlis, Crespy et Soisons. Auquel lieu de Soisons, il s'estoit arrivé. Ouquel voiage faisant ledit Naviel vacqua l'espasse de xi jours finans le xxvii* jour de may l'an iiiie et xxx, à XV s. t. pour jour... » (Comptes généraux, avril-septembre 1430). — Naviel partit donc le 17, fut à Beauvais le 20, puis, ayant passé l'Oise à Creil, parvint à Senlis probablement le 21 au soir, à Crépy le 22, et à Soissons le 23.

Des textes dont il n'est pas difficile de pénétrer l'obscurité révèlent l'entretien que Naviel eut avec le Chancelier de France durant la nuit de l'Ascension (24-25 mai). La nouvelle de la prise de la Pucelle venait de parvenir à celui qui avait toujours été son adversaire dans le Conseil du roi ; il en avisa le clerc tournaisien, non sans joindre au récit les commentaires odieux qu'il allait consigner dans sa lettre aux habitants de Reims (1). Mais quand, le 27, Naviel rapporta ici cet entretien, des protestations s'élevèrent, soit que l'on ne crut pas encore au désastre, soit que l'on s'indignât des paroles du Chancelier. Les plus audacieux accusèrent l'envoyé de la ville d'avoir menti, et soutinrent que, la nuit de l'Ascension, il était, non pas à Soissons, mais à Lille (2).

Cette révolte des cœurs blessés dans leur foi en la libératrice tomba bientôt devant l'indubitable réalité. Jeanne était captive et allait avoir pour prison un lieu que les Tournaisiens connaissaient bien : le château de Beaurevoir (3).

(1) Quicherat. Procès de la Pucelle, t. v pp. 168, 169. ,

(2) Le 30 juin 1430, Piettre de Halluin brasseur fut condamné à dix livres d'amende « pour oultrages d'avoir, nagaires que Jehan Naviel, l'un des clercs et officiers de la ville, estoit revenu le nuit de l'Ascension de devers Monsieur le Chancelier, qu'il avoit trouvé en la ville de Soissons, et nous en rapporté seures nouvelles, dit et proféré contre vérité que, le dite nuit de l'Ascension, il avoit veu ledit Naviel en la ville de Lille. A laquelle cause, il bailla grant charge audit Naviel d'estre en l'indignaiion de plusieurs, et lesquelles paroUes il a réitérées en jugement et dehors... Et, avec ce, est condempné de dire en jugement que lesdites paroUes il a controuvées indeuement contre vérité et sans cause, et qu'il en prie à nous pour justice merchy, et audit Naviel qu'il lui veuille pardonner ». (Reg. de la Loi, bans de X Ib.) — Le 29, Jaquemart Marissal, fils de Piérart, fut condamné au pèlerinage de Boulogne «• pour avoir assisté avec Piettre de Halluyn et dit que, le nuit de l'Ascension, il avoit veu Jehan Naviel à Lille, si qu'il lui semblait, en lui baillant charge d'avoir fait rapport de Monsieur le Chancellier aultre que véritable ». (Ibid. voyages enjoints aux clercs).

(3) V. notamment Ext. t. ii pp. 294, 317, 318.

En effet, comme si toutes les circonstances devaient ajouter des rapprochements au lien moral qui unissait ce peuple-ci avec la bergère de Domrémy, Jean de Luxembourg était aussi le persécuteur de notre ville. En 1428, furieux de voir celle-ci traiter avec le duc de Bourgogne sans lui réserver une part du profit, il avait lâché contre elle ses lieutenants : le bâtard de Chin, le bâtard de Saint-Pol, Antoine et Ganot de Bournouville, gens malfaisants s'il en fut, qui infestèrent nos environs (1). Les Tournaisiens comprirent à quoi l'on en voulait venir. Ils s'en ouvrirent à Jean Creton, secrétaire de Luxembourg, lequel proposa sans vergogne ce dilemme : si la ville finance de quatre à cinq mille écus, on la tiendra en paix; sinon les désagréments redoubleront. L'on fît mine de s'exécuter. Mais lorsque Luxembourg se vit offrir quatre mille écus, en homme avisé il en demanda six mille, et les obtint (2). Dans cette occurrence, la bonne dame de Luxembourg, dont les bienfaits adouciront bientôt la captivité de Jeanne, fut aussi la protectrice de Tournai (3) .

Enfin, quand le marché fut conclu qui livra la

(1) Le chroniqueur tournaisien, qu'on a tout lieu de croire informé sur ces points, conte que Jeanne fut d'abord enfermée en une tour du château de Beaulieu, près de Compiègne; que, à la suite d'une tentative d'évasion, elle fut menée à Beaurevoir, « où elle fut prisonnière tant que le siège fut deffait ». (De Smet, p. 416). Ces allégations sont d'ailleurs contestées par plusieurs historiens de la Pucelle.

(2) Consaux, 2 mai 1429. (Ext. ii, 321). P. J. 32.

(3j « A Ghuy Després corneteur, pour l'accat à lui fait, de l'ordonnance et assens de mesdis signeurs, de certain ligne (linge) deliet et excellent, qui, pour le bien, prouffit et honneur de ladite ville, fu présentez à madame femme dudit messire Jean de Luxembourg, afïin qu'elle eust la ville et les habitans d'icelle pour recommandés, et aussi le rémunérer de le dilligence qu'elle avoit faite envers son dit seigneur et mary, pour obtenir ledit traité de seurté. Cest assavoir xxxm aunes de toille de vi aunes de let (large) à faire une paire de lincheux ; Item une pièce de napes de xvii aunes et de un aunez de let ; Item une pièce de douwiers de xlii aunes et de v quartiers de let. Pour ce, par marchiet et accat sur ce fait par les commis et députez de par

Pucelle aux Anglais, quand elle fut séparée de sa bienfaitrice et transférée à Arras, seule au milieu d'ennemis, sans ressources, ayant déjà la vision du sort qui l'attendait, c'est vers Tournai qu'elle tendit la main. « En la faveur du roi et des bons services qu'elle lui a faits » , elle demande « que la ville lui veuille envoyer de vingt à trente écus d'or pour employer à ses nécessités. » On ne sait qui apporta « ses lettres et sur message » en cette occasion. Les Consaux en délibérèrent et accordèrent vingt-deux couronnes d'or, que Naviel fut chargé de porter (1). C'était au mois d'octobre. Compiègne tenait toujours, et le bruit courait qu'une armée de secours s'en approchait. Tandis que Jeanne dans sa prison se morfondait de ne pouvoir y courir, les Tournaisiens suivaient, par les informations de leurs messagers, les péripéties du siège. Naviel alla de ce côté d'abord. Parti le 20 octobre, il poussa

Messeigneurs les Consaux : cviii couronnes et damie d'or, qui vallent, à xlviii gros le pièce : cliii Ib. m s. \i d. t. » (Reg. no 2769. Compte clôturé le 24 juin 1430),

(1) « A Jehan Naviel clercq, pour baillier et porter à Jehenne la Pucelle, estant pris mnière en la ville d'Aras, sur la requeste par elle faite par ses lettres et saur message, que, en la faveur du roy nostre seigneur et des bons services qu'elle lui avoit fais, que ladite ville lui vosist envoier de xx à xxx escus d'or pour emploier en ses nécessitez. Sur quoy fu, par le délibération et ordonnance de Messieurs les quatre Consaulx, baillé et délivré audit Naviel, ou nom que dessus, la somme de xxii couronnes d'or, qui vallent XXXI l. xiiii s. I d. t. " (Comptes généraux, avril-septembre 1430. Ext. ii 336). De la mention de cette dépense dans le compte susdit, on ne peut conclure rigoureusement qu'elle fut effectuée dans le cours du semestre, soit avant le mois d'octobre 1430. Les comptes admettent parfois certaines dépenses liquidées après la clôture de la période qu'ils sont censés embrasser : ainsi, les frais du voyage de Carlier et de Rommain à Sully, voyage terminé le 7 mai 1430, furent portés au Compte d'octobre 1429-mars 1430. D'autre part, il convient de remarquer que le retour des émigrés, qui eut lieu en décembre 1430, modifia profondément la politique tournaisienne. Il est dès lors vraisemblable qu'on ait imputé sur l'exercice écoulé tout ce qui relevait du gouvernement antérieur, notamment le subside octroyé à la Pucelle.

jusqu'à Noyon, où il apprit la levée du siège, opérée le 24 ; de là, il courut à Arras apporter à la prisonnière, avec l'aumône, une dernière joie (1).

Tandis que ces événements se déroulaient, les affaires intérieures de la ville demeurèrent en suspens. Pourtant les émigrés étaient toujours en instance. Non seulement ceux qui étaient partis de leur plein gré, mais les bannis, mais ceux-là mêmes qui avaient incarné la politique patricienne se tenaient, pour ainsi dire, aux portes de la ville, frappant à coups redoublés pour les faire ouvrir. Leurs femmes revenaient, au

(1) « A lui (Jean Naviel), pour avoir esté es villes de Noion, Saint-Quentin, Aras et aultres villes du pais environ, enquerre et savoir des nouvelles et conquestes faitez par les gens du roy notre seigneur, et comment le siège de devant Compiengne avoit esté levé par lesdites gens du roy : dont il fist raport et relation à son retour. Ouquel voiag^ il vaqua xii jours fînans lederain jour d'octobre ledit an, audit pris de xv s. t. pour jour. Item, pour despens extraordinaires soustenus en faisant ledit voiage xxx s.; lesquelles deux parties montent x Ib. x s. » (Compte d'entremise 1429-1430, fo 25 vo). Le sergent bâtonnier Guillaume Baquet rejoignit Naviel à Arras le 30. (Ibid. fo 28 vo). — Durant cette année, l'on ne relève que deux autres voyages de Naviel à Arras, l'un du 17 au 19 juin, l'autre du 26 au 30 décembre : ces dates ne coïncident pas avec la présence de la Pucelle dans cette ville. — M. le chanoine Debout, dans sa belle histoire de Jeanne d'Arc, (p. 400, notes 1 et 2) suppose que Naviel fit un autre voyage dans les ' derniers jours de septembre ; car autrement, dit-il, la somme remise à la Pucelle eût été inscrite au compte du semestre suivant. C'est, d'une part, tirer une conséquence excessive des formes de la comptabilité (V. note ci-dessus) et, d'autre, substituer une conjecture aux données fournies par les documents. Ajoutons que Naviel, étant allé en Flandre du 15 au 21 septembre, et à Lille le 25, il lui serait resté bien peu de temps pour un troisième voyage. — On pourrait proposer comme vraisemblable l'hypothèse suivante. Naviel aurait reçu la requête de Jeanne le 30 octobre à Arras ; il l'aurait fait agréer aux Consaux, lesquels lui confièrent les vingt-deux écus. Mais la remise de cette somme à la prisonnière aurait été faite par le messager Jean Lecomte, qui se rendit à Arras du 4 au 9 et du 14 au 18 novembre pour s'informer, « tant sur le fait de la guerre comme autrement ». (Comptes d'entremise 1429-1430, fo 28 vo).

mépris des ordonnances. Et, toujours infligeant aux bourgeois leur tenace soupçon : « Cette ville sera bourguignonne «, disaient les populaires, « avant la Procession " (1).

En mai 1430, ceux qui avaient obtenu le mandement royal dont il a été question ci-dessus présentèrent requête aux Consaux. Mais on ne leur répondit qu'en renforçant la garde des portes et par une application plus rigoureuse des mesures de proscription. Fussent-ils porteurs d'un mandement du roi, les bannis ne seront pas réintégrés sans la volonté du peuple (2).

Les choses en étaient là, lorsque, le 26 septembre, survint Colart Marie, sergent d'armes du roi, se disant chargé de faire observer le mandement. Làdessus le bailli, exécuteur légal des ordres royaux, se déclara prêt à obéir, à moins que l'on ne proposât « subreption ou obreption » ce qui était à faire à la Ville. Et c'est ce que firent les bannières. Dans une première assemblée, six seulement s'inclinèrent devant l'expression de la volonté royale ; sept s'en remirent aux Consaux ; vingt-deux opinèrent que le mandement était « subreptice » (3). Sans doute les Consaux savaient à quoi s'en tenir sur la valeur de ce document

(1) Consaux, 4, 13, 17 octobre, 15, 24 novembre, 13 décembre 1429, 13 et 15 mars, 25 et 26 octobre 1430. — Ibid. 14 mars 1430. « Des femmes des absentés et bannis de la ville pour les deux entreprises, qui y reviennent chaque jour : aux ordonnances ». — Reg. de la Loi, bans de tousjours : condamnation de Gillet de Pipaix, 12 novembre 1430.

(2) Consaux, 16 mai. « Requête pour les absents de la première entreprise : à plus grande délibération » — Ibid. 24 juin : « Dient les doyens (jue les femmes des premiers ne des darrains absents ne soient souffertes aller aval la ville ; et que, si les premiers présentent aucun mandement de par le Roy pour entrer dans la ville, qu'on ne les rechoive point sans l'assens de le Communauté ».

(3) Consaux, 26 septembre, 3 octobre. (Ext. ii 383-385).

— car enfin Carlier et Rommain l'avaient vu rédiger sous la dictée de La Trémoille et de Christophe d'Harcourt — toutefois ils adoptèrent l'opinion du grand nombre, ajoutant que, si le sergent s'avisait d'exécuter son mandement par voie de fait, nonobstant opposition ou appel, l'on résisterait « le plus convenablement que faire se pourra » .

La Ville interjeta appel au Parlement. En même temps elle écrivit au roi et au chancelier, et se mit en mesure de plaider, soit à Poitiers, soit à Laon, où Charles VII avait installé un Parlement pour les provinces du Nord (IJ. Mais les émigrés ne furent pas moins actifs ; retournés chez le roi, ils obtinrent confirmation du mandement (2).

Enfin le 5 décembre, Clarembant de Proisy, lieutenant du bailli, intima l'ordre de se soumettre au nouveau mandement, tandis qu'un messager remettait aux Consaux la réponse du roi. En même temps les émigrés lancèrent un manifeste destiné à rassurer l'opinion (3). Saisies de ce document, « afin que rien ne fut celé au peuple '" , vingt-trois bannières se prononcèrent pour la soumission, sept s'en rapportèrent aux Consaux, six proposèrent d'attendre le retour du messager Boulogne, qui était allé à Poitiers. Il fallait en finir. Les Consaux, adoptant l'opinion du plus grand nombre, portèrent la majorité à trente, mais non sans avoir pris au préalable une sage précaution. Comme on pouvait craindre que les bannis rentrassent le cœur gonflé de rancune et altéré de vengeance, on leur imposa l'engagement solennel

(1) Consaux, 5 et 11 octobre. (Ext. ii 389). On préférait la juridiction de Poitiers, sans doute parce qu'elle échappait à l'influence bourguignonne.

(2) Le 17 novembre, à Selles en Berry. (De Smet, p. 567).

(3) Consaux, 5 décembre. (Exi. ii p. 390).

d'observer les conditions qu'ils avaient énoncées dans leur requête, et de ne jamais poursuivre devant le roi les auteurs des discordes passées ( I ) .

Le 12 décembre, lendemain du jour que ces promesses furent scellées du sceau royal en l'abbaye de Saint-Nicolas, Proisy se présenta en Halle et, devant un très nombreux public, demanda aux Consaux la réponse de la Ville. Henri Rommain déclara que, de tout temps, la ville de Tournai avait obéi aux rois de France, et qu'elle le ferait cette fois encore ; puis il fit connaître à l'assistance l'engagement des dix bourgeois. Alors le lieutenant, le grand prévôt et quelques autres magistrats se rendirent à la limite du pouvoir, près de l'abbaye de Saint-Nicolas, où les bannis attendaient. Ils les appelèrent sur le territoire communal et les menèrent à l'hôtel de ville, où, devant les Consaux et le peuple toujours assemblé, furent renouvelés les commandements et défenses contenus dans le mandement du roi (2).

Dans la foule massée devant la Halle, si Proisy ne constata point « d'empêchement ou contredit «. c'est que la crainte étouffa les cris de colère à l'aspect de ces hommes qui, selon le chroniqueur, « avait mieux desservi être décapités et équartelés qu'avoir pardon du roi " . On se scandalisa de leur retour, et l'on se dit : « Le roi ne veut point perdre le genre et engeance des traîtres, quand ainsi leur donne pardon et abolition « (3). En effet, la conviction restait ancrée dans l'esprit du peuple que les auteurs de « l'entreprise « avaient voulu livrer Tournai au duc de Bourgogne.

( l) Consaux 9, 1 1 et 12 décembre. (Ext. ii 390-392).

(2) Procès-verbal au Chartrier. Ce document a été édité par De Smet à la suite de la chronique de Tournai.

(3) De Smet, p. 417.

Pour obtenir rémission, ils avaient dû tromper le roi ; de connivence avec La Trémoille et Christophe d'Harcourt, que l'on conspuait copieusement. Charles VII n'avait rien su de la trahison de Tournai, « non plus qu'un caillou " (1).

En même temps rentra le flot des émigrés sur qui pesaient de moindres griefs. Mais il y avait aussi ceux du parti opposé, qui avaient fomenté l'insurrection du 23 septembre 1428 — pour ne citer que leur dernier exploit — et que l'on avait bannis en masse durant les mois d'octobre et de novembre suivants. Quand ils apprirent que le pardon des injures allait désormais régner dans la politique communale, ils se hâtèrent de profiter de ces dispositions nouvelles ; si bien que l'on voit, le 19 décembre, une pluie de recours en grâce s'abattre sur les Consaux, sans compter une requête collective de ceux qui avaient été compris dans les fournées d'octobre 1428. Grande fut leur déception. Ils n'avaient pas la faveur de M. de La Trémoille ; l'on pouvait d'ailleurs opposer à leur demande l'ostracisme dont eux-mêmes avaient usé à l'endroit des émigrés; et on les redoutait pour la paix publique. Bannis ils restèrent (2).

(1) V. ci-dessus p. 449, note 9. Le même jugement reproche à Jean du Lay d'avoir dit que « le Roy n'avait rien seu de la trahison de Tournay, non plus que un cailliel, comme on percheveroit briefment ».

(2) Requêtes de Jean du Bus, Martin Danquoisnes, Jacquemart Queval, Jean de Hainaut, Guillaume Quaret fils, Grardin Cambier, Enguerrand Deleplanque, Henri Lesmouleur, Jean Lemaire : seul, le bannissement de Martin Danquoisnes fut annulé. Même jour, « requête de ceux qui furent bannis en octobre 1428 : on ne sait qui ce sont ». Le 2 janvier furent examinées onze requêtes. Décision prise : « on n'en parle plus de cette loi ». (Consaux). La résolution de ne point recevoir de requêtes des bannis pour commotion fut renouvelée le 11 mars 1432. De son côté le roi leur interdit de résider sur le territoire du bailliage. (A. de la Grange. Extraits analytiques des registres des Consaux 1431-1476. Mém. xsui p. 8).

Dès lors s'affirma, en dépit des formes démocratiques qui subsistaient, la restauration de l'oligarchie patricienne. Le programme du 15 août 1428, qui avait servi de passe-port à la réaction, fut abandonné pièce par pièce.

Vu le déficit de douze à treize mille livres dont l'exercice courant était menacé, une seconde maille d'assis sur la cervoise fut votée ; sous peu il y en aura trois (1). Le marché du Monceau — autre conquête populaire — fut sacrifié à la jalousie des bouchers (2). Le prix du pain fut relevé, ou plutôt — car c'était alors la manière — , le poids des miches réduit (3).

Les élections de 1431 peuplèrent le collège des esw ardeurs de patriciens et de marchands, laissant peu de places aux gens de métier ; à plus forte raison les prévôts et jurés et les échevins furent-ils recrutés dans la haute bourgeoisie (4) . Enfin la Procession offrit aux regards de la foule le spectacle du patriciat restitué sans ses privilèges.

En 1429, l'on avait conservé l'usage introduit par la démocratie. Les quatre Consaux accompagnèrent la fiierte, vêtus chacun d'une couleur différente : les jurés

(1) Consaux 30 avril 1430. (Ext. ii 380). Pour l'année courante les recettes de la ville étaient évaluées à 34.597 livres et les dépenses à 47.113. L'augmentation de l'impôt sur le vin avait eu pour effet de réduire la consommation. De plus, la cherté de la vie et les « divisions » étaient cause que moins d'étrangers venaient à Tournai. Vingt-huit bannières volèrent la levée d'une seconde maille au lot de cervoise. Une troisième fut imposée en 1434. (Consaux 18 mai 1434. Mém. xxiii p. 22).

(2) Consaux et publications, 18 novembre 1430. On en revient à l'ordonnance de juin 1428.

(3) Consaux 5 décembre 1430. c< Le pain blanc de denier, qui était de 6 onces 1/2, sera fait de 5 onces. Le pain brun de denier, qui était de 7 onces 1/2, sera fait de 6 onces. Le pain de froment, qui était de 18 onces, sera fait de 15 onces, et celui de vairet (méteil), dit pain trauwet, de deux deniers la pièce, qui était à 22 onces, sera fait à 19.

(4) Cf. reg. de la Loi. Les prévôts furent Pierre Le Muisis et Jacques Le Louchier.

d'orcanette, les échevins de vert, les eswardeurs de brun et les doyens d'azur (1). Il n'en fut pas autrement l'année suivante. Mais, en 1431, la noble confrérie reprit sa place. Vêtus de robes « de clair bleu semées de violettes d'un lez «, entourant la fierté et précédés des ménestrels, marchèrent les héritiers des grandes races bourgeoises, naguère bannis delà cité : les Le Muisis, les Le Louchier, les Waudripont, les Wettin, les De Leuze, les Petit, les Bernard, les Sotenghien, les Villain, les Clermès, les Hellemmes, et Jacques du Mortier, et Jean Coppet, et CaronDestrajelles, et Simon de Saint-Génois lui-même (2) ! Huit ans de révolution

étaient effacés.

S'il fallait prendre pour terme de cette étude la solution des conflits internationaux dont Tournai avait subi le contre-coup, ce ne serait pas ici le lieu de s'arrêter. En effet, longtemps encore, entre Français et Bourguignons, entre Français et Anglais, les faits de guerre alterneront avec les négociations diplomatiques. La réconciliation des deux branches de la maison royale ne sera consommée qu'à Arras en 1435; et Paris restera anglais jusqu'en 1437. Mais qu'importent, à notre point de vue, ces derniers épisodes d'une lutte séculaire? L'épopée tournaisienne est finie; le sort de la ville est ûxé ; le traité d'Arras ne fera que ratifier le plébiscite tant de fois réitéré par les Tour-

(1) ConsauxQjuin 1429.

(2j Bruxelles. Bibl. royale, man. 7383 f" 73 v". Les doyens marchèrent en avant,- précédés des sergents et de gonfanons. CMém. xxiii pp. 7 et 10). Le 8 juillet 1432, il fut question de savoir si les magistrats qui n'étaient point damoiseaux « revêtiraient » à la procession, et si les doyens pourraient « mettre sus une fierté ». Sur ce dernier point, la réponse fut négative ; quant au premier, pas de solution précise. (Consaux)

naisiens et qu'ils s'étaient déclarés prêts à signer de leur sang.

Comme on le prévoyait, Charles VII n'obtint la paix de Philippe-le-Bon qu'en lui cédant les villes et territoires situés sur les rives et au nord de la Somme. Il pouvait les racheter, il est vrai; mais, en attendant cette éventualité qui, dans l'état du trésor royal, ne paraissait guère prochaine, ces villes et territoires seraient détachées de la couronne, sauf l'hommage de souveraineté. Une seule ville fut exceptée avec ses dépendances : « Audit transport et bail que fera le roi, ne seront point comprises les cités de Tournay, Tournaisis et Saint- Amand ; mais demeureront ès-mains du roi, réservé Mortagne, qui est compris et demeure es mains et gouvernement de mondit seigneur le duc de Bourgogne. » C'est la récompense de la loyauté, la sanction des serments échangés à Mehun-sur-Yèvre en janvier 1423. Malheureusement l'on venait de s'engager, par un nouveau traité de sur-état, à verser au duc soixante-cinq mille saints d'or en six ans ; Philippe ne voulut pas renoncer au bénéfice de ce contrat (1).

Nous touchons aux suites redoutables de la crise passée. Le maintien d'une paix relative et précaire avait coûté, en seize ans, plus de deux cent mille livres tournois (2). Les finances communales, écrasées sous

(1) Dumont. Corps diplomatique (Amsterdam 1726) t. ii p. 312. Quant au dernier traité de sur-état entre Philippe-le-Bon et les Tournaisiens, il avait été scellé à Bruges, le 29 avril 1434. (Original au Chartrier. Layette de 1430-1435).

(2) Selon la « déclaration des grosses finances » déjà citée, le montant des sommes versées par la ville de Tournai au duc de Bourgogne depuis 1424 jusqu'en 1440 atteignit 198.475 livres tournois (104.200 couronnes et 65.000 saluts d'or). Mais il faudrait ajouter à ce chiffre les dépenses accessoires Ainsi pour l'année 1426-1427, la finance exigée par Philippe étant de 15.000 écus d'or (16.875 Ib. t.) le traité coûta en tout environ 27000 livres. (P. J. 26) En 1428, les frais accessoires s'élevèrent à plus de 6000 écus (P. J. 30).

le poids de la dette, ne purent se soutenir qu'en portant les impôts sur les boissons à un taux qui renchérit sensiblement la vie(l). Les troubles intérieurs firent plus de mal encore. Ce n'est pas impunément que, durant plus de cinq ans, noblesse, clergé, patriciat, bourgeoisie marchande, tout ce qui faisait l'ornement et la richesse de la ville en avait été chassé, soit par les arrêts d'une justice soumise aux factions, soit par la terreur qu'inspiraient les démagogues. Les sources de la fortune publique, une fois taries, ne retrouveront plus leur ancienne abondance. De cette longue période d'agitation et d'insécurité, Tournai sortit donc meurtri et voué à une décadence rapide (2).

D'autant plus que les circonstances ne favorisaient pas un relèvement. Nous avons constaté au début de cette étude que, reléguée d'ores et déjà au second rang pour l'industrie, la vieille capitale était demeurée un centre, un rendez-vous de noblesse, un foyer intellectuel et artistique. A ce point de vue, les événements qui viennent d'être racontés ne firent que précipiter la chute. En efiet, la cour de Philippe-le-Bon, devenue

(1) Sur la dépopulation amenée par le taux excessif des impôt?, cf. un très curieux rapport adressé aux Consaux le 30 juillet 1443. (Mém. t. xxiii p. 103).

(2) On peut suivre la marche de cette décadence en consultant le rendement de l'assis du vin, mesure certaine de la richesse publiqu*^. Cet impôt produisait, comme on sait, en 1420-1425, deux mille cinq cent livres tournois en moyenne par denier d'assis. Porté de sept à dix deniers en 1428, son rendement proportionnel fléchit de 20 à 30 «/o selon les années. Ramené au taux de sept deniers eu 1454, il rapporta, durant une dizaine d'années, 2100 à 2400 livres par denier. En 1453, nouvelle élévation à dix deniers, et chute du rendement proportionnel, lequel descend immédiatement à 1800 livres. Puis la pente devient rapide : en 1460, dix deniers d'assis rendent 14450 livres : en 1470. sept deniers rendent 12250 livres; à partir de 1480, il est rare que l'impôt trouve un fermier, tant la recette est précaire ; elle tombe à 9000 livres et à 8500 en 1490 pour dix deniers d'assis. D'où l'on peut conclure que, entre le premier et le dernier quart du XV^ siècle, la consommation du vin se réduisit de deux tiers.

le centre unique des provinces belges, attirera désormais noblesse, haut clergé, gens de loi, gens de lettres, marchands, artistes, ne laissant rien que de médiocre en dehors d'elle (1). Ville étrangère dans l'état bourguignon. Tournai perdra en même temps son importance comme ville française ; que reste- t-il, en effet, de sa valeur stratégique dans l'isolement auquel l'a condamné le traité d'Arras? N'importe ! Le peuple tournaisien n'avait pas lutté pour l'intérêt, mais pour sa loyauté et son honneur. Et le Beffroi gardait le trésor préservé de tant de périls : des lis que le tourier entretenait pieusement.

(1) M. Pirenne, au t. ii p. 430 de son histoire de Belgique, cite avec raison l'exemple des deux peintres Roger de la Pasture, dit Van der Weyden et Jacques Daret.

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