‹ Les tournaisiens et le roi de BourgesChapitre 5 sur 50 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La folie de Charles VI, les rivalités des princes du sang de France, les intrigues, les violences, les trahisons qu'ils mirent en œuvre pour s'emparer du sceptre tombé de la main royale, l'invasion anglaise : tels sont les principaux éléments du grand drame qui se déroula sur la France au début du XV siècle. Le meurtre de Louis d'Orléans, avoué par Jean sans Peur, divisa la maison de France et le pays lui-même en deux factions irréconciliables. D'une part, la veuve et les enfants d'Orléans, la reine Isabeau de Bavière et presque tous les princes du sang ; de l'autre, la maison de Bourgogne, que ses seigneuries et ses richesses avaient élevée au-dessus des autres branches de la famille royale; entre les deux, le triste roi, de moins en moins lucide, simple instrument de règne dont on se disputait la possession.

Les deux partis qui déchiraient la France ne pouvaient laisser en dehors du débat une ville si importante que Tournai, l'objet, depuis plus de deux siècles, de la sollicitude des rois. Au mois de mars 1402, le duc d'Orléans intriguait déjà pour s'en faire apanager (1).

(l)Ext. i51.

Mais, sur ce point, la lutte était trop inégale entre Orléans et Bourgogne.

« La dite ville «, écrivait Charles V en 1373, " est es confins de notre royaume, située et assise sur les marches de Hainaut, de Flandres et de Brabant, en telle manière que, à vingt lieues environ, n'a quelconque cité ni ville notable sujette de nous sans moyen (1) ". La situation n'avait pas changé, tant s'en faut, au début du XV® siècle, et Charles VI constatait en 1411 que la ville royale la plus voisine dont Tournai pût recevoir des secours était Saint-Quentin, distante « de vingt et une grosses lieues (2) ^ . Ce qui aggravait le péril de cet isolement, c'est que les contrées indépendantes, en droit ou en fait, de la couronne de France qui enveloppaient Tournai, subissaient toutes une seule et même influence, celle du duc de Bourgogne.

Jean sans Peur était comte de Flandres et comte d'Artois ; son frère Antoine était duc de Brabant ; le Hainaut appartenait à son beau-frère et intime allié, Guillaume de Bavière ; Jean de Bavière, autre beaufrère, était évêque de Liège.

Au milieu de ce réseau bourguignon, la ville française et royale de Tournai. Sur la rive droite de l'Escaut, le Hainaut battait, pour ainsi dire, ses murs, que ne protégeait guère une étroite banlieue ; sur la rive gauche s'allongeait, depuis Saint-Amand jusqu'à l'Espierre, une langue de terre large de trois lieues qui formait le bailliage du Tournaisis. Cette petite province, sans défenses naturelles et sans garnison, n'oifrait qu'un seul point important, le château de Mortagne, qui commandait le confluent de la Scarpe et de l'Escaut.

(1) Charte du 13 mai 1373. Chartrier.

(2) Lettres du 3 septembre 1411. Ibid.

Mais les bourguignons s'étaient assurés de cette position. En 1406, lors du mariage de Jean duc de Touraine, second fils de Charles VI, avec Jacqueline de Bavière, fille du comte de Hainaut, Mortagne fit partie de la dot et fut pour ainsi dire annexé au Hainaut (1). Au lieu d'une protection, cette forteresse devint une menace pour le commerce tournaisien.

Point de commerce possible, en efiet, contre le gré du duc de Bourgogne et de ses alliés. Outre le danger, quelque direction que l'on prît, de tomber entre les mains de leurs gens d'armes, au . sortir de la ville, presque toutes les relations d'afiaires étaient en Flandres. Des trente-six bonnes villes que Tournai convoquait à sa foire de septembre, vingt étaient flamandes, cinq brabançonnes, trois appartenaient à l'Artois et trois au Hainaut, outre Cambrai. Bourgeois et marchands déclaraient à qui voulait l'entendre que « ce serait la désolation de cette ville d'encourir l'indignation de Monseigneur de Bourgogne «. Ce prince disposait encore du patrimoine des familles tournaisiennes, consistant en fiefs, terres, cens fonciers disséminés bien au-delà des limites de la banlieue et du bailliage. Il y avait parmi les habitants de Tournai tant de vassaux du duc et de ses alliés que, s'ils suivaient leurs suzerains à la guerre, " peu ou néant demourroit en icelleville de gens notables (2) « . Or le refus du service féodal entraînait la confiscation du fief. Quant aux fermages et aux rentes, les princes voisins les saisissaient à leur guise.

Il leur était même loisible d'afiamer Tournai. Le Tournaisis ne suffisait pas au ravitaillement de sa capi-

(1) Lettres de Charles VI, du 9 juillet 1406 (Cartulaire des comtes de Hainaut, t. m, p. 268j.

(2) Lettres du 3 septembre 1411.

taie, tant en céréales qu'en viande. Si le Hainaiit cessait d'envoyer du bétail; si les marchés de Douai, de Cambrai, de Valenciennes ne fournissaient plus de blé; si le poisson n'arrivait plus d'Ostende, de Damme, de Nieuport, de l'Ecluse; si les brasseurs attendaient vainement leurs orges arrêtées à Douai, la famine devenait inévitable. Pendant des années l'on vécut sous cette menace et ce fut la constante préoccupation des magistrats communaux.

Heureusement, à ce dernier point de vue, les intérêts tournaisiens étaient solidaires de ceux du commerce de Gand. L'on sait l'importance que cette ville attachait à l'étape des grains. Or pour amener à Gand, les récoltes du Hainaut, de la Flandre wallonne et de l'Artois, il fallait que la navigation de l'Escaut restât libre. Si Tournai oppose quelque entrave au libre passage des cargaisons de blé, soit pour y prélever sa provision, soit qu'une ordonnance royale eût fermé la frontière, Gand s'émeut et réclame. Les Tournaisiens s'empressaient de donner satisfaction aux Gantois, d'autant plus que les représailles ne tardaient jamais (1). En pleine invasion anglaise, moins d'un mois avant la bataille d'Azincourt, un député tournaisien s'en fut trouver Charles VI en Normandie, « afin que les ports de la rivière à Tournai fussent ouverts et que les blés pussent passer et aller en Flandres (2) w. Réciproquement

(1) V. notamment Consaux, 4 septembre 1398, 17 avril 1410, 13 septembre

(2) Reg. 2848. Compte des dépenses faites pour envoi d'arbalétriers au roi. u A Lottart de Willeries, clercq dessus nommé pour avoir allé par l'ordonnance des dis consaux, ou mois d'octobre dessus dit (1415) par devers le Roy nostre sire, à Mante, Vernon et Roem, afin que les pors de le rivière à Tournay fussent ouvers, et que les blés pussent passer et aller en Flandres, et aussi impétré autrez lettrez touchans la ville; ouquel voyage allant besongnant et retournant, il vacqua par l'espasse de xx jours, dont il

Tournai bénéficiait de la liberté de l'Escaut et, de cette solidarité, naquit une entente très intime entre les deux villes.

D'un voisin si capable de nuire qu'était Monseigneur de Bourgogne, il fallait se faire un ami. Et l'amitié naquit tout naturellement entre les princes français devenus comtes de Flandres et la ville française enclavée en terre flamande. Les ducs fréquentaient à Tournai, y avaient des fournisseurs, y faisaient à leur avènement une sorte de joyeuse entrée, s'immisçaient volontiers dans les affaires de la commune et se chargeaient souvent de ses intérêts à la cour. Quand mourut Jean sans Peur, si peu qu'ils eussent approuvé sa politique, les Tournaisiens lui rendirent justice " d'avoir été très bon seigneur et ami à la ville et, de sa grâce les besognes d'icelle avoir eu pour recommandées ; et pour ces causes l'avaient aimé, doubté et chéri entre les autres princes de ce royaume, après leur naturel seigneur ; et de sa mort ont été et sont tant tristes et dolents que plus ne peuvent être ( 1 ) " .

Le parti d'Orléans, autrement dit les armagnacs, ne possédait aucun moyen d'action dans Tournai. Il y avait renom de violence et de rapacité, et l'on peut relever la trace de son impopularité en plusieurs endroits des chroniques tournaisiennes (2). Cependant on lui obéissait quand, maître de Paris et de l'inconscient Charles VL il disposait de la signature royale ei des principaux rouages de la monarchie.

Car, avant toute chose, les Tournaisiens furent '• vrais,

lui a esté tauxé pour chacun jour xxii s. vid. t., sont xxii 1. x s. t. dont les marchans de le dite ville qui avoient leurs denrées aresiées à Gand paièrent XI 1. V s. en doubles blans.

(1) Consaux, 4 octobre 1419.

(2) De Smet, pp. 341, 342, 353, 367.

loyaux et obéissants sujets du roi ". Depuis que Philippe-Auguste, en 1 187, avait renoué des liens antiques, et plus encore, depuis que les Valois, en reconnaissance d'éclatants services, leur firent une place d'honneur dans le royaume, ils professèrent pour les rois de France une fidélité sans égale. Ce sentiment dépassait la soumission de bons sujets; c'était un dévouement à toute épreuve, soutenu par le point d'honneur, comme la « foi « du gentilhomme. L'habileté de la politique française éclate dans cette manière d'attacher par un lien moral, aussi puissant que délicat, une ville si exposée à lui échapper qu'aucun moyen de contrainte n'aurait su la retenir. Dans ses chartes, le roi dépeint son affection pour Tournai en termes particulièrement flatteurs : " Cette ville est au plus près de lui... comme sa chambre... et la plus aimée. Jamais il ne la séparera de sa couronne ( 1 ) " . Les Tournaisiens se montrèrent dignes de cette prédilection, en tenant toujours la main droite, c'est-à-dire le parti du roi.

Et la chose n'était pas si facile, " vu la disposition du temps, qui est apparent d'estre le plus dangereux que oncques chrestien ne vit (2) », comme disait le vieux prévôt Marc Villain, à la veille du traité de Troyes. Quand Charles VI, aux mains des armagnacs, expédiait des ordres dirigés contre le duc de Bourgogne, les Tournaisiens étaient dans de grandes perplexités. Il fallait joindre la diplomatie à la loyauté, tenir le parti du roi, et, ce faisant, « demeurer en la bénivolence de Monseigneur de Bourgogne » .

Mais un jour viendra que cette politique ne suffira

(1) Citons, parmi une multitude de textes, les lettres de Charles VI du 10 août 1413 (Chartrier) et le discours de Jean de Chevery au nom du connétable de Richemont. (Extraits, 5 décembre 1425).

(2) Ext. anal., 21 février 1420.

plus; il faudra rompre, non seulement avec le duc

de Bourgogne (1), mais avec l'héritier institué par

Charles VI, avec le roi de France et d'Angleterre.

Alors la vieille oligarchie bourgeoise, ayant usé sa

finesse, hésitera, penchera vers la trahison; mais le

m. peuple, apparaissant tout à coup sous les bannières

^Edes métiers, sauvera d'une défaillance la loyauté

^■tournaisienne .

^B En tout cela, l'histoire générale et l'histoire commu- ^Kiale se pénètrent; les événements du dehors auront Hfceur répercussion dans les murs de la cité et feront ■f vibrer dans les âmes des fibres d'une extrême sensibilité : le patriotisme et les haines de classe et de parti. Tout l'organisme communal en sera soulevé, secoué, transformé; il nous faut donc l'examiner, étudier l'état social et politique de Tournai avant cette crise.

(1) Ext. anal., pr juillet 1417.

« Cette ville est grande et spacieuse et l'une des plus notables du royaume «, disent les documents de l'époque. Avec son territoire de plus de cinq cents arpents, cerclé de bonnes murailles que défendaient cent quarante canons, divisé en douze paroisses et, en maints endroits, débordé par les habitations, si elle n'avait pas l'importance de Paris, de Bruges ou de Gand, peu d'autres l'égalaient. Sa population, beaucoup plus variable que de nos jours à cause de la périodicité des épidémies, semble avoir oscillé entre quarante et cinquante mille habitants ( 1 ) .

(1) On sait combien il est difficile d'élucider ce point. En 1365, l'abbé de Cluny, Simon de la Brosse, envoyé à Tournai pour lever un subside, constata par enquête qu'il y avait dans la ville 700 à 800 hommes rentes et trente mille qui ne Tétaient pas. (De Smet, p. 225). Mais ce dernier chiffre doit-il s'entendre de toute la population, femmes et enfants compris? — Un recensement des bannières, fait à la même époque, constate l'existence de 3991 hommes de métier, « sans les varlets ", (Bibl. royale de Bruxelles, Man. 7383). Or il n'est pas exagéré de porter à un chiffre double les ouvriers et apprentis ; avec 700 à 800 patriciens et marchands, avec les nobles et le clergé, l'on obtiendrait ainsi une population mâle adulte de douze à quinze mille âmes. — Autre donnée pour la même époque : plusieurs textes rapportent que, en 1353, un incendie qui balaya la paroisse de Saint-Brice y détruisit plus de 3.300 « ménages -, chiffre qui paraît résulter d'un calcul officiel, et dont on peut conclure qu'il devait bien y avoir dix mille foyers à Tournai. — La population, considérablement accrue durant la seconde moitié du XI V^ siècle (populus qui plurimum augmentabatur, cf. Ann. ui p. 215), fut décimée par la peste de 1400. — Pour le XV® siècle, nous n'avons pas de textes explicites, mais les comptes des impôts sur les boissons fournissent des indications intéressantes. La consommation du vin s'éleva de 20 °lo durant le premier quart du XV® siècle et atteignit le maximum — soit 650.000 lots — dans la période de 1417-1424. Gand en consommait moins à cette époque, mais avait connu des chiffres beaucoup plus élevés au temps de sa grande prospérité : par exemple près d'un million de lots en 1376, 648.000 en 1380, 576.000 en 1386 ; or deux lots de Gand valaient trois lots de Tournai. A Bruges, la quantité de vin soumise à l'assis fut, à la fin du XIV« et au début du XV® siècle, de 900.000 lots environ, dont une portion considérable était vendue et consommée au dehors. (Cf. Gilliodts, Inventaire des Chartes de Bruges, m p. 107 et iv p. 142). L'on voit donc que, au point de vue de cette consommation importante, mesure certaine de la richesse publique. Tournai n'était pas très loin des deux métropoles flamandes. Autre point de comparaison : Douai en

Comme les villes flamandes, Tournai dut à la draperie sa prospérité initiale. On peut même affirmer que, au temps où les foires de Champagne centralisaient le commerce international des draps, cette ville, par sa position et les faveurs des rois de France, se trouvait privilégiée au point de vue de l'exportation. Plus tard, quand de nouvelles voies commerciales créèrent des marchés nouveaux, si la situation lui devint moins favorable, toutefois notre industrie drapière ne déclina que lentement : en 1332, les métiers à tisser le drap étaient à peu près aussi nombreux à Tournai qu'à Gand (1); jusqu'au milieu du XIV siècle, les tissei-ands dirigèrent le parti populaire, et c'est eux sans doute que visait certain article de la charte communale de 1340, lequel défendait d'élire prévôts deux hommes du même métier ou d'en admettre trois dans un des collèges des Consaux. La décadence s'accentua ensuite, les tisserands y contribuant eux-mêmes par leur infériorité professionnelle et leur protectionnisme étroit (2) .

1392, préleva l'assis sur environ 200.000 lots. (Espinas. Les finances de la commune de Douai, p. 253). — Le compte est plus difficile pour la bière parce que l'assis ne portait que sur certaines qualités. Les documents éta. Missent qu'il y eut progression, durant le premier quart du XVe siècle, d'un million (1380) à quinze cent mille lots (1422). A Bruges, à la même époque l'assis se prélevait sur 2.6UO.O0O lots, mais ce chiffre dépassait de beaucoup la consommation locale et provenait du commerce. Au surplus, nous ne pouvons ici que résumer des calculs compliqués. — Observ> ns enfin que les dernières années du XV" siècle amenèrent une réduction notable dans la consommation du vin et des qualités supérieures de bière, réduction à peine compensée par les mesures fiscales qui frappèrent la bière commune. Une des dernières années du siècle donne les chiffres de 1 .680.000 lots de bière et de 230.000 lots de vin payant assis. Or, à cette époque de décadence, la population de Tournai aurait encore atteint 50.000 âmes. (Cf. Hocquet. Tournai et l'occupation anglaise, p. 57).

(1) Cousin, qui puise ses renseignements à bonne source, donne le chiffre de « deux mille deux cents outils de drap ouvrans >•. (Hist. de Tournai, iv, 124). Au commencement du XI Y» siècle, dit M. Pirenne, Gand comptait au moins de 2100 à 2300 tisserands. (Hist. de Belgique, i, 256).

(2) A. d'Herbomez. Notes et documents... (Bibl. de l'école des chartes,t.Lix).

Malgré cet exode partiel de la grande industrie, Tournai demeurait un centre commercial très important, si l'on s'en réfère à des témoignages répétés. " Un grand charroi convergeait en la ville de Flandres, de Hainaut, d'Allemagne, deBrabant et d'ailleurs ^ (1). Sa position sur l'Escaut, à peu de distance des marchés de Douai, de Valenciennes et de Cambrai, lui valait le commerce des céréales et le transit vers Gand. Au XIV siècle, Philippe de Valois avait exempté de droit de sortie les vins vendus à Tournai ; au XV®, un marchand tournaisien, Pierre Hostelart, fournissait les vins de France aux ducs de Bourgogne (2) . L'industrie elle-même ne languissait pas, tant s'en faut ; concentrée autrefois dans la draperie, elle s'était divisée depuis en une grande variété de branches, moins puissantes sans doute, mais aussi moins exposées aux vicissitudes. Outre ce qui subsistait de l'industrie drapière, et qui n'était pas négligeable, c'étaient le tissage de la toile, la hautelisse et la tapisserie, la passementerie et la broderie, la dinanderie, la gravure, l'orfèvrerie, surtout ce qu'on appelle aujourd'hui les industries d'art, et les arts eux-mêmes.

Le cachet de variété et d'élégance qui distingue l'industrie tournaisienne, à la fin du XI V" siècle et dans les premières années du XV®, dérivait de l'état social qu'offrait la ville à cette époque; c'était l'empreinte d'une société aristocratique. Un témoin de grande valeur, l'évêque Jean de Thoisy, écrivait en 1425 : « L'on a par ci-devant vu ladite ville être l'une des plus notables, des mieux renommées, des plus marchandes

(1) Ext. II 60 note 2.

(2) Charte d'avril 1331 confirmée en 1383. Hostelart accompagna le duc au siège de Ham. (Cf. Comptes d'entremise 1411). Voir aussi Consaux, 30 avril 1414 et 17 sept. 1416 ; il eut le titre d'échansou du duc.

des plus riches du royaume et les habitants d'icelle être aimés, honorés et bien venus partout où ils se trouvaient. Et qui eut voulu vivre en sûreté, paix et tranquillité, Von eut élu sa demewe en icelle ville avant toutes autres de ce royaume. ^ Ailleurs on lit : « Par tous seigneurs temporels et spirituels, marchands et autres qui la fréquentaient, elle était renommée à la voix de tous, louée, prisée et honorée. ^ Ailleurs encore : " Désiraient plusieurs gens d'honneur, de diverses et lointaines marches, à y avoir leurs chevances et refuges, et y hanter, converser et demeurer r (1). Ville de langue française, et le plus puissant foyer de civilisation française dans le Nord, dotée de grandes institutions ecclésiastiques et monastiques qui abritaient des écoles, des bibliothèques, des traditions d'art. Tournai attirait la noblesse des contrées voisines et lui oifrait une sécurité peu commune en ce temps-là. Non seulement on s'y ressentait peu des maux de la guerre ; mais, tandis que, dans les grandes communes des Pays-Bas, régnait la plèbe des tisserands et des foulons, ici une bourgeoisie bien née, opulente et lettrée avait su maintenir un gouvernement paisible et conservateur; l'ouvrier lui-même, moins turbulent et moins déguenillé que l'homme aux ongles bleus des villes flamandes, reflétait une condition plus stable et un travail souvent plus relevé.

Donc, avant que les ducs de Bourgogne eussent créé une cour française dans nos contrées, chevaliers et gentilshommes de Tournaisis, de Hainaut, de Flandres et de plus loin se donnaient rendez- vous à Tournai. On peut, à l'aide des archives de l'échevinage, mar-

di Ext. II 182; De Smet p. 560; Mémoire des bourgeois, aux Pièces justificatives.

qiier la place de leurs hôtels : par exemple, de la rue du Quesnoy à la porte Marvis, hôtels du Quesnoy, de Brifeuil, d'Antoing, d'Anvaing, de Mortagne-Espierres, d'Esne et de la Hamayde : dans le quartier du Bruille, les Braque, les du Chastel de la Howardrie, les Chin et leurs héritiers les Moy, les Roisin, Madame de Lens née Gruthuuse ; par ci, par là, les Fosseux, les Lannoy, les Cuinghien, les Lalaing, les Launais, les Galonné, les Cordes, les Buillemont, les Maulde, les Loyaucourt, Pierre de Hauteville, M. de Rasse, le sénéchal de Hainaut, Madame de Wavrin née Gaucourt, etc., etc. Cette noblesse formait avec le patriciat local, dont il sera question plus loin, une couche brillante d'aristocratie, qui donnait à la ville son aspect spécial et son prestige. Les nobles exercices des armes et des lettres y florissaient. Le sénéchal de Hainaut, Jean de Werchin, organisait des tournois sur le grand-marché, avec les damoiseaux de la ville ( 1 ) ; maint bourgeois possédait son " harnois de j ouste « et allait rompre des lances à Lille, à Bruges, à Gand. Pierre de Hauteville dit le Prince d'amour, dirigeait le mouvement littéraire, soit dans la confrérie du Puy de Saint- Jacques, soit dans la joyeuse compagnie qui se réunissait au Chapeau Vert ; et bon nombre de Tournaisiens — beaucoup plus que d'aucune autre ville — furent admis dans la Coyifrérie de la Cour amoureuse fondée par les ducs de Bourgogne (2). ',.

Les arts ne pouvaient manquer de répondre aux goùts^^ raffinés de cette élite. Quand déclina l'industrie drapière, ^ qui avait peuplé la ville et poussé aux agrandissements territoriaux, la bâtisse se ralentit. Presque tous nos monuments datent du XIIP siècle ou de la première

(1) Cf. notamment Consaux, 20 mai 1410.

(2) V. Souvenirs de la Flandre wallonne, t. xv, l^^ série.

moitié du Kiy*". Mais les arts secondaires vinrent alors ajouter leur charme à la physionomie de Tournai, faite d'abord de traits plutôt sévères. La sculpture produisit en abondance ces « tableaux de pierre «, dont quelques-uns nous sont restés, qui révèlent les progrès du réalisme et servent de préface aux œuvres des peintres ; quant à la peinture, l'atelier de Robert Campin formait un groupe d'artistes hors ligne, le plus remarquable peut-être que l'on puisse citer dans la première moitié du XV"" siècle; la dinanderie, avec Michel de Gand et plus tard Guillaume Lefebvre, expédiait dans tous les Pays-Bas des lutrins, des chandeliers, des lames gravées; la tapisserie, dès 1439, avait établi sa réputation ( 1 ) . Le goût des arts pénétrait à tous les degrés de l'échelle sociale. Interrogez le " choix de testaments tournaisiens ^ d'A. de la Grange (2) : ces bijoux, cette orfèvrerie, ces « draps de peinture » et ces tapisseries, ces autels somptueusement décorés qui faisaient partie du mobilier de toute bonne maison, les meubles euxmêmes, les armes et les harnais, enfin la description des monuments funéraires, tout décèle le luxe et le souci du beau. Il n'est si petit bourgeois qui ne se tire, d'une façon ou d'une autre, de la banalité, qui n'ait quelque objet précieux à léguer, quelque façon originale de perpétuer sa mémoire.

Tel est le brillant théâtre que les discordes civiles vont assombrir. Ce fut, comme toujours, l'état social qui prépara le conflit, état semblable à celui de la plupart des communes, mais dont il faut signaler ici les traits particuliers. La population tournaisienne,

(1) De la Grange et Gloquet, dans leurs Etudes sur l'art à Tournai; K. Soil dans « Les Tapisseries de Tournai »♦ l'ont établi à suffisance.

(2) Annales, t. 2.

au début du XV siècle, se divisait en quatre catégories sociales, non pas rigoureusement tranchées, mais cependant bien distinctes par leurs occupations et leurs intérêts.

C'étaient d'abord les chevaliers et les nobles des provinces circonvoisines, ceux qui mettaient à l'abri de nos murs, comme on Fa dit « leurs refuges et leurs chevances w . Ils ne faisaient pas précisément partie de la commune. Si, très souvent, ils obtenaient le droit de bourgeoisie, ce n'était qu'à titre honorifique ; on ne les voit presque jamais briguer les fonctions communales. Pourtant, ils n'étaient pas sans influence sur les affaires de la ville, soit que la municipalité prit conseil, dans les cas difficiles, des plus autorisés d'entre eux, soit qu'elle recourût aux bons offices de ceux qui approchaient les princes. Enfin, le cas est assez fréquent de fils de chevaliers qui renoncent à T existence féodale et militaire pour vivre en bourgeois ( 1 ) ; mais c'est alors une métamorphose sociale et le passage d'une caste dans une autre.

La commune possédait une aristocratie propre, un 'patriciat, lequel doit faire l'objet de notre attention, parce que, à Tournai plus longtemps qu'ailleurs, il a dominé exclusivement. Cette bourgeoisie d'essence supérieure se composait d'une centaine de lignages, la plupart établis dans la cité depuis plus d'un siècle, riches et revêtus de père en fils des honneurs municipaux. D'origine très diverse, il est impossiljle de discerner parmi les patriciens du XV siècle les descendants des premiers bourgeois, tant la couche primitive fut recouverte par d'autres. En effet, de

(1) Des exemples en sont fournis dans plusieurs généalogies du comte P. -A. du Chastel, notamment celles de Galonné et de Haudion.

même que le peuple s'est constamment recruté dans les campagnes, l'aristocratie urbaine s'est renouvelée par des emprunts faits au monde féodal. A l'appui de cette thèse, il suffit de citer des noms : de Bary, de Hellemmes, de Clermès,d'Estray elles, de Waudripont, d'Ere, d'Esplechin, d'Ennetières, de Bourghelles, de Saint-Génois, de Leuze, de Sotenghien. On peut parfois aller plus loin et^ rattacher par une filiation sûrement établie le grand bourgeois du XIV^ siècle au féodal du XIIP; certaines familles enfin, et non des moins célèbres — tels les Mouton, les Wettin, les Le Muisis — possèdent, dès le début de leur histoire, un fief dans lequel on devine leur berceau (1). A cette source principale de l'aristocratie communale, il faut ajouter le commerce : marchands enrichis, banquiers italiens pénétraient rapidement dans le patriciat. Par certains côtés, notre haute bourgeoisie se rattache à la noblesse féodale : par l'origine souvent ; par les armoiries, dont elle fait volontiers usage; par la dignité et le luxe des sépultures ; par la propriété foncière ; par la possession de fiefs et même par le goût des exercices militaires ; enfin par une existence vraiment aristocratique et par l'orgueil de caste. Des mariages, tellement nombreux qu'il est superflu d'en fournir des exemples, l'unissaient à la noblesse. Enfin, les fils de grands bourgeois, sils suivaient la carrière des armes, devenaient facilement chevaliers.

Mais d'autre part ces deux classes, d'un rang social presque égal, demeurent profondément distinctes. A la difierence de ce qui se passait ailleurs, la haute bourgeoisie tournaisienne, grâce aux circonstances

(1) Nous avons résumé les conclusions que l'on peut tirer des nombreuses généalogies dressées par M. le comle P. du Chastei.

qui prolongèrent son règne malgré les assauts de la démocratie, avait gardé un caractère exclusivement urbain. Attachée à la ville comme l'âme l'est au corps, elle concentrait son activité dans les affaires communales. Son ambition n'avait pas d'autre horizon, et le titre de « bourgeois de Tournai ^ lui suffisait. Le patricien s'occupait parfois de finance; jadis, au temps de la prospérité de la draperie, on l'avait vu drapier, teinturier, détailleur et surtout courtier. Mais, au XV® siècle, son champ d'action s'est restreint; il est parfois changeur, prend des impôts à ferme, ou bien, sans exercer une profession permanente, se livre à quelques grosses opérations. Sa vraie carrière, celle que la naissance même lui ouvre, c'est la magistrature communale avec ses multiples fonctions : en la halle du Conseil, dans les commissions, dans les ambassades, à la tête du guefc ou des compagnies militaires, il est dans son rôle et s'y complaît. Quoique toujours menacé dans la possession du pouvoir, par les métiers d'une part et par la monarchie de l'autre, le patriciat tournaisien restera debout jusqu'à la fin de l'époque communale.

Le second élément de la bourgeoisie était formé par les marchands, classe moyenne, dont les rangs supérieurs — banquiers et commerçants de gros — touchaient de près au patriciat, et dont les inférieurs — bouchers, boulangers, boutiquiers, chefs d'ateliers — se confondaient avec le peuple. Ce qui, au point de vue politique, caractérisait le bourgeois-marchand, c'était précisément le droit de bourgeoisie, dépouillé à cette époque des privilèges d'ordre civil et pénal qui l'entouraient auparavant, mais toujours exigé comme condition d'éligibilité aux fonctions communales. Or il fallait l'acheter à chers deniers, si l'on n'était fils

de bourgeois; le prix d'acquisition n'avait fait que hausser et le nombre des bourgeois que décroître depuis le XIIP siècle (1). Aussi le peuple demanderat-il bientôt " d'être bourgeois de la ville qui le voudra être w (2). Bien que dominée par le patriciat, la bourgeoisie marchande intervenait dans la politique comnmnale à des titres divers, qui seront analysés plus loin ; en face des grands, elle formait une opposition à tendances démocratiques, qui ouvrit les voies au gouvernement populaire.

Quant au « commun « , a la masse des artisans ou " gens mécaniques «, non seulement la constitution communale lui déniait l'existence politique, mais même le droit d'association lui avait été ravi dès 1280, c'est-à-dire à l'époque du premier soulèvement des communes flamandes (3). Le peuple ne s'y était pas résigné sans colère, et l'on sait que les grands courants démocratiques qui, dans la première et dans la seconde moitié du XI V^ siècle, agitèrent la France et les Flandres, passèrent aussi sur Tournai, et y provoquèrent des troubles en 1307 et en 1365.

Au mois d'avril 1307, à l'occasion d'un nouvel impôt, les tisserands et les foulons se soulevèrent et envahirent le marché, frappèrent les collecteurs, abattirent les portes de la ville qu'ils jetèrent dans les fossés, se rendirent maîtres de la commune et emprisonnèrent les magistrats. Pour les apaiser, la municipalité fut entièrement renouvelée. Une seconde

(1) Cf. pour le XlIIe siècle L. Verriest, Registres de fa Loi. Au début du XVe siècle, l'on ne recevait guère que trente à quarante bourgeois par an, et la taxe normale était de 50 s. t.

(2) Consaux, 5 oct. 1423.

^3) Très curieuse ordonnance du mardi avant l'Ascension 1280, qui interdit les associations de gens de métier (L. Verriest, op. cit., p. 73). Vers le même temps le patriciat se groupait solidement dans la Confrérie des Damoiseaux.

sédition éclata au mois de septembre, mais elle fut vigoureusement réprimée, d'autant plus que Philippele-Bel, qui venait d'éprouver la fidélité de nos bourgeois dans sa lutte contre la démocratie flamande, vint à leur aide (1).

Au point de vue des événements que nous avons à raconter, les troubles de 1365 offrent une toute autre importance (2). Alors se produisirent les revendications politiques des métiers, et la démocratie régna pendant près de deux ans. Ce fut encore une fois la menace de lourds impôts de consommation, nécessités par la mauvaise gestion des grands bourgeois, qui alluma l'incendie. Le 2 février, pendant toute la nuit, la bancloque et le wigneron sonnant ensemble, le peuple déchaîné parcourut la ville, ouvrant les prisons et perquisitionnant chez les magistrats, qui avaient fui. Le lendemain les ém entiers, secondés par une partie de la bourgeoisie marchande, et notamment par les bouchers de Saint-Pierre et de Saint-Jacques, réclamèrent des réformes : d'abord ils ne voulaient plus être gouvernés par les gros bourgeois, mais bien par un fonctionnaire royal ; ensuite ils demandèrent que chaque métier eût sa bannière, afin de mieux pouvoir se rallier. « Adont firent, pour chacune cinquantaine une bannière, pour chacune dizaine un pignon, et de chacun mestier son enseigne w (3). Enfin l'on mit sous les verrous cent quarante anciens magistrats. A ce début succéda l'organisation d'un gouvernement démocratique : deux délégués de chacune des quarante-trois bannières déli-

(1) Le Muisis a conté cette sédition. V. aussi Philippe le- Bel et les Tournaisiens, par A. d'Herbomez.

(2) Pour le récit de ces événements cf. De Smet, Chron. de Tournai, p. 204 et ss.

(3) Bruxelles, bibl. royale, man. 7383 f» 26.

bérèrent avec les Consaux et, dans les occasions importantes, après avoir consulté leurs commettants, rapportèrent en halle « l'assens de la communauté « ; quatre hommes de chaque métier et huit des tisserands formèrent une garde municipale. Mais la sanction royale ne vint pas consacrer ce régime. Charles V, qui n'avait pas plus de motifs pour aimer la démocratie que n'en avait eus Philippe-le-Bel, accorda bien volontiers le gouverneur qu'on lui demandait ; mais quant à l'organisation politique des métiers, il différa d'y mettre son sceau. Autorisé seulement par des lettres données sous le sceau du gouverneur, Oudart de Renty, cet essai de gouvernement populaire dura deux ans. En 1367, les grands bourgeois, s'étant assuré par d'habiles intrigues la faveur des ministres, firent remplacer le débonnaire Renty par un nouveau gouverneur, qui réclama aussitôt les bannières des métiers. Et ces emblèmes redoutés furent réintégrés •• en la grande halle avec l'artillerie de la ville ". Enfin, Charles V rappela son gouverneur et restitua l'autonomie communale, dont le fonctionnement fut réglé par les chartes du 6 février 1371 et du 13 mai 1373. Celles-ci, octroyées après les troubles que l'on sait et alors que le pouvoir royal luttait partout contre le parti populaire, payées par les grands bourgeois vingtcinq mille francs d'or, ne pouvaient faire qu'œuvre de réaction. Et en effet, la constitution de 1371 réduit de trente à vingt le nombre des jurés et de vingt et un à quatorze celui des échevins, ne fixe qu'un jour par semaine au lieu de deux pour les réunions obligatoires des Consaux, et permet de réélire indéfiniment les jurés et les échevins, tandis qu'auparavant la moitié de ceux-ci au moins, notamment les prévôts et les mayeurs, devaient céder la place au bout d'un an, et

que l'on ne pouvait appartenir au magistrat à un titre quelconque pendant plus de deux années consécutives. C'était assurer le règne d'une oligarchie; la charte de 1373 accentua ces tendances en supprimant les assemblées de la communauté. De tout temps, le peuple entier avait contrôlé la gestion de ses magistrats, tranché les questions sur lesquelles ceux-ci ne s'accordaient pas et concouru à toutes les résolutions importantes. Dociles le plus souvent, car on ne se risquait pas volontiers à contredire les grands (1), il arrivait parfois que, soulevées par un vent de tempête ou froissées par des mesures vexatoires ou oppressives, ces assemblées dégénéraient en émeutes, suscitaient des orateurs et des chefs et risquaient de tout balayer. Instruits par l'expérience de 1365, les Consaux les craignaient par dessus tout. Le roi j pourvut donc en substituant aux assemblées générales, le corps représentatif des Trois-Cents, infiniment plus maniable.

Toutefois, l'on commettrait une erreur, si l'on attribuait au régime établi par les chartes de 1371 et de 1373, les graves défauts que l'histoire reproche aux gouvernements patriciens du XIIP siècle : indulgence excessive pour les grands, rigueur impitoyable pour les petits, répartition inique des impôts, qui grevaient lourdement les consommations de première nécessité, folles dépenses, procès coûteux, malversations, corruption, profits illicites. Nous n'en sommes plus là. En efiet, l'expérience de plus d'une révolte avertissait les grands contre l'abus du pouvoir ; mais surtout l'intervention du roi, tout en barrant la route au flot démocratique, coupa court, quand il le fallut, aux excès de

(1) Flammermont (Institutions municipales de Senlis p. 277) décrit fort bien ces assemblées dominées par la crainte dos grands bourgeois.

la domination patricienne. C'est cela, c'est l'action directe et modératrice d'une monarchie puissante qui distingua Tournai des autres communes des Pays-Bas 01 préserva cette ville des crises qui sévirent ailleurs. Deux fois dans le cours du XIV^ siècle Tournai fut privé de l'autonomie communale; or si le Capétien trouvait son compte dans cette extension du pouvoir central, les " petits « ne s'en réjouissaient pas moins, car ils y voyaient surtout une protection contre les grands. Ceci apparaît clairement dans l'arrêt du Parlement du 4 juillet 1332, lequel motive la confiscation du droit de commune sur les abus de juridiction, les accaparements de denrées alimentaires, et les exactions de toutes sortes auxquels s'étaient livrés les magistrats tournaisiens « au grand vitupère et dommage du peuple ^^ (1); et la charte de 1340, qui restitua l'autonomie, prescrivit aux magistrats le serment « de faire la loi de la ville aussi bien au pauvre comme au riche «. De même en 1365, quand Charles V prit en mains le gouvernement de Tournai, à cause du désordre des finances communales, le peuple avait souliaité cette mesure, « car il leur semblait que la ville ne pouvait être plus mal gouvernée qu'elle n'était '??. Enfin le bailli royal de Tournai-Tournaisis, institué on 1383, tenait en échec les juridictions communales })ar le moyen des cas royaux (2).

C'était donc un patriciat corrigé et assagi qui gou- \ernait Tournai au commencement du XV siècle. Les finances étaient en bon état, la justice bien rendue (3), les grands n'avaient guère que le défaut de vouloir

Cl) Cet arrêt a été publié par Vandenbroeck. Ext. anal., i 325.

(2) Alb. Allard. Le premier bailliage de Tournai-Tournaisis.

(3) On voit p. ex. enriprisoiiner une patricienne pour voie de fait commise par un de ses domestiques. Consaux, 28 juin 1410.

pour eux seuls, ou peu s'en faut, la direction des aifaires publiques. Ils restaient orgueilleux et exclusifs, ennemis du ^rand nombre et du grand jour. « Comme eux et leurs prédécesseurs ont été et sont encore notables personnes, extraites de notable et ancienne génération de bourgeoisie, et que de tout temps aient été commis au gouvernement... ^ (1), ils se croient seuls doués de l'aptitude politique. Ce qui n'est pas de leur caste est dédaigné. Leur premier grief contre les chefs du mouvement démocratique de 1423 sera d'être gens " de petit état et condition, étrangers à la ville « ; ils marquent la distance entre des « hommes marchands et mécaniques, plus ruraux que bestes et indignes d'avoir quelque gouvernement ^ et eux-mêmes « les bourgeois et damoiseaux, . confrères de Notre-Dame ; nul si ce n'est eux n'a science et prudence t, (2). A vrai dire, les rois, depuis Philippe-le-Bel, leur avaient donné raison sur ce point ; et d'autre part, il faut voir en eux les dépositaires et les gardiens de la tradition communale, combien vigilants, prudents et habiles, l'histoire de ces quelques années suffirait à le montrer.

Pour se rendre compte de ce régime, il est indispensable d'étudier le mécanisme municipal, et de chercher qui en actionnait les principaux ressorts. C'est chose bien connue, que le corps de ville se composait de trois collèges ou « consistoires ?', celui des prévôts et jurés, celui des échevins de Tournai et de Saint-Brice et celui des eswardeurs, les deux premiers

(1) Mémoire des bourgeois. De Smet, Chron. de Tournai, p. .560.

(2) De Smet. Même chron. p. 522.

se partageant la juridiction, le troisième faisant fonction d'électeur du second degré, et tous ensemble constituant les « Consaux de la ville « investis de la puissance politique. A la base de cette organisation, nous trouvons le principe d'élection annuelle. « Chacun an, à certain jour, tous les chefs d'hôtel hérités de la ville s'assembleront en la halle du conseil, éliront trente prud'hommes appelés eswardeurs « (1). Mais il ne faut pas s'abuser sur le sens de ces mots, en les prenant dans l'acception moderne, qui résulte d'un long usage et des perfectionnements du régime représentatif. Associations politiques, candidatures, bulletins de vote, calcul de la majorité ou représentation proportionnelle, toutes ces notions inhérentes au système électoral de notre temps étaient ignorées alors. Opération des plus rudimentaires, l'élection n'assurait en rien une représentation sincère, et permettait toutes les manœuvres. Aussi le premier acte des gouvernements populaires sera-t-il presque toujours de destituer les magistrats élus peu de temps auparavant. L'électeur du premier degré, c'est donc encore et toujours le " chef d'hôtel hérité ^^ en d'autres termes le propriétaire d'une maison ; c'est le vir hereditarius, pilier antique de l'organisation communale. On le convoquait pour le 19 février, fête de Saint-Eleuthère ; il était même consigné en ville huit jours auparavant, car sa fonction importait à la commune, et, surtout s'il était éligible, il n'avait pas le droit de s'échapper (2). La « recréation de la Loi « commençait par une messe célébrée en la chapelle de la Halle par le chapelain, accompagné de plusieurs « seigneurs d'église » (3).

(1) Charte du 6 février 1371.

(2) Cf. Publications des Consaux passim, p. ex. 12 férrier 1417.

(3) Reg., no 898 fo 152 V^.

Ensuite avait lieu la « prédication de la Loi ^ pour laquelle la ville retenait longtemps à l'avance un orateur renommé (1). Avant que les électeurs se formassent en groupes paroissiaux, l'on voyait parfois s'avancer un vieux magistrat, blanchi sous le harnais municipal, qui venait demander sa retraite; car les fonctions publiques étaient un service obligatoire, et l'élection un arrêt contre lequel il fallait se pourvoir devant la juridiction suprême du roi (2).

Les trente eswardeurs étaient répartis de la manière suivante entre les paroisses : six pour Notre-Dame, six pour Saint-Piat, deux pour Saint-Pierre, cinq pour Saint-Quentin, quatre pour Saint- Jacques, cinq pour Saint-Brice et deux pour Saint-Nicolas. Les paroisses de Saint-Nicaise, de Sainte-Catherine, de Sainte-Marguerite, de la Madeleine et de Saint- Jean demeuraient incorporées, politiquement, à celles dont elles formaient en quelque sorte le prolongement. Voilà donc nos sept corps électoraux appelés tour à tour en la halle du Conseil, et votant. C'est ici qu'il est difficile de pénétrer dans le mécanisme des opérations. Les textes sont rares et ne disent pas tout. Fort différente, en tout cas, de nos procédés modernes, l'élection paraît avoir consisté en deux actes, le" premier appelé « jet ^ et le second « tour ^^ . Dans le premier, sur la proposition du président, qui était le " prévôt de la paroisse ^ — sorte d'autorité sociale désignée annuellement on ne sait comment — il était formé une liste de trois ou quatre candidats choisis parmi les notables de la paroisse; au XIIP siècle, on suivait les rôles de la taille, par ordre d'importance, en prenant un nom sur

(1) Consaux passim.

(2) Ext. anal, i 131.

trois (1). Dans le second, un tirage au sort — probal)lement par « ballotage ?' — désignait 1 élu.

On laissait donc au hazard le soin de choisir, en définitive, parmi les hommes dont la situation sociale offrait des garanties, voulant avant toute chose éviter les " brigues « . Mais au fur et à mesure que se consolida la domination d une oligarchie exclusive, il semble que le système électoral se corrompit. Les présidents des collèges électoraux prirent l'habitude d'adresser aux chefs d'hôtel une " remonstrance ou advertissement ^ ; on ne laissait pas les électeurs faire l'élection ii à leur volonté et plaisir w, mais la candidature officielle prévalut (2). De plus la privation « d'être en Loi •' accompagnait beaucoup de condamnations.

En parcourant les listes des eswardeurs, l'on constate que ces magistrats étaient recrutés dans un cercle assez restreint; inéligibles au sortir d'une année d'exercice, ils rentraient souvent en fonctions l'année suivante. C'étaient, dans chaque paroisse, les principaux marchands, mêlés à quelques patriciens ; et l'on trouvera dans ces listes les noms les plus connus de

(1) Ordonnance de 1277 dans le Man. 21.5 de la bibliot. de Tournai f» 32. Pour l'élection des eswardeurs, les prévôts de chaque paroisse «* commencent ainsi que la taille va et nomment trois hommes. Et de ces trois, on prendra l'un, et des deux autres on ne tournera plus ". L'opération répétée trois fois, » on fera vider les trois dont on tra au tour et leur parents ». Un texte du XV« siècle énonce les deux opérations : « Ordonné que Roger de Buillemont soit jette et tourné en la Loi Consaux, 4 et 11 février 1410). Peu de temps avant la suppression des élections, l'on s'occupa de les réformer. (Consaux, 15 janvier 1521). Le système proposé consistait à désigner des notables « selon les jets qui se font ordinairement >», et, parmi quatre noms désignés, à s'en remettre au sort pour le choix de l'élu. A toutes les époques nous voyons donc l'élection se faire en deux actes : 1° choix de trois ou quatre candidats par siège ; 2» tirage au sort.

(2) Une disposition des deux chartes de commune de 1424 fait allusion à ce système qu'elle écarte formellement pour l'élection des doyens. L'on voit souvent les Consaux décider que tel sera admis dans la Loi, tel autre écarté. (Consaux, 4, 11 février 1410; 7, 12 février 1415; 17 février 1419.)

l'histoire de l'art tournaisien : les orfèvres Colart Parentin et Mahieu Potrie, le sculpteur Jehan Tuscap, les fondeurs Piérart de Harlebeke et Michel de Gand, le peintre Robert Campin, le tapissier Jehan du Bus, etc. Il est certain que l'élection directe et le rang social moins élevé des eswardeurs donnaient à ce collège un caractère relativement démocratique vis-à-vis des deux autres. Quelques hommes populaires, des bouchers par exemple, y faisaient opposition aux grands, et les idées répandues dans la masse y trouvaient des interprètes.

Mais voyons-les d'abord dans l'exercice de la fonction qui leur est propre, celle d'électeurs du second degré. Elus, ils commencent par dîner; ensuite, enfermés jusqu'au lendemain, ils choisissent les deux prévôts, les dix-huit jurés, les sept échevins de Tournai et les sept échevins de Saint-Brice. Une première délibération avait lieu par groupes paroissiaux, car les offices étaient répartis entre les paroisses suivant une règle fixe ; quand les eswardeurs se formaient en « grand collège « , ils devaient d'abord " faire leur siège '', c est-à-dire désigner la place de chacun et l'ordre suivant lequel on opinerait, opération importante dans laquelle on avait soin de mêler les paroisses ; les rapports des groupes étaient lus et, parmi les " gens de bien ^ qu'ils proposaient, l'on fixait le choix définitif ( 1 ) .

De par la nature même de leurs fonctions, les jurés et les échevins devaient être recrutés dans la classe

(1) Le détail de ces opérations est révélé par des textes peu nombreux. Consaux 18 février 1416 : où l'on voit qu'Eustache de Pavilly dînera le lendemain avec les eswardeurs; ibid. 31 janvier 1414 : « Ordonné que les eswardeurs fassent leur siège avant le rapport qu'on a accoutumé à faire par paroisses ». V. aussi les chartes de commune.

supérieure. Comment des gens de métier, et même la plupart des marchands auraient-ils pu siéger comme juges, au moins une heure dans la matinée, et souvent jusqu'à midi, outre le temps que réclamaient les grandes affaires de la commune? Or, précisément l'exercice de la juridiction communale et l'assiduité à l'hôtel-de- ville donnaient à ces deux collèges une grande supériorité sur les eswardeurs. Cela est vrai surtout des échevins de la cité (par opposition à ceux de Saint-Brice) et plus encore des prévôts et jurés, lesquels recevaient la correspondance et convoquaient les Consaux. C'est dans ces deux collèges qu'il faut considérer l'oligarchie régnante, ceux que l'on appelait les « seigneurs de la Loi « ou les « gouverneurs ^.

De l'étude des opérations électorales, on peut conclure que, en fait, par son influence sur les électeurs, le magistrat se recrutait pour ainsi dire lui-même ; et, comme les jurés et les échevins étaient réégibles, ce qui caractérise le régime, c'est la permanence des mêmes hommes aux affaires communales, malgré les élections annuelles. Quelques personnalités prépondérantes, passant d'un collège dans un autre sans interruption, gardaient la haute-main sur tout. Durant tout le premier quart du XV siècle, Marc Villain et Jean Wettin alternèrent dans les fonctions de souverain prévôt ; Simon de Saint-Génois, Ernoul de Waudripont, Jean Coppet et Caron Destrayelles dans celles de second prévôt ; et partout on les retrouve : dans les commissions, dans les ambassades, dans les conciliabules secrets, tenant les rênes du gouvernement. Autour d'eux, une vingtaine de personnages de la même caste, comme eux inamovibles en fait et successivement eswardeurs, échevins et jurés, assuraient dans les trois collèges la suprématie du patriciat; ils s'appelaient

de Clermès, Le Muisis, du Mortier, d'Ere, de Hiirtebise, Le Louchier, Gargate, d'Esplechin, de Leuze, Thiébegot, Croquevillain, de Sotenghien, Caron, Bourgois, Delepierre, Bernard, de Laffoy, etc., noms inscrits depuis un siècle et plus dans les fastes de la ville.

Les trois Consaux se réunissaient pour les aifaii^es politiques tous les mardis et quand ils étaient convoqués par les prévôt et jurés; chaque collège délibérait séparément et prenait ses décisions à la majorité. Mais en ce temps-là comme de nos jours, les objets importants — négociations diplomatiques, expéditions militaires, travaux publics, problèmes économiques — étaient confiés à des commissions constituées spécialement pour chaque affaire et qui avaient mission, parfois simplement de faire rapport aux Consaux, parfois de traiter en leur lieu et place. Dans ces commissions, dont le rôle fut parfois d'importance capitale, s'affirmait encore l'influence de quelques hautes personnalités ; on y voyait les chefs, c'est-à-dire les prévôts avec les mayeurs des échevins et des eswardeurs, et les premiers en rang des trois collèges.

L'omnipotence de la haute bourgeoisie se manifeste encore plus clairement, si l'on considère ce que la charte du 13 mai 1373 avait fait de l'ancienne assemblée générale de la Communauté. L'on avait exposé au Roi que, dans le désordre de cette assemblée, se glissaient des étrangers, auxquels étaient ainsi livrés les secrets d'Etat; sur quoi Charles V édicta que ces « superflues assemblées " seraient remplacées par un collège représentatif, formé de trois cents notables, élus par la Communauté divisée en groupes paroissiaux et répartis de la manière suivante :

soixante pour Notre-Dame, cinquante pour Saint-Piat, cinquante pour Saint-Quentin, soixante pour Saint-Jac- [ues, cinquante pour Saint-Brice et trente pour Saint- *ierre et Saint-Nicolas réunies. Aux Trois-Cents irent transférés les pouvoirs de l'assemblée commulale : décision dans les grandes affaires et en cas de lésaccord des Consaux, et surtout contrôle de la gestion Inancière. La Charte les privait d'initiative, à moins [u'il n'y eût péril pour les droits du roi ou les itérets de la ville. Leurs délégués, les VI, servaient ['intermédiaires entre eux et les Consaux, mandataient îs paiements, gardaient les clefs, etc. Quant à la coniition sociale des Trois-Cents, c'étaient les notables des paroisses, marchands pour la plupart ; une fois élus, Is restaient en fonctions, à moins que le peuple ne [emandàt de les renouveler.

Etudier la forme qu'avait prise l'assemblée commulale, c'est rechercher de quelle manière l'opinion lublique était associée au gouvernement de la ville. >n sait que le principal souci des municipalités patriciennes fut toujours d'éviter les manifestations spontanés de l'opinion. Quand survenait une grave affaire. Tournai comme ailleurs, on commençait par des >nciliabules de vingt, trente, cinquante notables; premier tâtonnement se répétait, parfois, dans une mnion plus nombreuse, à laquelle étaient mêlés des gens du coumun. Ainsi se préparait l'assemblée régulière des Trois-Cents. Il fallait dans celle-ci, pour qu'une proposition fut adoptée, l'accord des Consaux avec trois groupes paroissiaux, ou bien l'unanimité des six groupes. Mais il arrivait souvent que les " gouverneurs w ne parvenaient pas à arracher le consentement des Trois-Cents; ou bien ceux-ci, troublés par des symptômes d'agitation populaire, se récusaient ; alors

il fallait, si l'on ne préférait battre en retraite, recourir à l'assemblée générale de la Communauté, que la charte de 1370 n'avait pas formellement abolie. On convoquait le peuple par cri fait aux bretèques du ■ Grand-Marché et de Saint-Brice, au bourdon Saint- Jacques, au Puits-l'eau et à la Croix du Bruille. Si la communauté devait se diviser en douze paroisses ou bien en six groupes, ce point parait contesté (1). Toujours, est-il que, même dans ces réunions populaires, le prestige des grands s'imposait; le personnage le plus qualifié présidait l'assemblée, exposait la question, recueillait les avis et les résumait pour en faire rapport aux Consaux ; sans doute il dictait la résolution, et il fallait être bien osé pour le contredire. Mais dans les temps troublés, le moindre incident soulevait une tempête qui se propageait dans la foule massée autour de l'hôtel-de- ville. Au lieu d'une délibération, c'était une émeute, mode habituel de l'intervention populaire, et le seul efficace, il faut en convenir, sous ce régime.

Considérons maintenant les grands offices municipaux et les personnages qui les occupaient à l'époque de ce récit. Au sommet de la hiérarchie, siègent les deux prévôts, " chefs » par excellence de la Commune; chacun d'eux a cinq sergents attachés à sa personne (2); le second prévôt est le " compagnon « ou auxiliaire du « souverain prévôt « ou « prévôt de la Commune ", dont les fonctions multiples sont fort bien résumées dans le texte suivant : « Il est vrai qu'audit office.

(1) Comme il n'y avait d'autre organisation légale que celle des Trois-Cents l'on ne savait trop comment faire voter l'assemblée générale de la communauté. Nous verrons un exemple mémorable du vote des douze paroisses en

(2) Consaux 17 février 1394.

pour le bien exercer, au profit et honneur de ladite viUe, appartient un homme sage, prudent, éloquent, puissant et habile de membres et de corps, pour veiller, aller et venir de nuit et de jour, pour prendre o-arde quelles gens vont de nuit par la ville, comment aucunes fois les gens s'entretiennent, et aussi pour prendre et amener à justice les délinquans, malfaiteurs et bannis d'icelle. Et lequel aussi soit aisié de chevauchier et aller es besognes et affaires de ladite ville, quand mestier en est, et habile, éloquent et agréable pour bienvignier et recevoir les seigneurs et leur remonstrer les besognes, affaires et nécessités d'icelle « (1). Cet office fut occupé, depuis 1400 jusqu'en 1423, dix-sept fois par Marc Villain et quatre fois par Jehan Wettin.

Marc Villain était alors le premier bourgeois de Tournai : né en 1352, d'un lignage haut placé dès le début du XIV^ siècle, riche et apparenté à tout le patriciat, sa situation sociale, son âge et trente ans de magistrature le mettaient hors de pair (3). Mais il était usé. '• Or est ledit Marc Villain homme pesant, faible, ancien et débilité de corps, de membres et spécialement de son ouïe, et tellement qu'à grande peine peut-il ouïr ni entendre une personne si elle ne parle très haut; ni il ne pourrait chevauchier ni monter à cheval en manière quelconque, ni veiller de nuit ; et encore à grande peine peut-il aller ; et ainsi il servirait de nient et ne pourrait faire ce qu'il appartient audit office. Et aussi ledit Marc Villain a accoutumé d'être à lieure de dîner, souper et coucher pour supporter son ancienneté et prendre le plus long cours qu'il pourra, ainsi que chacun doit faire. Et est tout clair que, s'il

(1) Ext. anal, i 196.

le délaissait, comme il lui faudrait faire s'il acceptait ledit office, il abrégerait ses jours et approcherait sa un w (1). Malgré cela, l'on s'obstinait à le maintenir en fonctions, comme si son nom, même à défaut de son activité, eût été indispensable (2). Et, par une suite naturelle, cet homme inoffensif et même bienfaisant se vit endosser les griefs que soulevait le régime en vigueur; on l'accusa même publiquement, en 1414 et en 1416, d'avoir vendu la ville au duc de Bourgogne. Marc Villain, semble avoir voulu répondre à cette accusation dans un passage de son testament, lorsque, ayant fondé quatre messes par semaine pour le repos de son âme, il ajoute : " lesquelles messes je veux aussi être dites afin que Dieu, par sa grâce, veuille tenir la bonne ville et cité de Tournai toujours en bonne et seule obéissance de la noble couronne de France et au surplus en bonne paix, tranquillité et union. « La démocratie, qui écarta le vieux prévôt en 1423, lui rendit justice en le réintégrant dans le magistrat en 1426. L'année suivante. Sire Marc alla prendre place sous le sarcophage de cuivre qu'il s'était fait ériger dans la chapelle de Saint-Nicolas, en l'église de Saint-Piat (3).

Jean Wettin, second prévôt de 1401 à 1416 et souverain en 1417, 1418, 1419 et 1421, incarne davantage la politique patricienne, c'est-à-dire aristocratique et bourguignonne. Un peu moins âgé que Villain, c'était un personnage puissant et agissant. Bourgeois

(1) Cf. Notices généalogiques tournaisiennes, par le comte P. du Chastel, t. m supplément.

(2) Ext. anal. Ibid. p. 97.

(3) Le testament de Marc Villain, daté du 15 juillet 1426, contient d'importantes fondations pieuses et charitables; son tombeau est l'une des trop nombreuses œuvres d'art que Tournai perdit durant les premières années du XIXe siècle. (Bozière, p. 392).

lu plus haut rang, il fît partie de la Confrérie de la îour amoureuse fondée par les ducs de Bourgogne, en [ualitéde T7^éso7Her des chartes et requêtes amom^eiises , Va fille unique contracta deux mariages brillants : le )remier avec Jean Artus, de Lille, le second avec Louis le Saint-Sauf lieu, gentilhomme picard, qui combattit Mons-en-Vimeu du côté bourguignon (1). Sous la irévôté nominale de Villain, l'influence de Jean Wetin paraît dominante ; c'est lui notamment qui s'efforça, lais en vain, de rallier les Tournaisiens au traité de Voyes. Il ne survécut que quelques mois à la révolution le 1423, qui porta un coup fatal à sa politique.

En seconde ligne, l'on voit un groupe d'hommes que 'exercice passager de la prévôté avait mis en relief et [ui portaient le titre de Sire; ils avaient la préséance lans les Consaux et dans les commissions, et participaient effectivement à la direction des affaires. Sire Simon de Saint-Génois, second prévôt en 1417, 1418 et 1419, fut le chef du parti bourguignon à Tournai. Lors de l'avènement de Charles VII en 1422, il était trop compromis pour rester dans le magistrat. Son hôtel devint le rendez-vous des patriciens qui boudaient le roi de Bourges. Après la révolution démocratique de 1423, Saint-Génois émigra, se fit tout à fait bourguignon et reçut de Philippe-le-Bon l'office de maître particulier des monnaies de Gand.

Au contraire. Sire Ernoul de Waudripont, patricien de fort vieille souche et l'un des vétérans des Consaux, fut adroitement conquis par le parti français et demeura en fonctions durant la période troublée de 1423 à 1428 (2).

(1) V. la notice généalogique du comte P. du Chastel, dans la revue Jadis Cde Soignies).

(2) Cf. les articles Saint-Génois et Waudripont dans les Notices généaloiliqites tournaisiennes du même auteur.

Sire Jehan Coppet, second prévôt en 1409, 1410 et 1420, et Sire Caron Destrayelles, qui le fut en 1422 et 1423, complètent ce groupe d'hommes " de grande crédence et autorité (1) «. De race noble tous deux, ils restèrent loyaux français et furent un moment populaires. Mais plus tard, mal résignés au changement de régime, la démocratie les balaya. On pourrait, parmi les soixante-quatre membres des Consaux, trouver d'autres personnalités à mettre en relief. Car chacun joue son rôle, laisse deviner ses opinions politiques, ou bien, par quelque trait original, sollicite l'étude. Mais cela dépasserait le cadre de cet aperçu.

La municipalité pourvoyait à un grand nombres d'offices, la plupart subalternes, quelques-uns importants : tels ceux de procureur-général, de conseiller, de souverain-clerc-greffier, de second et troisième clerc. Outre les devoirs particuliers de leur charge, ceux-ci, formant le conseil adjoint aux chefs, étaient mêlés aux grandes affaires, prenaient part aux réunions les plus secrètes, rédigeaient les documents les plus conséquents, accomplissaient les missions les plus délicates,, bref faisaient partie du cénacle intime de l'Hôtelde-Ville.

Quant au procureur-général — dont nous n'avons pas à détailler les fonctions judiciaires — c'était depuis 1398 Guillaume Cathine, patricien dont le nom '' se lit dans nos plus anciennes chartes. Jean sans Peur et Philippe en firent leur homme; dès 1418 il leur était acquis. Devenu la bête noire des armagnacs, il émigra, lui premier parmi les bourguignons de j

(1) Expression employée dans les sentences portées contre eux le 28 .août 1425. Les Coppet étaient issus des seigneurs d'Havinnes ; les Destrayelles, de ceux de Rumes.

^fcournai, à la suite d'incidents que nous verrons, et ^^assa au service des ducs. Colart Bosquet, qui lui succéda, était, depuis dix ans, procureur du roi au bailliage.

Le conseiller-général s'occupait spécialement du contentieux, et se tenait toujours à la disposition des prévôts, qu'il aidait à rendre la justice; il plaidait les causes delà ville devant le bailli et dressait les mémoires de celles qui devaient être soutenues au Parlement; dans les négociations politiques ou diplomatiques, c'est lui qui tenait la plume et parfois prenait la parole On le choisissait avec soin, souvent dans le barreau de Paris. Ces fonctions, qu'avaient illustrées Jehan Boutillier et Jacques d'Ableiges, furent confiées vers l'an 1400 à M"^ Jacques Coure, personnage singulier qui eut de multiples aventures. Destitué en 1413 pour indélicatesse, il vécut à Tournai de sa profession d'avocat (1). Comme il frayait avec les armagnacs, la Ville le reprit à ses gages en 1416, en qualité de second conseiller, pour aplanir les difficultés avec le Connétable. Mais bientôt il dénonça les tendances bourguignonnes de certains magistrats, ce qui lui Mttira leur vengeance. Echappé de prison au mois de juin 1418, dès lors il n'est plus question de lui ; et l'on regrette d'ignorer la destinée ultérieure de ce personnage, trop bien de son temps pour avoir borné là son histoire (2).

(1) Ext. anal. 1 9ô.

(2) Le 26 mai 1414, il vint de la part du gouvernement demander que la proposition de Jean Petit (qui justifiait Jean sans Peur du meurtre de Louis d'Orléans) fut brûlée publiquement (Ibid. i 114). Par contre il défendit Marc Villain, accusé d'avoir vendu la ville aux bourguignons (Consaux 21 juin 1414). Retenu de nouveau à la pension de la Ville le 18 août 1416 (Consaux), il partit immédiatement pour Paris, afin de s'entendre avec le gouvernement sur la politique qui convenait à Tournai ; au retour il fut

Tout au contraire, M'' Gilles de Grigny, qui remplaça Coure, fut l'homme du patriciat. D'abord avocat au Parlement de Paris, il fut nommé définitivement conseiller général de Tournai le 10 mai 1414, au traitement de deux cents livres, porté plus tard à deux cent cinquante (1). Esprit fin et très délié, avec une conscience délicate, certaines réponses qu'il rédigea pour la ville, dans des cas difficiles, sont des modèles de justesse et d'habileté. Grigny, comme plusieurs de ses amis politiques, ne survécut guère à la révolution démocratique, qui le malmena fort.

Passons au greffe, où il faut signaler plusieurs personnalités nullement négligeables. C'est d'abord Jacques de Haluin, souverain-clerc-greffier depuis l'année 1399, aux gages de cent livres tournois plus trois sous par jour de halle (2) ; c'est lui qui tient le journal des Consaux, qui signe les traités au nom de la ville, qui préside à la rédaction des chroniques, etc. Du second clerc, Lotard de Willeries, en fonctions depuis l'an 1400, il y a peu de chose à dire ici, tant le nom de ce grand serviteur de la ville doit revenir souvent dans le cours de notre récit ; sa fin tragique en sera l'un des principaux épisodes. Piérard de Nouveauville, troisième clerc, beau-fils de maître Denis de Saint-Marcel, qui avait eu la souveraine clergie à la fin du XIV siècle, devint ensuite clerc de la recette générale; partisan du Dauphin et ardent démocrate,

capturé près de Cambrai par un capitaine bourguignon, qui le retint quelques jours (Ext. anal, i 128-130). En octobre 1417, il tomba entre les mains du sire de Roubaix (Consaux et comptes d'entremise). Emprisonné à Tournai en février 1418, il s'échappa le 20 juin (Ext, anal, i 153 159).

(1) Grigny arriva de Paris la nuit de Pâques 1414, avec Lotard de Willerie"!, qui avait été chargé d'une mission auprès du gouvernement (Cf. Consaux 10 mai 1414).

(2) Ext. anal, i 46.

il se compromit dans les troubles et fut banni quand vint la réaction (1).

Ces principaux fonctionnaires, de même que les grands bourgeois qui dirigeaient les Consaux, étaient des hommes mûrs, de cinquante ans au moins. A côté d'eux, l'Hôtel-de- Ville abritait un groupe de jeunes clercs, avides d'idées nouvelles, et qui, sans doute par opposition à la vieille organisation communale, s'enflammèrent pour le parti français et pour la démocratie: gent plutôt subversive, peu religieuse et peu morale, d'ailleurs spirituelle et lettrée. Tel, le fameux Gilles Meursault, qui devint hussite et périt sur le bûcher ; tel Thésan Bochet, (2) ; tel Colart Normant, banni en 1428 pour complicité avec les démagogues (3) .

Notre commune entretenait un agent à Paris ; et certes, à l'époque troublée que l'on traversait, celui-ci avait fort à faire. A Jacques Bacheler, qui possédait la faveur du malheureux Charles VI, succéda en 1414 Henri de Monstrœul, bourgeois de Paris et partisan de la politique bourguignonne (4) . Cet agent s'entourait d'un conseil formé d'hommes choisis parmi les meilleurs jurisconsultes, et qu'il avait soin de recruter dans le parti dominant. Armagnacs et bourguignons y passent tour à tour : tels Eustache de Laitre, Philippe de Morvilliers, Pierre de Marigny, Jean Aguenin, Andry Cotin,

(1) Willeries et Nouveauville furent nommés, l'un le 4 et l'autre le 11 janvier 1401 (Consaux). Sur la parenté de Nouveauville, cf. Mémoires xxiii 406 note 2, et pour la sentence de bannissement, reg. de la Loi, 13 mai 1429.

(2) Il fut banni à un an le 5 juin 1426, « pour l'orde et dissolue vie qu'il a menée en la cité ».

(3) Sentence du 17 novembre 1428.

(4) Monstrœul remplaça Bacheler en février 1414 aux gages de 50 Ib. t., lesquels furent portés à 100 Ib. en octobre 1414, les affaires de la Ville l'absorbant complètement (Consaux).

Nicolas Raulin, Guillaume Letur, Guillaume Cousinot, ] etc. (1).

Nous avons fait allusion au bailliage. C'est uniquement au point de vue politique qu'il en sera question ici ; et, sous ce rapport, il faut noter que la personnalité du bailli refléta presque toujours la nuance du parti au pouvoir. Au début de la période que nous étudions, le siège était occupé par Mahieu de Launais, seigneur d'Arondeau, chevalier et chambellan du Roi (2), gentilhomme du Hainaut, dont la nomination se rattache sans doute au mariage de Jean, fils du roi de France, avec Jacqueline de Bavière, et à cet ensemble de concessions qui donnèrent au comte Guillaume IV de Hainaut un pied dans le Tournaisis.

Jean de Maillj, seigneur d'Auvillers, présenta les lettres de don de son office le 24 novembre 1410. Il était l'ami de Jean sans Peur, et le duc avait emporté sa nomination en quittant Paris, après la paix de Bicetre(3).

Vint ensuite Thomas de Baufremez, chevalier, seigneur de Fléquières ; il est impossible de déterminer la , date de son installation, laquelle pourrait bien remonter à 1413, c'est-à-dire à l'époque où les seigneurs compromis dans l'insurrection cabochienne, Robert de Mailly entre autres, furent destitués et bannis. De race flamande, Baufremez était plus bourguignon qu'armagnac ; pendant la campagne du roi contre- Jean sans Peur, en 1414, il s'eflbrça de maintenir les Tournaisiens

(1) Cf. quant au choix de ces conseillers : Consaux 25 février 1393, 16 dé- ; cembre 1410, 29 décembre 1411, 31 octobre 1414, etc., et reg. no 899 f» Ix.

(2) Il était en fonctions au mois d'août 1406 (cartulaire des comtes du Hainaut, t. v p. 549).

(3) Le 31 janvier 1412 à Paris, le duc fit célébrer à ses frais les noces de Jean d'Auvillers. (Gachard, Itinéraire de Jean sans Peur).

dans la neutralité ; à ce moment critique, nous le voyons même à Ypres auprès du duc. Mais il n'oublia pas son devoir de français, et périt à Azincourt (1).

Le 9 janvier 1416, la ville « bienvigna « un nouveau l)ailli, Messire Jean de Bains, sire de Bains, de Houssoy et de Boulogne-la-Crasse en partie, chevalier, cham- ])ellan du roi, antérieurement bailli d'Amiens (2). Créature des armagnacs, Jean de Bains sut toutefois conformer sa politique aux difficultés spéciales de la situation de Tournai, ce dont la haute bourgeoisie lui sut gré. Il sera souvent question de lui dans la suite, car les vicissitudes ne manquèrent pas dans sa carrière.

Grand Seigneur, attaché à la Cour et mêlé aux grandes afï aires, homme de guerre aussi, le bailli de Tournai- Tournaisis siégeait peu, intervenait personnellement dans certains cas, surtout quand la politique était en jeu, mais se déchargeait de la juridiction sur son lieutenant et ses conseillers, ceux-ci bourgeois de la ville pour la plupart. Signalons encore deux personnages importants qui appartenaient au bailliage : l'avocat du roi, M^ Jean Descamps, et le procureur du roi, Colart Bosquet.

11 était une influence puissante, qui relevait beaucoup moins de pouvoirs déterminés que de l'autorité morale, c'était celle de l'évêque. Sans doute il n'avait rien à dire dans le gouvernement communal; son officialité, si elle joua un rôle politique, servit surtout de refuge aux hommes d'opposition contre la justice des bour-

(1) Les généalogistes l'affirment et les documents établissent qu'il était encore bailli le 9 octobre 1415 (échevinage). Sa présence à Ypres en août 1414 est révélée par les comptes d'entremise de cette année.

(2) Comptes d'entremise de 1416. Présents de vin, Cartulaire iv t. ii, Actes de non-préjudice des 17 octobre et 1 novembre 1416.

geois; mais, grand seigneur ou homme éminent, conseiller des princes et souvent pourvu d'une des grandes charges de l'Etat, il ne pouvait manquer, par son seul prestige personnel, de tenir une place importante dans la ville épiscopale. Comme sous le règne de Philippe-le- Bel, comme à l'époque de Philippe d'Arbois, en ce temps-ci l'évêché pesait d'un grand poids dans les affaires tournaisiennes. A Louis de la Trémouille, avait succédé, à la fin de 1410, Jean de Thoisy, évêque d'Auxerre, né d'une famille bourguignonne de gens d'affaires et de gens de loi. Presque en même temps, Thoisy fut nommé conseiller du roi aux appointements de mille livres tournois (1). D'abord on ne le vit pas à Tournai, la politique de son patron, Jean sans Peur, le retenant à Paris, où il joua un rôle très actif jusqu'en 1413. La disgrâce des bourguignons lui donna le loisir de se faire installer dans les villes de son magnifique diocèse. Le6 novembre 1413,révêque, monté sur un beau cheval gris pommelé, accompagné des ducs de Bourgogne et de Brabant, du comte de Charolais et d'autres seigneurs, arriva près de la Croix-Notre-Dame-lez-Froidmont, où l'attendaient les prévôts et beaucoup de magistrats et de bourgeois à cheval. Quand il franchit la limite du pouvoir, Piérart Delemotte, dit du Bruille, justice de l'échevinage de Tournai, pour soutenir les anciens droits du châtelain et de l'avoué acquis par la commune, mit la main au cheval du prélat; mais, à la demande de celui-ci, la monture lui fut prêtée pour aller à l'abbaye de Saint-Martin. Là des grâces furent accordées à un certain nombre de condamnés. Deux bœufs furent présentés, caparaçonnés aux armes de Tournai et montés par de petits enfants vêtus de houppelandes de drap

(1) Gallia m 231.

vermeil aux mêmes armes ; la Ville offrit encore une

queue de vin de Beaune et une de vin du Rhin. Puis il

ty eut banquet à l'évêché, et le peuple dîna dans le jar-

Idin sous des tentes. Après quoi reparut Piérart du

truille qui, toujours soutenant les droits de la ville, se

lisit d'un " godet « d'argent doré, dans lequel l'évèque

tvait bu à son diner ( 1 ) .

A partir de cette époque, la haute personnalité de

lioisy domine les affaires tournaisiennes. Confident

le Jean sans Peur et chancelier de Philippe -le-Bon,

j'est vers lui, surtout depuis 1417 jusqu'en 1422, que

se tourneront les regards des Tournaisiens dans les

[conjonctures graves. L'évêché deviendra le centre poli-

Itique, du moins pour les relations extérieures. Mais

il faut ajouter que, bien que jeté dans une mêlée

formidable, Thoisy ne perdit point le caractère pas-

[toral. En 1419, nous le voyons terminer une grève des

[foulons, en obtenant du magistrat l'amnistie des cou-

[pables (2). La lettre écrite par lui en 1425, pour

[énoncer les périls de la démagogie, a un accent

affectueux; c'est l'évèque qui parle et non l'homme

de parti.

Au demeurant, la situation était fort délicate : créature de la faction bourguignonne, confident des secrets de la politique antifrançaise des ducs, conseiller de Jean sans Peur et ministre de Philippe, cet homme fut transplanté dans un milieu ardemment français. Qu'allait-il y faire? Serait-il, comme on pouvait s'y attendre, un émissaire bourguignon, et l'agent des

fl) Ext. anal, i, 103. Le cheval de l'évèque occupa longtemps les Consaux ; en janvier 1414, le comte de Saint-Pol en était amateur, et Enguerrand de Sotenghien le demandait pour le tournoi de l'Epinette (Consaux).

(2) Ext. anal, i, 180. En 1426, on lui demanda de bénir les ornements d'à utel de la chapelle des doyens (Comptes d'entremise, voyages).

sollicitations incessantes dont ses patrons assiégeaient Tournai? Il sut garder, en somme, la neutralité, respectant les loyaux sentiments de ses ouailles et s' entremettant seulement pour faciliter les rapports entre eux et les ducs, pour éluder, pour transiger. Autre trait honorable de son caractère : tandis que de grands seigneurs, comme les Lannoy, Roubaix, Luxembourg, tendaient la main pour les moindres services, Tlioisy ne reçut jamais d'argent, encore qu'il eût tiré les Tournaisiens de très mauvais pas. Quelques présents de vin, comme la ville s'honorait d'en faire aux seigneurs qui la visitaient, furent toute sa rémunération.

Du chapitre de la cathédrale et des grandes abbayes, il n'y a pas tant à dire, si l'on se place, comme nous faisons, au seul point de vue de l'influence de ces puissantes corporations sur les événements. Composé de nobles ou de grands bourgeois, le chapitre avait des tendances aristocratiques et bourguignonnes : ne s'avisa-t-il pas de célébrer par une procession la victoire du duc Philippe à Mons-en-Vimeu (1)? Quelques-uns de ses membres jouèrent un bout de rôle politique, tels le vénérable doyen Guillaume Arnault, Eulard des Aubeaux et Jean Plantehaie, qui fut conseiller de la ville. Entre le chapitre et les métiers, éclatera un conflit aigu, la démocratie s'étant attaquée aux droits antiques de l'église cathédrale. Quant aux abbés de Saint-Martin et de Saint-Nicolas, toujours appelés en consultation dans les cas graves, leur personnalité n'offre aucun relief.

(1) Ext. anal, i, 835.

Page 1