L OFFENSIVE DE JEAN SANS PEUR
Après la bataille d'Azincourt, armagnacs et bourguignons se retrouvèrent en présence, mais dans des conditions bien modifiées. Le désastre de l'armée française avait déconsidéré le gouvernement, et la mort du dauphin Louis, qui survint deux mois après, le priva d'un de ses plus précieux avantages; perte d'autant plus sensible que le nouveau dauphin, Jean, duc de Touraine, élevé à la cour du comte de Hainaut son beau-père, échappait aux armagnacs et se trouvait sous la main du duc de Bourgogne. Dans les derniers jours de 1415, celui-ci attendait, à six lieues de Paris, qu'un mouvement populaire, considéré comme imminent, lui ouvrit les portes de la capitale.
Au commencement de 1416, la chute des armagnacs, et l'arrivée de Jean sans Peur au pouvoir étaient donc dans l'air. C'est ce que flairaient les Tournaisiens quand ils s'avisèrent de mettre leurs élections sous les auspices du fameux carme Eustache de Pavillj l'orateur des cabochiens. Nul n'était plus compromis que Pavilly dans la politique bourguignonne ; docteur de l'université de Paris et prédicateur renommé, il avait abordé la tribune lors des Etats-Généraux de 1413 et dénoncé les abus avec une force et une précision singulières (1). Jean sans Peur eut l'adresse de s'appro-
(1) Cf. Picot, Histoire des Etats-Généraux, t. i.
prier le programme de ce moine populaire, et de s'assurer l'aide d'une parole si puissante ; et Pavilly, après avoir tenu l'un des premiers rôles dans l'insurrection cabochienne, dut se retirer à la suite de son patron. Il errait donc dans les Etats du duc, cherchant J occasion de discourir et de gagner quelque argent. Déjà, en juillet 1415, il s'était offert à Tournai pour « faire une collation devant les consaux en halle « et avait reçu de la Ville un présent ( 1 ) ; au mois de janvier 1416, il fut désigné pour la prédication de la Loi. 11 était facile de mêler la politique à ce sermon, et vraisemblablement Pavilly n'y manqua point. Ayant pris part ensuite au banquet des eswardeurs, il réussit à les indisposer contre Paris — Paris qui fermait ses portes au duc Jean et se livrait aux l armagnacs ! — si bien que les nouveaux élus refusèrent d'y envoyer les présents que l'ancienne municipalité i avait décidé d'offrir à la capitale, suivant l'usage, à l'entrée du Carême (2).
Mais bientôt la vigueur du connétable d'Armagnac rétablit complètement la situation. L'on sait que, vers Pâques 1416, une conspiration bourguignonne ayant été découverte, qui préparait le massacre d'une partie de la famille royale, le gouvernement sévit avec la dernière rigueur et fit régner pendant quelque temps la terreur dans Paris (3). Or, le petit noyau de mécontents qui s'agitait à Tournai saisit adroitement j cette occasion pour lancer à nouveau, mais avec plus
(1) Consaux, 2 juillet : « De mestre Eustache de Pavilli, carme, docteur en théolQgie, pour faire une collation par devant les consaux en halle et lui faire aucune subvention ou grâce : il aura vi écus pour avoir un manteau de blanquet ou ce qui lui plaira ».
(2) Consaux, 14, 28 janvier, 4, 18, 21 février.
(3) Ces événements se passèrent durant la seconde quinzaine d'avril. (Tuetey, op. cit., p. 70.)