‹ Les tournaisiens et le roi de BourgesChapitre 8 sur 50 · OY · texte numérisé non relu

OY

de bi'uit, une accusation de trahison contre les chefs de la commune. ^ Le quatrième jour de mai furent trouvés en divers lieux « — c'était au beffroi, au marché aux poulets, au mur de la grange du chapitre vis-à-vis de l'évêché, et à la maison de la bretèque — - quatre brevets de lettre mal lisable et mal continue, contenant qu'aucuns chefs de loi avec autres bourgeois et marchands, desquels les noms étaient écrits, avaient vendu et devaient livrer la ville aux mains et à la volonté de Jean, duc de Bourgogne et comte de Flandres ^ (1). Ce scandale produisit à l'hùtel-de-ville une indicible émotion. Une enquête fut ouverte sur le champ, cent livres tournois furent promises à qui dénoncerait l'auteur des ^ brevets ». L'on courut à Lille, à Douai, à Valenciennes, à Mons, à Bruxelles et ailleurs pour chercher des indications. Mais surtout l'on eut peur de l'impression que l'affaire ferait à Paris ; deux délégués furent envoyés au chancelier de France, au procureur- général et au grand-conseil pour •• l'excusation ^ des consaux et de la ville (2) . Quant à l'auteur des billets, « plusieurs enquirent moult du fait, mais ce fut pour néant ^ (3). Cela coupa court

(1) De Smet, p. 361. Publications, 5 mai. Ext. anal., i p. 127, 130, 131.

(2) Lotard de Willeries et Colart Bosquet se Tendirent à Paris, du 16 au 30 mai, « pour l'excusation de mesdits seigneurs les Consaux de ladite ville de ce qu'on avoit trouvé en quatre lieux et places publiques d'icelle ville quatre cédulles contenans que aucuns vaillans hommes de le loy de ledite ville et aultres dénommés en icelle dévoient avoir veudu ladite ville; lesquelz seigneurs, oyes les excusations qui leur furent dites par lesdits Colart et Lotard se tinrent de ce contents... » (Comptes d'entremise, 1416).

(3) L'enquête fut dirigée contre Gilles de Rassoncamp (Ext. anal., i p. 130). Celui-ci, ayant interjeté a| pel au Parlement, fut transféré à Paris; mais, relâché pour deux mois par lettres du dauphin Charles « à son joyeux avènement à Paris comme dauphin - (22 avril 1417), il s'en revint à Tournai, où on le repinça. Par acte du Parlement du 17 juin, il fut mis en liberté provi-

oire tandis que l'enquête se poursuivait par un conseiller. L'affaire fut ajournée au 8 février 1418 Consaux, 7 janvier; ; on ne sait ce qui eu résulta.

aux coquetteries avec le parti bourguignon. Le duc ayant envoyé ses hérauts pour inviter les Tournaisiens à un grand tournoi qu'il devait donner à Gand au mois de mai, personne n'y alla (1).

Ces dispositions s'accentuèrent quand on vit Jean sans Peur se rapprocher des Anglais. Vainement il avait compté sur le peuple de Paris; vainement il avait sollicité le comte de Hainaut de s'unir à lui pour conduire le dauphin Jean auprès du roi; alors son ambition désordonnée le tourna vers les ennemis de la France. Les Tournaisiens suivirent attentivement les phases de cette alliance. Ils avaient un émissaire à Lille au mois de juillet 1416, quand le duc reçut l'ambassade du comte de Warwicq ; notre chroniqueur a noté les détails de cette entrevue, et surtout les larmes que versa le jeune duc de Brabant en voyant accueillir si bien les vainqueurs d'Azincourt (2). Au mois de septembre, tandis que l'on préparait les célèbres conférences de Calais les Consaux envoyèrent plusieurs délégués à Saint-Omer, où séjournait le duc, s'informer ^ du traité que là se faisait aux anglais « (3). Tournay, héraut de la ville, se rendit à Calais, pour avoir des nouvelles de certains prisonniers de guerre

(1) De Smet, p. 362. Ce tournoi eut lieu les 22, 24 et 25 mai (Gachard, Itinéraire de Jean sans Peur).

(2) Gilles du Clermortier se rendit les 21, 23 et 25 juillet, à Lille, « où plusieurs princes et seigneurs tant d'Angleterre comme autrez estoient, pour savoir et enquerre aucunes choses à lui enchargiës ». (Comptes d'entremise, 1416). De Smet, p. 363.

(3) Jean Delerue employa quatre jours en septembre à porter des lettres aux échevins de Saint-Omer « pour savoir nouvelles du roi d'Angleterre qu'on disait descendu à Calais ». Lotard de Willeries alla, du 25 au 1" octobre, par devers monseigneur de Bourgogne à Saint-Omer, « et pour savoir et oir des nouvelles et comment le traittié qui là se faisait aux Anglais se porteroit ». — Jean sans Peur fut à Saint-Omer du 22 au 30 septembre. — Jean Delerue alla quatre jours en octobre à Saint-Omer « pour avoir nouvelles des Anglais. (Comptes d'entremise, 1416).

dont on io-norait le sort depuis la bataille d'Azincourt, et rapporta le Mt suivant. L'empereur et le duc de Bourgogne, brouillés depuis longtemps, s'étant réconciliés, « incontinent le roi d'Angleterre, joyeux de cette paix, dit à haute voix aux hérauts qui étaient là qu'ils criassent : Largesse au noble roi de France et d'Angleterre. Mais ils n'en firent rien et s'en allèrent à leurs hôtels. Et le roi, nullement courroucé nonobstant, leur <Mivoya plusieurs nobles dons et présents -> (1). Les Tournaisiens ne pouvaient donc ignorer le sens de l'entrevue. Ils avaient reçu au mois d'août, une lettre du roi relative à ces pourparlers suspects (2). C'est probablement par suite de cette communication, que la Ville résolut de demander des instructions au gouvernement sur la politique à suivre. Car, si le devoir des bons Français paraissait clair, les Tournaisiens étaient aux prises avec des difficultés particulières; les hostilités recommençaient, et l'on était certain de recevoir ici les premiers coups. Cette mission fut confiée à l'ancien conseiller Jacques Coure, démissionné naguère, mais persona grata auprès des armagnacs. Sensible à un acte de déférence qui contrastait avec le sans-gêne dont Tournai avait usé durant la guerre précédente, le gouvernement émit un avis empreint de modération. Il conseillait à la ville d'être neutre et de laisser les gens du duc, aller, venir et marchander paisiblement, sans leur faire aucun déplaisir, tout en prenant les mesures de sûreté nécessaires (3).

(1) De Smet, p. 366. Les comptes ne mentionnent pas la mission du héraut. L'entrevue eut lieu du 6 au 13 octobre.

(2) Le 15 août le gouvernement français avait averti les Tournaisiens « des trêves qu'on disait avoir été faites par monseigneur de Bourgogne aux Anglais». (Comptes d'entremise, 1416). Il s'agit de la trêve générale conclue le 24 juin, (De Beaucourt, i p. 138).

(3) Jacques Coure, retenu à la pension de la ville pour trois ans le 18 août (CoDsaux), partit immédiatement pour Paris. Mais, au retour, il fut capturé,

Les choses allaient bien mal en cette fin d'année 1416 : plus de sécurité aux environs, car le duc avait lâché ses bandes ; et la famine en perspective. D'une récolte assez faible, les gens de guerre avaient consommé ou détruit le plus clair ; le blé coûtait soixante-six gros de Flandres la rasière et le seigle quarante-deux gros, soit approximativement 52 et 34 francs l'hectolitre. Les pauvres ne pouvaient s'en procurer, et les boulangers refusaient de cuire si leur tarif de vente n'était pas haussé (1). Pour remédier à cette fâcheuse situation, la municipalité permit d'introduire, en franchise de droits, le pain cuit hors la ville et résolut d'acheter elle-même du blé pour le vendre à prix réduit, au marché de Saint-Quentin. Mais où se procurer des approvisionnements? Comme la disette était générale, le Hainaut ne laissait plus exporter les grains, et saisissait ce qui passait en transit; de sorte qu'il fut impossible de prendre livraison, non seulement des marchés conclus à Valenciennes, mais même de ceux traités dans le Cambrésis, à Douai et à

à deux lieues de Cambrai par des capitaines bourguignons. Ce n'est que le 22 septembre qu'il fît rapport aux Consaux sur les règles que le chancelier Henri de Marie traçait à la politique tournaisienne. (Ext. anal., i pp. 128- 130). De son côté le bailli avait « fait remonstrer le temps qui queurt, et comment il y a bien manière de gouverner ; aussi que monseigneur de Bourgogne est grand seigneur voisin à nous, adfin que on ne face cose dont on peust encourir son indignation et que marchandise ne puist avoir se cours, et que les marchans puissent communiquer et les biens de l'un pays à l'autre... «(Consaux, 10 septembre).

(1) De Smet, p. 36.5. Le 18 août, une commission fut chargée d'acheter des blés, « dont telle faute fut — tant par petite adreche qui en fut ladite année, comme par les gens d'armes qui mangèrent, pillèrent, destruisirent et gastèrent es pays de Vermendois, d'Artois, de Cambrésis et de Tournesis tous les blés et autres grains qu'ils purent trouver — tellement que à grant peine en pooit on recouvrer^ et que tel cherté estoit desdis grains en ladilte ville et ou pays d'environ que les povres gens, laboureurs et aultres, n'en pooient recouvrer ». (Compte spécial, reg. n^ 2768). La rasière se paya jusqu'à 2 Ib. t.

Bapaume. On eut beau envoyer députation sur députation au comte de Hainaut ; c'est seulement au mois de mai 1417, que son bailli laissa passer les grains achetés en Cambrésis et en Flandre wallonne.

Dans le comté de Flandres, l'exportation était interdite aussi. Au mois de novembre 1416, des délégués des Consaux se rendirent auprès des Quatre- Membres, pour obtenir que leur ordonnance fermant la frontière fut " modérée au regard de cette ville. ^ On eut recours aussi à deux personnages qui avaient fait partie de notre conseil à Paris, Eustache de L'Aitre et Philippe de Morvilliers, bannis par les armagnacs pour la part qu'ils avaient prise aux récents événements, et réfugiés à la Cour de Bourgogne. L'Aitre et Morvilliers obtinrent quelques concessions, mais la disette dura longtemps, au grand dommage des pauvres gens (1).

D'autre part, les bandes bourguignonnes qui s'étaient montrées, aux mois d'août et de septembre 1416, jusqu'à deux lieues de Tournai, reparurent en mars 1417. La Ville mit quarante arbalétriers et soixante archers à la disposition du bailli pour défendre Saint- Amand. Elle traita, moyennant finance, avec les capitaines bourguignons Jean de Gigins, Jean d'Auby, le bâtard do Thian, Jean du Clo, Jean Bertrand et autres qui infestaient le voisinage, afin qu'ils épargnassent le

Tournaisis (2) .

Durant les premiers mois de 1417, la politique bourguignonne s'appuyait sur le dauphin Jean. Le

(1) Comptes d'entremise de 1416 et de 1417, passim.

(2) Ext. anal., i p. 132, 133. Comptes d'entremise, 1417 (8^ somme il» mises).

comte de Hainaut, beau-père et gardien de ce jeune prince, entrant finalement dans les vues de Jean sans Peur, avait déclaré en plein conseil du roi qu'il le mettrait daas Paris avec le duc de Bourgogne. Mais, tandis que l'on travaillait à ce projet, le dauphin mourut inopinément (5 avril).

Aucun événement ne pouvait influer sur les destinées de la France comme la disparition de cet enfant, auquel succédait le plus- jeune fils du roi, le futur Charles VII, armagnac par son mariage — on l'avait fiancé à dix ans — par son éducation, par tout ce qui l'entourait. L'ancien parti d'Orléans — auquel on continuera de donner le nom d'armagnac — devenait dès lors le parti du dauphin, et l'héritier du trône barrait la route au duc de Bourgogne. Désormais la diplomatie n'avait plus rien à faire; la force pouvait seule rendre à Jean sans Peur le gouvernement de la France. Et comme il n'était pas homme à reculer, dès le 24 avril il lançait un manifeste terminé par ces mots : " Nous procéderons par voie de feu et de sangcontre tous ceux qui s'opposeront ouvertement ou par dissimulation à notre notre entreprise, soit universités, états, communes, chapitres, collèges, nobles et tous autres, de quelque condition qu'ils soient ^ (1).

Au moment où la lutte se précise et s'exaspère; où Tournai, comme les autres villes, va devoir se déclarer pour l'un des deux adversaires et contre l'autre ; il convient de noter les tendances de l'opinion publique, telles qu'il est possible de les saisir. Jusqu'à présent nous avons vu la commune parler et agir par l'organe de ses magistrats, sans nous préoccuper du

(1) BaraïUe. Hist. des ducs de Bourgogne, t. r p. 362.

sentiment populaire et des partis qui se formaient ici comme ailleurs sous la poussée des influences rivales.

La situation se présentait ainsi : d'un côté le roi, dont la folie ne faisait qu'empirer, le dauphin âgé de quatorze ans et le gouvernement des armagnacs reconnu détestable (1); de l'autre un prince puissant, et habile, qui revendiquait le pouvoir pour le bien du roi et du royaiune, qui promettait beaucoup, mais, souillé d'un grand crime, dévoré par une ambition dont on pouvait tout craindre, compromis en dernier lieu par ses relations avec les Anglais, inspirait de justes défiances. Nous connaissons les liens d'une puissance singulière qui unissaient Tournai à la royauté; rien ne prévalait contre l'obéissance au roi, quel qu'il fût, quels que fussent ses ministres. L'on sait par contre que les titres de comte de Flandres et de comte d'Artois que possédait le duc de Bourgogne, joints aux alliances de ce prince dans les Pays-Bas, obligeaient les Tournaisiens à compter avec lui. En outre il convient de signaler un moyen puissant que le parti bourguignon employa pour se concilier l'opinion, à savoir un programme politique.

Les historiens les plus hostiles au duc Jean ont décrit sous les couleurs les plus sombres l'état de la France au moment où il voulait arracher le gouvernement des mains des armagnacs. « Comme dans les temps de malheur public, écrit M. de Beaucourt, chacun demandait un sauveur ; de toutes parts on répétait : vive n'importe qui, pour peu que nous puissions demeurer en paix. Et, ne trouvant pas ce sauveur

(1) De Smet, p. 367. « En ce temps estoient à Paris le comte d'Armagnac et le roi Loys, qui mallement gouvernoient le roi et son royaulme ».

auprès du trône, privé de ses appuis naturels par la mort ou la captivité, on se tournait vers le duc de Bourgogne, dont l'audace et les fallacieuses promesses en imposaient à la multitude. C'était l'homme providentiel, qui devait arracher la France à la ruine w (1). On sait que, dès le début de sa carrière, au temps de sa rivalité avec Louis d'Orléans, Jean s'était posé en réformateur, en ennemi des impôts, en restaurateur des finances, en morigéneur des gens de guerre. Les orateurs bourguignons tonnaient contre les princes et les hauts fonctionnaires; aussi la populace, conduite par les bouchers, formait-elle le gros du parti à Paris, tandis que la noblesse et la haute bourgeoisie s'en écartaient.

Le duc réédita son programme dans le manifeste de 1417, et cela contribua beaucoup au mouvement général, et comme irrésistible, qui entraîna vers lui les communes. Reims, Châlons, Troyes, Auxerre, Nogent, Abbeville, Amiens, Saint-Riquier, Doullens, Montreuil se laissèrent convaincre. Partout les bourgeois prenaient la Croix de Saint-André et criaient joyeusement : vive Bourgogne, se persuadant que les intentions du duc n'étaient que pour le bien de la chose publique. Les habitants de Senlis, assiégés par l'armée royale, diront : vive l'illustre duc de Bourgogne, qui a aboli les maltôtes royales et rendu au pays ses antiques libertés (2) .

Mais à Tournai rien de pareil : on y avait moins à se plaindre qu'ailleurs, et même, à l'aide de souvenirs peu lointains, l'on pouvait facilement retourner le programme fascinateur contre son auteur lui-même. S'ils

(1) De Beaucourt. Histoire de Charles VII, t. i p. 58.

(2) De Barante, op. cit., 1. 1 p. 364. De Beaucourt, t^ i p. 29 note 8.

ne connaissaient guère que de réputation les terribles bandes d'armagnacs, plus redoutées que les Anglais, les Tournaisiens en revanche avaient vu à l'œuvre les gens de guerre de Jean sans Peur en 1408, en 1411, en 1414; ceux-ci étaient devenus, depuis l'été de 1416, le tléau permanent de la contrée. C'était la croix de Saint-André, bien plus que l'écharpe blanche des armagnacs, qui évoquait dans leur pensée les dévastations, les ])illages, ks meurtres, les incendies, les viols et tous les maux de la guerre. Au chapitre des finances, le programme bourguignon portait également à faux en ce qui concernait cette ville. Etait-elle si grièvement oppressée par les aides, les impositions, les tailles, etc.? Point du tout. Une transaction avenue en 1383 avait ûxé à 6.000 livres tournois, payables par trimestre, l'aide qu'elle devait au roi chaque année, en l'exemptant de tous autres impôts, notamment des droits de sortie tant sur les vins que sur les autres marchandises. Sans doute des gouvernements besogneux oublièrent plus d'une fois ces privilèges, mais les Tournaisiens ne manquèrent pas de les revendiquer, presque toujours avec succès. Ainsi, en 1404 et en 1413, ils furent dispensés des aides imposées à tout le royaume pour les frais de la guerre contre les Anglais (1). C'est sous le gouyernement bourguignon qu'ils durent financer, les ducs venant quémander ici pour leurs entreprises personnelles : Philippe le Hardi, pour l'expédition de Bretagne en 1402, et Jean sans Peur pour le siège de Calais en 1406 (2). C'est aussi sous la domination du duc Jean et pour sa querelle, qu'il fallut envoyer des arbalétriers au roi

(1) Ext. anal, i, pp. 57, 58. Lettres du 10 août 1413 (Çhartrier).

(2) Ext. anal., i pp. 52 et 62.

en 1410 et en 1412. L'autre parti avait d'excellentes raisons pour ménager nos finances : ne fallait-il pas que Tournai réservât son argent et ses forces pour sa propre défense, exposée comme était cette place aux agressions du Bourguignon?

On ne voit point du reste que Jean sans Peur ait tenu ici le langage et affiché les tendances qui l'avaient rendu si populaire à Paris et dans les communes françaises. Il ne songea même pas à encourager les sympathies qu'éveillèrent dans notre peuple, à ce qu'il semble, les cabochiens et les chaperons blancs en 1413 (1). Flatter les passions populaires, s'allier aux métiers, favoriser la poussée démocratique ne pouvait lui convenir si près des communes flamandes ; ici les affinités naturelles et les traditions princières l'emportaient sur les manœuvres politiques, et c'était parmi les grands bourgeois, non chez les petites gens, que le prince voisin prenait ses amis.

De longue date, les deux partis qui divisaient la France comptèrent à Tournai quelques adhérents. En 1414, le roi se plaignait de ce que plusieurs du bailliage de Tournai fussent « en la compagnie du dit de Bourgogne, ses adhérons, confortans et favorisans, qui murmurent, font monopole, et s'efforcent de séduire le peuple {2) w. D'autre part, l'accusation lancée publiquement à deux reprises, contre les principaux de la commune, d'avoir vendu la ville à Jean sans Peur , révèle l'existence d'une coterie de mécontents qui se rattachait aux armagnacs. Mais les divisions dont il sera parlé plus tard n'apparaissaient pas encore; la

(1) On dut défendre, le 6 juin 1413, « les chaperons de livrée et parures semblables l'une à l'autre» (Publications). La prédication de Pavilly semble avoir été la seule tentative de propagande bourguignonne parmi le peuple

(2) Ext. anal., i p. 108.

masse restait inerte, et se laissait diriger par MM. de la Loi.

A défaut de partis politiques, notre commune offrait, comme on Ta vu, des catégories sociales, ennemies depuis des siècles et d'autant mieux disposées à servir de cadre aux factions que l'influence bourguignonne ne les pénétrait pas au même degré. Les nombreux gentilshommes qui avaient ici leurs hôtels, flamands ou hennuyers pour la plupart, tenaient le parti du duc. La haute bourgeoisie penchait du même côté; alliée par de nombreux mariages avec les nobles du voisinage, propriétaire de fiefs en Flandres et notamment dans les châtellenies de Lille et de Douai, ainsi qu'en Hainaut, elle subissait en outre le prestige de la Cour brillante qui commençait d'attirer tout ce que les Pays-Bas comptaient de nobles, de riches, de lettrés, d'artistes. Maître, avec son beau-frère de Hainaut, de toutes les voies commerciales qui aboutissaient à Tournai, le duc tenait nos marchands dans une étroite dépendance. Seuls, les gens du commun lui échappaient. Avec ses idées simples et fortes, et sa foi naïve en la personne royale, le peuple n'admit jamais les arguties des manifestes bourguignons. Les égards, les précautions, les concessions de la municipalité pour un prince qui levait sa bannière contre celle du roi, lui faisaient l'eflet d'une trahison. D'autre part, si les grands bourgeois courtisaient le duc de Bourgogne, si celui-ci favorisait leur oligarchie, c'en était assez pour que les petits fussent dans le camp des armagnacs. On pourrait à ce point de vue établir un curieux contraste entre l'enthousiasme des gens de métier pour la cause royale en cette occasion, et la tiédeur qu'ils avaient marquée dans les anciennes luttes de la couronne contre les Flamands, au temps de Courtrai et de

Roosebeke, quand la chevalerie française était aux prises avec les communes.

Au mois de mai 1417, le duc de Bourgogne leva une armée, et s'adressa aux villes françaises pour les rallier à son parti. Il leur demandait de l'aider dans son entreprise, de le recevoir lui et ses troupes, de lui procurer contre argent des vivres et ce dont il aurait besoin, et d'autoriser leurs marchands à fournir ses armées en campagne; en retour il leur offrait sa protection, 'e commerce avec ses Etats et le maintien de leurs institutions politiques.

Les Consaux lurent les lettres patentes du duc le 8 juin ; ils avaient reçu peu de temps auparavant des lettres closes du roi et la copie des réponses de Charles VI aux réclamations de son cousin (1); ils avaient pris des informations à Amiens et reçu une lettre de Reims (2), deux villes gagnées au parti bourguignon; mais ils n'entendaient point délibérer sur cette grave affaire en l'absence de l'évêque, dont on connaît la haute situation politique. Au retour de celui-ci, le 19 juin, se réunirent à l'évêché, pour un premier échange de vues, l'abbé de Saint-Martin, le chapitre, les fonctionnaires du bailliage et les chefs et conseillers de la commune. Ces derniers avaient des instructions fort prudentes : ils devaient « entendre les avis et, après, dire pour la ville — afin d'être plus

(1) Comptes d'entremise de 1417. Dons, grâces et courtoisies.

(2) Ibid. Voyages : Jean Fournier se rendit au mois de juin à Amiens pour savoir comment le magistrat s'y était « ordonné et déterminé d'aucunes choses contenu dans les lettres qu'on disait avoir été envoyées par monseigneur de Bourgogne ».

sage et d'y aviser — que la dite besogne est bien perplexe, et touchant à la communauté, qu'il est mestier d'en parler à d'autres notables et aussi d'en envoyer es autres bonnes villes qui ont eu pareilles lettres.. Et si, premiers, les dits de l'Eglise et gens du roi n'en veulent dire leurs opinions, ceux de par la ville s'en reviendront, sans rien en dire, r, Si les autres étaient venus dans les mêmes dispositions, il n'est guère surprenant que la réunion de l'évêclié n'ait abouti à rien. Après en avoir rendu compte le suidendemain aux Consaux et aux notables, et leur avoir donné lecture des lettres du roi et du duc, le prévôt Jean Wettin conclut simj)lement « qiiils priassefit à Dieu qu'il nous envoyât paix ^ (1).

On annonça quelques jours après l'approche d'un corps d'armée bourguignon qui allait au rendez-vous d'Arras en passant par Tournai. Quelle réception lui serait faite? Les Consaux décidèrent d'interdire l'entrée de la ville aux gens de guerre, à l'exception des seigneurs voisins et des ambassadeurs ; de leur refuser toute fourniture quelconque; de s'abstenir de toute courtoisie à l'égard des capitaines et d'emprisonner les Tournaisiens enrôlés dans cette armée et coupables de quelque méfait. En même temps toutes les mesures étaient prises pour assurer la garde de la ville. Dès ce moment. Tournai se classait à part (2).

Le torrent passa, frôlant nos murs et dévastant les environs. Jean sans Peur, avec six mille chevaliers et écuyers, et trente mille archers, marchait sur Paris. Le 13 septembre, il passa la Seine à Meulan; le 16, il mit le siège devant la grosse tour de Saint-Cloud ; dix

(1) Consaux, 8, 19 et 21 juin.

(2) Ext. anal., i. 134, 135.

jours après, la vigoureuse défense du Connétable le forçait à la retraite. Au moment de l'attaque, un mandement royal ayant requis les arbalétriers tournaisiens, les assemblées paroissiales se prononcèrent pour l'obéissance, tout en faisant représenter au roi combien il serait difficile à la compagnie de parvenir à destination ; un contre-ordre arriva bientôt ( 1 ) .

Ayant manqué Paris, le duc s'occupa d'asseoir sa domination sur le reste de la France. De son « ost devant Montlhéry », il adressa un nouveau manifeste aux villes et envoya une mission politique dans le nord. La qualité des personnages qui composèrent celle-ci en dénote assez l'importance : c'étaient Jean de Roubaix, Guillaume de Bonnières, gouverneur d'Arras, et Robert Lejeune, bailli d'Amiens (2). Comme un émissaire tournaisien suivait l'armée bourguignonne pour rendre compte des opérations militaires, les ambassadeurs lui remirent une lettre pour la ville, demandant, exigeant au besoin d'être reçus, et qu'on leur garantît la sûreté de leurs personnes. Les Consaux commencèrent par refuser nettement. « Plutôt que d'encourir l'indignation du roi, dirent-ils, et de faire chose dont nous puissions être notés dans l'avenir, mieux vaut attendre le péril et aventure ; car nous n'avons pas le droit de recevoir une telle ambassade et ne pourrions d'ailleurs faire ce qu'elle demanderait » (3).

(1) Lettres du 13, du 16 et du 28 septembre (Chartrier).

(2) Jean, seigneur de Roubaix et de Herzelles, né en 1368, mort en 1440, conseiller et premier chambellan du duc, garde du château de Lille, gouverneur de Blaton et de Feignies, chevalier de la Toison d'Or, fut l'un des principaux personnages de la Cour de Jean sans Peur et de Philippe le Bon; son portrait, par Van Eyck, se trouve au musée de Berlin. — Guillaume de Bonnières, époux d'Ysabelle de Ghistelles, mourut en 1423.

(3) Ext, anal., 1. 1 p. 137.

Les ambassadeurs, qui n'entendaient pas lâcher prise, envoyèrent Grard de Quinghien, seigneur de Hem, personnage très répandu à Tournai, et le trésorier Guy Guilbaut pour réitérer leur demande, en y joignant l'assurance qu'ils ne voulaient rien dire « fors pour le bien du roi et du royaume « . Le sire de Roubaix lui-même vint parlementer oiRcieusement. Cependant les Tournaisiens avaient dépêché un messager à l'évêque, qui se trouvait à Roulers, pour le consulter et le prier de hâter son retour (I).

A cette heure, la résolution des Consaux n'avait pas iiéchi; s'ils s'adressaient à l'évêque, c'était pour trouver un moyen d'éconduire poliment la mission. Mais ils trouvèrent à l'évêché des dispositions peu favorables à leur plan ; le conseiller du duc Jean « ne prenait point bien en gré la dite requête » et ne se souciait pas de la présenter aux envoyés de son maître. Cependant il consentit à leur transmettre les désirs des Tournaisiens, à condition de s'appuyer sur un texte écrit et d'être accompagné d'une délégation des Consaux (2). Par suite de cet arrangement, le prévôt Wettin, le mayeur Jacques Delepierre et le conseiller Grigny se rencontrèrent le lendemain avec les ambassadeurs au château d'Honnevain (3). Le prévôt, appuyé par l'évêque, exposa les motifs qui s'opposaient à ce que la mission fut reçue; mais loin de les faire admettre, nos députés furent eux-mêmes pris au piège et revinrent convertis. Aux assemblées paroisî^iales réunies le 16, la question fut posée en des termes qui révèlent le

(1) Quinghien et Guilbaut vinrent le 11 (Ext. anal.). Roubaix, le 12 (Comptes d'entremise. Présents de vin). — C'est aussi le 12 que revinrent de Roulers les messagers envoyés à l'évêque (Ibid., voyages).

(2) Consaux, 14 octobre.

(3) Propriété de Pévêque, à une lieue de Tournai sur la route de Templeu^e.

revirement : " Si on baillerait aux ambassadeurs entrée en cette ville pour exposer leur cbarge, mêmement que par leurs lettres ils disent qu'ils sont envoyés ici de par monseigneur de Bourgogne pour le bien, honneur et profit du roi, de son royaume et de la chose publique r> (1). Au nom de la paroisse de Notre-Dame, qui opinait la première, le prévôt ^^^ettin lui-même déclara " qu'il leur plaisait bien que les ambassadeurs fussent reçus et expédiés, toitjour-s eux demeurant vrais et loyaux sujets du roi ". Les organes des autres paroisses parlèrent de même, mais tous ajoutèrent que le peuple voulait assister à l'audience (2) .

Les ambassadeurs arrivèrent à Tournai le 28 et se présentèrent le lendemain à l'hôtel de ville. Figuronsnous la scène. La halle des Consaux était précédée d'une cour, que dominait le perron du grand escalier — la pierre — endroit véritablement sacré, siège par excellence du pouvoir communal. C'est du haut de ce perron que les ambassadeurs devaient parler au peuple. Tout en accordant la puljlicité qu'on avait réclamée, l'autorité communale ne négligea aucun moyen pour écarter le péril inséparable des assemblées populaires. Le peuple fut admis dans la cour, que les premiers arrivés eurent bientôt fait de remplir ; alors, pour éviter toute communication avec la foule du dehors, les portes furent fermées et gardées. En ville, comme on craignait des troubles, le guet occupait les principaux postes : halle-aux-draps, beffroi, pont-à-pont, Bruille, bourdon Saint- Jacques. Les degrés de l'escalier furent garnis par les soixante-quatre membres des Consaux.

(1) Consaux, 15 octobre.

(2) Consaux, 16 octobre : « Et veulent les paroisses et toute la communauté estre présents et ouir ce que lesdits ambassadeurs voudront dire et requérir ».

Sur le perron, contre la porte delà grande halle, étaient assis l'évêque entouré de chanoines, et le bailli ; devant eux les illustres ambassadeurs, appuyés à la balustrade pour s'adresser au peuple (1). Le sire de Bonnières parla. Son discours n a pas été relaté dans le procèsverbal, mais on peut facilement en deviner le sens : diatribe contre les armagnacs, énumération des bienfaits que le duc de Bourgogne procurerait à la France. Il conclut en déposant le texte écrit des propositions bourguignonnes. La séance fut levée là-dessus, lesTournaisiens ayant demandé quelques jours de réflexion (2).

Or le lendemain, tandis que les Consaux se mettaient à la besogne, on annonça l'arrivée d'envoyés du roi et de la ville de Paris, venus « pour fait contraire à l'ambassade des dits seigneurs de Roubaix et autres ^ . C'étaient M'' Pierre Lagode, conseiller du roi (3) et Henri de Monstreul, agent de la ville à Paris. Voilà nos gens pris entre deux feux. Une démarche faite à Lille pour supplier les ambassadeurs de prolonger le délai, à raison de ce contre-temps, n'aboutit qu'à obtenir, pour dernière date, le dimanche 7 novembre (4).

(1) Consaux, 28 octobre : « le peuple en grand nombre est ans par bas en le halle jusques as portes, les consaux estans sur les degrés de le montée, monseigneur l'évesque et pluseurs canonnes et monsieur le baillif assis sur sièges devers le halle ; et contre ledite pierre furent remonstrées pluseurs coses de par ledit monseigneur de Bourgogne », Les ambassadeurs se tenaient « à le poye de le pierre pour estre oys par le peuple ». Avant l'arrivée des ambassadeurs, il y eut un incident : Jacques Coure, retour de Paris, fut capturé par le sire de Roubaix; mais la ville obtint sa délivrance immédiate.

(2) Consaux, 29 octobre. Ext. anal., i p. 139.

(3) Avocat au Parlement, fut décapité par les bourguignons eu juin 1418 (Tuetey, op. cit. p. 100 note 3).

(4) Willeries et le chanoine Sacquespée demandèrent de proroger le delà « à un autre bien long jour », pour que les envoyés du roi et de la ville de Paris fussent partis. (Comptes d'entremise, voyages). Consaux, 3 novembre : Willeries fait rapport.

Alors il fallut aborder le fond de l'affaire, mais nos Consaux trouvèrent encore une tangente. Comme le comte de Charolais avait mandé l'évêque à Bruges, où il réunissait les communes flamandes en congrès, c'était l'occasion de causer un peu. ^^'ettin, Delepierre et Willeries furent chargées de négocier avec le jeune prince, que Tournai avait si bien fêté en 1415, et avec les représentants des villes flamandes. On leur recommanda d'acquérir des amis, sans épargner l'argent, et de ne point obliger la ville par un écrit ( 1 ) . Quant aux envoyés du gouvernement, si malencontreusement débarqués, le bailli s'en chargea et leur fit comprendre que leur intervention tomberait mal à propos avant que l'on connût le résultat du voyage de Bruges. On décida de surseoir à les entendre, et, « si aucuns du peuple en parlaient, on les en apaiserait ^ (2j.

A Bruges, les délégués commencèrent par demander du temps; à quoi ils perdirent leurs peines. Alors il fallut déclarer sans réticence que les Tournaisiens entendaient : " demeurer en l'état qu'ils avaient été jusqu'alors, sous l'obéissance du roi auquel seuls ils étaient sujets ». Ne pouvaient-ils pas nonobstant vivre en paix avec le duc? Ainsi posée, la question fut débattue pendant quatre jours. Finalement nos députés oflrirent de verser quatre mille livres tournois, et le comte de Charolais consentit à intervenir auprès de son père « par forme de recommandation », pour qu'il transigeât à ce prix (3) .

Le premier soin de la municipalité tournaisienne — telle était alors, malgré tant d'exemples du contraire,

(1) Consaux, ibid.

(2) Consaux, 4 novembre.

(3) Le voyage de Bruges dura huit jours, soit du 5 au 12 novembre (Comptes d'entremise, voyages). Rapport aux Consaux le 12.

sa fermeté dans le devoir — fut de soumettre aux délégués du gouvernement royal les propositions rapportées de Bruges. Celles-ci leur furent exposées par le conseiller Gilles de Grigny. Il s'agissait, dit-il, d'avoir la paix et d'éviter les maux et inconvénients irréparables qui pourraient s'ensuivre si la ville et ses habitants étaient en guerre et demeuraient en l'indignation perpétuelle du duc de Bourgogne et de son fils ; toutefois la ville n'entendait pas conclure un traité •• dessous la poche », mais bien par l'avis des envoyés du gouvernement. Ceux-ci reconnurent qu'il fallait " passer par ce trou r,. Loin de songer à créer des difficultés, ils avaient reçu pour instructions de se conduire par l'avis des sages hommes qu'ils trouveraient ici. Le conseil du roi était - tout conforté » que cette ville et ses habitants fussent bons et loyaux sujets; eux-mêmes avaient écrit h Paris la bonne obéissance qu'ils avaient trouvée, et le bien qu'ils avaient vu dans le peuple ( 1 ) .

De ce côté donc, point d'obstacle ; restait la Communauté. On avait promis, il est vrai, de ne rien conclure sans son assentiment ; mais fallait-il s'exposer, quand tout allait si bien, à l'intervention de quelques brouillons? Sous des prétextes subtils, l'assemblée des paroisses fut remise à plus tard, quand l'affaire serait bâclée; « et lors leur en serait tant fait, qu'ils s'en devraient tenir contents » .

L'on passa donc à l'exécution. Suivant les pourparlers de Bruges, non seulement le comte de Charolais mais aussi la Ville devait écrire à Jean sans Peur pour solliciter l'arrangement. Deux projets de lettres pré-

(1) Consaux, 12 novembre.

parés par l'évoque et par le prévôt de Saint-Donat (1) furent soumis aux Consaux. Mais sur ce point surgirent des obstacles. D'aucuns ayant objecté les « périls et doubtes qui pourraient être en cette partie ^ , notamment parce qu'on était engagé à ne point répondre au duc sans l'avis de la communauté, les Consaux retournèrent les deux projets (13 novembre). A l'évéché, où se réunirent le soir divers personnages, tels que le bailli, les prévôts, des chanoines, des membres de la Loi, Thoisy déclara que tout le traité était " en voie de rompre et faillir r, si l'on n'écrivait pas, d'autant plus que les lettres du comte et des am])assadeurs bourguignons devaient se référer à celles de la Ville. Deux nouveaux projets furent minutés dans la soirée, et le lendemain les Consaux en adoptèrent l'un, après l'avoir corrigé et soumis aux envoyés du roi (2).

Les délégués tournaisiens allèrent à Gand reprendre les négociations. Dans cette nouvelle entrevue, la finance fut réduite à 3.000 Ib. t., plus 500 pour gratifications diverses, tant aux trois ambassadeurs qu'à d'autres (3). Du côté bourguignon, les engagements furent ainsi précisés : le comte de Charolais écrirait à son père de ne point trouver mauvais que Tournai continuât d'obéir au roi; il le prierait d'ordonner à ses partisans de ne pas molester les habitants de la ville et du bailliage; le duc acquiescerait par lettres aux demandes de son fils; ces conditions remplies, la

(1) Raoul Lemaire, chanoine de Tournai et prévôt de Saint-Donat de Bruges, fut activement mêlé aux négociations entre Tournai et les ducs de Bourgogne.

(2) Consaux, 13 et 14 novembre.

(3) La livre tournois doit être évaluée, d'après les calculs de M. d'Avenel à30frs. environ, si l'on tient compte du pouvoir d'achat des métaux précieux à cette époque.

finance serait due. Le texte des trois documents fut rédigé séance tenante et lu à nos députés. Tournai s'interdit en outre d'envoyer en France du matériel de guerre.

D'autres points furent traités à Gand. Le conseiller Jacques Coure pris, comme on sait, par les gens du sire de Roubaix, n'avait été relâché que provisoirement et sous caution. La Ville demanda sa libération définitive, mais cela ne fut promis que pour le cas où le duc approuverait le traité. On demanda que le bailli put tenir ses plaids à Maire sans être exposé aux attaques des bourguignons, et ceci fut admis. Quant au saufconduit que les deux envoyés du gouvernement royal avaient fait solliciter pour leur retour à Paris, le comte de Charolais ne voulut point s'en mêler (1).

Ces envoyés, la grande affaire terminée, eurent enfin la parole. Ils annoncèrent que le roi et le dauphin désiraient avoir auprès d'eux deux ou trois personnes de Tournai en consultation et demandaient d'écrire à plusieurs villes, telles que Reims et Amiens, pour les exhorter à rentrer dans le devoir. Les Tournaisiens accédèrent en principe à ces demandes; mais ce qui préoccupait davantage nos deux visiteurs, c'était leur retour à travers un pays sillonné de partis bourguignons (2). Une escorte de dix arbalétriers à cheval, commandée par un connétable, les accompagna jusqu'à Laon(3).

(1) Consaux, 21 novembre (Ext., i, 144).

(2) Ibid., 3 décembre (Ext., i, p. 146).

(3) Comptes d'entremise, 1418. Voyages.

§ ni.

LA PSEUDO-RÉGENCE d'iSABEAU DE BAVIÈRE.

Durant ces négociations, les événements avaient marché ; et lorsqu'enfin le traité fut conclu, il ne s'adaptait déjà plus aux circonstances.

La reine Isabeau ayant été reléguée pour ses désordres à l'abbaye deMarmoutiers, Jean sans Peur imagina de s'emparer de cette proie facile et d'en tirer parti. Exhumant une commission royale qu'elle avait reçue temporairement en 1403, il établit, de concert avec elle, une régence, en opposition au gouvernement de Paris. La pseudo-régente fut installée à Troyes, eut une chancellerie, un parlement siégeant à Amiens, auquel devait ressortir le bailliage de Tournai, enfin des fonctionnaires qui furent mis en lieu et place des titulaires réo^uliers. Le manifeste de la reine daté de Chartres le 13 novembre, parvint ici le 20 de ce mois sans que la commune jugeât à propos d'y répondre ; mais bientôt un grave incident fit comprendre que l'on entrait dans une nouvelle série d'embarras.

Un des premiers actes de la régence fut de donner le bailliage à Gossuin de Lannoy. Il convient ici d'ouvrir une parenthèse, car les Lannoy jouèrent un rôle si actif dans la politique tournaisienne de Jean sans Peur qu'il faut les faire connaître, ainsi que les titres qui les désignaient au choix d'un maître si habile. Leur berceau n'était qu'à trois lieues de Tournai, et ce proche voisinage les avait mis, quoique flamands et

vassaux du château de Lille, en relations suivies avec cette ville; ils y séjournaient, y avaient des propriétés et des parentés nombreuses. Robert, sire de Lannoy, épousa en 1353 la fille de Gontier de Galonné, capitaine des Tournaisiens à Buironfosse; son frère Hugues mourut à Tournai en 1410 ; leur cadet Gilbert, seigneur de Santés, fonda une branche qui éclipsa l'aînée par son extraordinaire illustration. En celle-ci, la maison de Bourgogne trouva des serviteurs hors ligne : bons gentilshommes, pas trop grands seigneurs, et préparés aux occupations sérieuses par cette forte éducation que l'un d'eux, Gilbert, a décrite. Les Lannoy étaient tout indiqués pour implanter à Tournai et dans le Tournaisis l'influence bourguignonne ; ils l'y personnifièrent pendant longtemps, et, à ce titre, s'attirèrent des haines vigoureuses qui éclatèrent en plus d'une occasion. Le principal rôle fut tenu par Hugues, gouverneur de Lille et plus tard maître des arbalétriers de France; Gilbert le célèbre voyageur, n'apparut ici que rarement; Baudouin, dit le bègue, se chargea de Mortagne, et Gossuin fut bailli de Tournai- Tournaisis ( 1 ) .

Promu à ces fonctions par lettres de la régente et du duc de Bourgogne, des 13 et 19 novembre, Gossuin ne se risqua pas d'emblée à Tournai, mais alla conter la chose à l'évêque, qui résidait alors à Wasemmes, en ajoutant « qu'il y avait gens d'armes près de ci, qui

(1) De Gilbert de Lannoy, chevalier, seigneur de Santés, et de Catherine Gobert de Molembais naquirent : l» Agnès, épouse de Jean de Roubaix, dont il a été question ci-dessus ; 2® Hugues, seigneur de Santés, gouverneur de Lille, grand-maître des arbalétriers de France, stathouder de Hollande, chevalier de la Toison d'Or, mort en 1456 ; 3° Gilbert, le voyageur, conseiller et chambellan du duc de Bourgogne, chevalier de la Toison d'Or; 4° Baudouin, dit le Bègue, capitaine de Mortagne, ensuite gouverneur de Lille, chevalier de la Toisin d'Or; 5° Gossuin, bailli de Tournai-Tournaisis. (Communication de M. le comte P. du Chastel de la Howarderie).

l'entendaient aider. « Quand l'évêque fît part de cette nouvelle aux Consaux, ceux-ci pensèrent d'abord à. leur traité, dont ils attendaient la ratification et qui devait écarter de pareils désagréments; ils s'apprêtaient à écrire au comte de Charolais, lorsqu'ils apprirent que ce prince lui-même envoyait une délégation pour faire reconnaître Lannoy (16 décembre) (1). C'est Thoisy qui, en fin de compte, arrangea l'affaire (2). Mais Gossuin n'entendait pas renoncer gratuitement à un emploi lucratif; il exigea que le bailli en fonctions lui versât deux cents florins comptant, cent l'année suivante et encore cent l'année d'après, et s'opposât à toute autre candidature ; autrement " tout se retournera sur la ville et aura-t-on à plein la guerre « (3). Messire Jean de Bains ayant refusé (4), un accord fut conclu à l'évêché ; la Ville prit l'indemnité à sa charge, versa cent florins comptant à l'intrus et promit d'en payer autant pendant deux ans, mais à la condition que le traité négocié avec le comte de Charolais fut ratifié. Là-dessus Lannoy remit à l'évêque ses lettres de nomination (5).

L'affaire du bailliage n'était qu'un prélude. Au commencement de l'année 1418, Philippe de Morvilliers, président du parlement d'Amiens et l'un des plus acharnés bourguignons, demanda des lettres de sûreté

(1) Consaux, 14 décembre. (Ext. anal, i pp. 146 et 147).

(2) Lotard de Willeries, parti pour Gand afin de remettre une lettre au comte de Charolais, reçut à Courtrai l'avis d'aller plutôt à Lille demander à l'évêque d'intervenir (Comptes d'entremise, 1417. Voyages).

(3) Consaux, 23 décembre.

(4) Ibid. 24 décembre. (Ext. anal, i p. 148).

(5) Consaux, 26 décembre. (Ext. anal, i p. 149).

pour venir à Tournai exposer certaines choses qui touchaient — suivant la formule consacrée — au bien du roi, du royaume et de la chose publique (1). L'on s'efforça de reconduire : ne convenait-il pas qu'il attendit le sort des pourparlers engagés par la ville avec le duc? C'est ce que l'évêque tâcha de lui faire entendre, mais le président avait son idée. Il prétendit que " cette ville était cause qu'on n'avait point combattu les Anglais et que les autres bonnes villes j prenaient exemple ^ (2) : manière d'arranger les choses bien conforme à la thèse de Jean sans Peur, qui se disait empêché d'arrêter l'invasion étrangère par le mauvais vouloir du gouvernement. Cependant Thoisy obtint deux concessions : P que Morvilliers n'insisterait pas pour ses lettres de sûreté, mais viendrait à Tournai sur sa parole et celle d'Eulard Des Aubeaux, l'un des principaux chanoines; 2" qu'il parlerait, non pas au peuple, mais seulement aux Consaux, les eswardeurs j compris. En relatant son entrevue avec le président. Des Aubeaux confia qu'il avait vu entre les mains de celui-ci deux commissions, l'une relative à l'aide annuelle de six mille livres, et l'autre à la monnaie. C'était donc à l'argent du roi que s'en prenait la régente (3).

(1) Consaux, 11 et 13 janvier (Ext. anal, i p. 149). Philippe de Morvilliers, d'abord avocat au Parlement, banni de Paris lors de la conspiration de 1410, fut chargé de présider le Parlement établi par Jean sans Peur à Amiens, et nommé, le 12 juillet 1418, premier président du Parlement de Paris. Le bourgeois de Paris en fait un portrait peu engageant : c'était, dit-il, « le plus cruel tyran qu'homme eût oncques vu à Paris... » (Tuetey, op. cit. p. 159).

(2) Lotard de Willeries vit Morvilliers à liille le 13 et fit rapport le 14 ; il repartit le même jour pour Lille et fit un second rapport le 15. (Consaux et Comptes d'entremise de 1418. Voyages). Les Anglais, débarqués en Normandie le l»'" août 1417, juste au moment où Jean sans Peur engageait la guerre civile, avaient fait de rapides progrès.

(3) Consaux, 15 janvier. Eulard de Hingettes des Aubeaux serait le fils de Jean de Hingettes, seigneur des Aubeaux à Bondues, et de Marie de Recourt.

Quant aux lettres de sûreté, les Consaux persistèrent dans leur refus : ils n'entendaient donner au président aucune garantie directe ou indirecte s'il s'aventurait à Tournai* Mais n'y avait-il pas d'autres moyens de s'expliquer, soit par correspondance, soit par ambassade, soit par l'entremise de 1 evêque ? Si l'obstination du président ne pouvait être fléchie, on décida de le prier — cent livres tournois à l'appui — d'attendre, pour dire son dernier mot, le retour du gouverneur de Lille, Hugues de Lannoy, qui était auprès du duc. Lotard de Willeries porta ces propositions (17 janvier) (1).

L'évoque revint de Lille en même temps que Willeries et manda les principaux personnages de la commune pour leur dire que Morvilliers ne voulait rien entendre et, si l'on refusait de le recevoir, exécuterait sa commission (2). Communiquées sans désemparer aux jurés et aux échevins, ces nouvelles firent l'objet d'une délibération à laquelle fut appelé le bailli. Messire de Bains n'exerçait pas personnellement les fonctions en ce moment et, grâce à cette circonstance, put donner son avis " comme privée personne « . Au point où en étaient les choses, dit-il, pour éviter de grands maux, le plus sage était de recevoir Morvilliers, mais en lui attribuant la qualité de messager^ et amhassadeii7' du roi — ne l'était-il pas d'une régence soi-disant instituée par Charles VI? Cette déclaration importait beaucoup, puisqu'elle couvrait en quelque sorte la ville vis-à-vis du gouvernement. Jurés et échevins décidèrent que Morvilliers serait entendu et tenu en sûreté. Les eswardeurs et les VI, réunis peu après, se conformèrent à cette décision (3).

(1) Consaux, 15 et 17 janvier.

(2) Consaux, 18 janvier.

(3) Ibid.

Quelques jours s'écoulèrent : le temps apparemment de laisser arriver Lannoj. Le 27, lui et Morvilliers firent leur entrée, le premier avec dix-sept cavaliers, le second avec neuf; ils s'installèrent à l'hôtel du Cerf sur le grand marché, aux dépens de la ville, qui tint à les défrayer « pour son honneur et afin qu'ils fussent plus gracieux et aimables » . Le lendemain arrivèrent deux autres grands personnages : Gilbert de Lannoy et le sire de Roubaix (1).

Le centre des négociations ne fut pas l'hôtel-de- ville, mais bien l'évêché. C'est là, « en la chambre de parement », qu'une députation de la Loi, composée des prévôts, de quatre jurés, de trois échevins, de quatre eswardeurs et d'un des VI entendirent le 28 les ouvertures faites au nom de la reine et du duc de Bourgogne (2). A la sortie, les délégués se rendirent à l'hôtel d'Enguerrand de Sotenghien près de la halleaux-draps, où se tinrent, entre les réunions de l'évêché et les séances des Consaux, les conciliabules de la haute bourgeoisie (3).

Le 29, les Consaux s'assemblèrent pour entendre le rapport de leurs députés. Les choses relatées par ceux-ci, " moult grosses et grandes, qui touchaient grandement au roi et à sa seigneurie et au bien du royaume ^s ne sont pas consignées dans le procès-

(1) Comptes d'entremise, 1418. Frais, dépens, etc. Présents de vin. L'hôtel du Cerf situé sur la Grand'PIace occupait le centre du terrain compris entre le réduit des Dominicains et la Halle aux-draps.

(2) Consaux, 29 janvier.

(3) Comptes d'entremise de 1418. Frais, dépens, etc. « A Enguerrand de Sotenghien, pour frais faits en sa maison par les chefs et autres de la loi et officiers de la ville..., par aucuns jours qu'ils furent et se tinrent ensemble pour le fait des ambassadeurs de la reine, et aviser au traité que on eut à eulz r.. — Id. « par trois jours qu'ils se tinrent ensemble au revenir de devers monseigneur 1 evesque et lesdis ambassadeurs, où ils avaient esté pour avoir avis ♦».

verbal; elle consistaient vraisemblablement en une injonction d'adhérer à la régence. Au cours de la séance, l'on vit entrer Lannoy et Morvilliers. Sans doute les dispositions de l'assemblée leur déplurentelles, car Morvilliers objecta que le rapport des délégués n'avait pas été complet et ne pouvait servir de base à une délibération. Il proposa d'exposer luimême l'aifaire devant une assemblée plus nombreuse. Mais, l'instant d'après, le procureur général Cathine étant venu dire que l'évoque avait une combinaison à proposer, six membres furent chargés d'en prendre connaissance, dans l'espoir que ce serait un moyen de maintenir le statu quo ( 1 ) . Les allées et venues recommeiicèrent entre l'évêché et l'hôtel de Sotenghien et la formule de Thoisy fut adoptée. En quoi consistait-elle?

Le duc accorderait délai jusqu'à Pâques pour se prononcer sur le principe de l'adhésion au parti de la reine, moyennant finance de trois mille couronnes, somme qui serait imputée sur la composition (2), dès que la Reine aurait " puissance et obéissance ^ ; la ville demeurerait en paix et son commerce libre.

Quand donc, le lundi 31 janvier, une assemblée nombreuse, composée des Consaux et de notables, se trouva réunie à l'hôtel-de-ville pour entendre Morvilliers, le procureur-général Cathine raconta ce qui s'était passé depuis l'avant- veille. Pour contenter les assistants, on leur assura que les Consaux feraient pour le mieux et les consulteraient au besoin. Il n'y eut pas d'opposition ; les eswardeurs, qui n'avaient pas eu part aux pourparlers, furent chargés de prendre

(1) Consaux, samedi 29 janvier. Furent délégués les prévôts (Wettin et Saint-Génois), le mayeur de la cité (Delepierre), celui des eswardeurs Cathine et Jehan de Willeries, ce dernier pour les vi.

(2) On appelait ainsi l'aide annuelle de 6.000 Ib.

connaissance du texte projeté et de l'amender au besoin (1). Ce jour même les signatures furent échangées et les ambassadeurs quittèrent la ville.

La convention conclue entre Hugues de Lannoy et Philippe de Morvilliers, « ambassadeurs de la reine, pour et au nom du roi et de la dite dame w d'une part, et le clergé, les prévôts, jurés, échevins, eswardeurs, bourgeois, et habitants de Tournai, d'autre part, ne manquait pas d'analogie avec le traité négocié quelques mois auparavant sous les auspices du comte de Charolais. Elle réservait la situation politique, ce qui était la raison même des sacrifices consentis (2). Elle fixait à trois mille écus la rançon de la loyauté tournaisienne, mais cet argent pouvait revenir un jour ; et comme cet engagement se substituait à celui contracté envers le duc de Bourgogne, le compte soldait finalement en bénéfice, n'était le délai très court — Pâques (27 mars) ou le premier mai — au delà duquel tout serait à recommencer. On peut regretter les formules obséquieuses et les vagues promesses insérées dans le traité de la part des Tournaisiens (3). Mais si l'on tient compte des difficultés locales et de la défection de tant d'autres; si l'on

(1) Consaux; 31 janvier. Dans la communication adressée à l'assemblée du 31 on insista sur ce que la finance serait faite au duc de Bourgogne « sans ad présent diminuer le paiement et l'assignatich du roi ». Les eswardeurs examinèrent le projet durant l'après-dîner.

(2) Les dessus nommés ont temps et délay de respondre auxdites requestes qui leur ont esté faictes, c'est assavoir de donner assistance et obéissance, conseil confort et ayde à la dite dame, jusques à Pasques communiaulx prochain venant. (Ext. anal, i p. 153 où l'on trouve le texte complet du traité).

(3) « Ils ont espérance en Dieu que, audit jour de Pasques, ils répondront tellement auxdites requestes qu'elle les aura pour recommandez, car à ladite dame ilz voldront toujours faire plaisir, comme à leur souveraine dame », (Ext. anal., loc. cit.).

considère que deux des meilleurs diplomates de Jean sans Peur, Thoisj et Lannoj, s'étaient mis en frais d'habileté pour arracher ces concessions, ce fut peu de chose assurément.

On a remarqué que, dans cette affaire, l'hôtel-deville ne fit qu'entériner les résolutions prises en divers conciliabules. Mais il y a plus : au traité principal, relaté ci-dessus, et que de bons Français pouvaient à la rigueur avouer, en fut joint un autre, signé par les prévôts seuls, qui ne paraît pas avoir reçu la môme publicité, et constituait une grave insubordination. En voici le texte :

Les prévôts de Tt urnai ont promis à Messieurs les ambassadeurs de la reine qu'ils tiendront et feront tenir en arrêt en la dite ville jusques au premier jour de mai prochainement venant, les deniers appartenant au roi, à cause des VI mille frans, sans en faire délivrance à quelque personne que ce soit. Et aussi ne feront, ni pourchasseront être fait cependant aucune chose au préjudice des requêtes faites de par la reine pour et au nom du roi son seigneur; et feront leur loyal pouvoir que les choses, jusques au dit jour, demeurent en l'état qu'elles sont. Item et semblablement le maître de le monnaie a promis qu'il tiendra et fera tenir en arrêt par devers lui jusques au dit jour les deniers appartenant au roi à cause de la monnaie, sans en faire délivrance à quelque personne.

Item, et messieurs les ambassadeurs ont promis que, jusques au dit premier jour de mai, ils surserront de faire et faire faire arrêts et autres contraintes contre les dits de Tournai et de Tournaisis par vertu djes mandements qu'ils ont de la reine et de monseigneur de Bourgogne et. aultrement. Seront et demeureront lesdits de Tournai et de Tournaisis, marchands et autres, cependant en tel état comme ils ont été jusques à ores.

En témoin de ce, cette cédule est signée des seings manuels de Messieurs les ambassadeurs.

Fait et écrit le darrain jour du mois de janvier l'an mil II IPX VU.

[signé) Hue de Lannoj Morvillier.

Cette seconde convention (1), contraire aux déclarations faites à l'assemblée des notables, confisquait les droits de la couronne. Si l'on en recherche la raison, on la trouve dans l'opinion, universellement répandue, que Jean sans Peur serait bientôt le maître.

Un des premiers soins de la commune, sitôt la négociation terminée, fut d'envoyer au gouvernement un rapport justificatif. Comme c'était carême prenant, il parut bon d'expédier trois cents livres de poisson à l'intention du Grand-Conseil (2) .

Malgré les relations officielles demeurées correctes, il n'est pas douteux que la défiance se fut introduite entre la commune de Tournai et les ministres de Charles VI. D'aucuns l'excitèrent. En effet le succès relativement considérable des ambassadeurs de la reine donna un regain d'activité au parti qui combattait à Tournai l'influence bourguignonne. Et, cette fois, ce ne fut pas un éclat comme l'affaire des brevets, mais une campagne insidieuse de rapports et de correspondances destinée à éveiller les soupçons du gouvernement. Le chef du complot était Jacques Coure.

Armagnac décidé, comme on sait, et comme tel

(1) Ce texte, inséré au registre aux délibérations des Consaux à la date du l^i" février, ne fut certainement pas connu du public.

(2) Un messager fut en voyage durant seize jours en février, pour porter à Henri de Monstreul, agent de la ville de Paris, un rapport sur l'ambassade de Morvilliers (Comptes d'entremise, 1418. Voyages). — ««A Jehan de Bury, pour un tonniel de cras pisson à lui accaté par l'ordonnance desdis consaulz, lequel fut envoyé à Paris, et là départi, distribué et présenté pour le bien et honneur de ledite ville à plusieurs de nosseigneurs du conseil du roy et autres à qui il sembla estre bon, nécessaire et prouffetable et le mieulx employé, 11 Ib. t. »

signalé aux Ijoiirguignons, qui ne nianquèrent pas une occasion de le mettre en lieu sur, il s'était rendu à Paris lors de la première ambassade bourguignonne (octobre 1417) ; et ce n'est pas pour rien, apparemment, que le sire de Roubaix le fit capturer au retour. Cette fois, instruit par l'expérience, il ne se risqua plus sur les grands chemins, mais expédia, tant au connétable et au chancelier qu'à des seigneurs de moindre importance, des rapports contenant " de mauvais et triceux langages au déshonneur de la ville ^ et incriminant les magistrats et plusieurs notables. Coure avait des complices, gens de loi comme lui : Jean Dauchy, Jean Martin, le procureur Robert d'Aubignj, d'autres encore (1).

L'on eut vent de l'affaire à l'hôtel-de-ville quelques jours après la signature du traité (7 février). Coure fut suspendu de ses fonctions de conseiller, puis arrêté. Une enquête fut ouverte contre lui et ses complices par l'autorité communale de concert avec le bailli. Mais le prévenu ayant interjeté appel au Parlement, le gouvernement ouvrit une contre-enquête qui devait porter moins contre l'accusé que contre les accusateurs (15 avril). La débâcle des armagnacs interrompit ces procédures. Les deux principaux prévenus. Coure et Dauchy, réussirent à s'échapper, le premier de la prison du beffroi, le second de la Conciergerie de Paris, au moment où la victoire des bourguignons les mettait en péril (£).

(1) Consaux, 7-21 février : Coure prétend que le procureur-général Cathine est « son haineux ». Jean Martin se déclara prêt à répondre devant la justice communale (21 février). Jean Dauchy invoqua le privilège de clergie (21 mars).

(2) Coure s'enfuit le 13 février, mais fut repris avant la fin du mois. Ayant interjeté appel, son affaire fut fixée au 15 avril; mais elle fut remise, et il réussit à s'échapper de prison le 20 juin (Consaux, 31 mars et Ext. anal, i

Tandis que les partisans de Jean sans Peur faisaient de rapides progrès dans toute la France, ils resserraient le cercle autour de Tournai. L'on n'a pas oublié l'importance de la place de Mortagne pour la liberté du commerce. Ce château, qui faisait partie du douaire de Jacqueline de Bavière (1) avait cependant pour capitaine un armagnac nommé Jean Herman, l'un des correspondants de Jacques Coure. Jean sans Peur y avisa, et l'on apprit à Tournai, le matin du 12 avril 1418, que Mortagne venait d'être pris et son capitaine fait prisonnier (2). Des renseignements recueillis sur place établirent que c'était Baudouin dit le Bègue de Lannoy qui avait accompli cet exploit, accompagné de gentilshommes de Lille et du Hainaut. Tournay, héraut de la ville, s'étant rendu à Mortagne, sut de la bouche môme de Lannoy que la prise était faite de l'aveu de la reine et de madame de Hainaut, et — comme toujours — pour le bien du roi. Plein de bonnes dispositions à l'endroit des Tournaisiens, le nouveau châtelain protesta qu'il n'entraverait nullement le commerce. Mais il n'y avait pas à s'y tromper, c'était un danger de plus.

Le premier mai — conformément au texte secret, car il n'est plus question de la date de Pâques inscrite dans la convention principale — on devait

pp. 157, 158), — Dauchi s'évada de la Conciergerie avant l'entrée du duc de Bourgogne à Paris, probablement durant les troubles de juin (Ext. anal. I p. 168). — Pour la contre-enquête ouverte par le gouvernement royal, cf. Consaux, 15 avril (Ibid., i p. 162).

(1) Chartes des comtes de Hainaut, publiées par Léop. Devillers. Lettres du 14 avril 1417.

(2) Ext. anal, i p. 161. Le l*'^ février, Herman avait demandé du secours à la ^/ille, mais on tit la sourde oreille.

donner à la reine une réponse formelle. Or les évènements prévus n'étaient pas arrivés; le roi demeurait aux mains des armagnacs; les scrupules des loyaux Tournaisiens restaient debout. L'idée vint, naturellement, de prolonger le provisoire créé par la convention du 31 janvier et, dès le 28 avril, une assemblée de notables s'y rallia (1). Mais après quelques jours de pourparlers, pendant lesquels le statu qito fut maintenu, il parut impossible d'éviter une nouvelle visite de Morvilliers, accompagné cette fois du sire de Bonnières (2). Les deux ambassadeurs descendirent à l'évêché (9 mai) ; d'autres grands personnages : Jean de Luxembourg, l'évêque d'Evreux, le sire de Roubaix, Hugues et Gossuin de Lannoy étaient venus aussi (3), bref tout un état-major bourguignon.

Les Consaux ayant délégué les chefs et deux membres de chaque collège (2), des conférences s'ouvrirent le 10 après-midi, en la chambre de parement de l'hôtel épiscopal, par un discours de Morvilliers.

Le président réitéra la question qu'il avait posée au mois de janvier : '^ La reine ayant pouvoir et autorité de par le roi, pour l'occupation de sa maladie, entendu le petit et jeune âge de monseigneur le dauphin,

(1) Dans cette assemblée Grigny exposa que l'inteniion des Consaux était « de non obliger le ville, ne de faire quelque lien, aliance, promesse, obligation ne chose aucune dont on puist estre reprochié ne noté au temps advenir, mais demorer en vraye obéissance au roi, tenant le main droite, comme loyaux subjets à lui doivent faire ; en eulx signifiant que, le jour de may passé, on se prengne warde que on ara à faire de aler hors de ceste ville ». L'assemblée s'en remet aux consaux, «toujours tenans le main droite au roy, en son obéissance «. (Consaux, 28 avril).

(2) Willeries se rendit à Lille (30 avril-4 mai) pour obtenir la prorogation du sur état; il fut répondu qu'on en parlerait au conseil le jeudi suivant (5). — Ensuite on lui fit savoir que Morvilliers devait être reçu à Tournai (Comptes d'entremise. Voyages).

(3) Comptes d'entremise. Présents de vin.

et que le royaume était gouverné par gens de petit état qui ne pouvaiont aider eux ni autrui ^, les Tournaisiens voulaient-ils donner à la régente obéissance, conseil, confort et aido^ Ensuite il énuméra les motifs qui devaient, à son gré, déterminer la réponse : notamment la main-mise du comte d'Armagnac sur le le roi et le dauphin, et l'exemple des prélats, barons, chevaliers, écuyers, bourgeois et gouverneurs de plusieurs bonnes villes, tant de la langue d'oc que de ^^cardie, qui adhéraient au parti do la reine. Le lendemain rapport fut fait aux Consaux sur cette séance, et ils délibérèrent. Les ambassadeurs, accompagnés d'Hugues de Lannoy, s'étant rendus en halle pour recevoir la réponse, apprirent de la bouche du prévôt Jean Wettin que les Tournaisiens entendaient demeurer, comme vrais et loyaux sujets du roi, en leur état ancien et ne voulaient pas répondre aux demandes, mais bien " aviser autre voie de traité ^ . Les chefs et cinq autres délégués furent chargés de reprendre les pourparlers (11 mai) (1)-

Cette « autre voie ?', bientôt adoptée par les ambassadeurs de concert avec les commissaires des Consaux, consista dans la prorogation pour cinq mois du traité du 31 janvier, moyennant finance de trois mille écus (2) payables le premier octobre sur les deniers du roi, et récupérables quand la reine serait « emprès le roi « . La ville obtenait la liberté du commerce — notamment de se fournir de vin en Laonnais — et les gens de guerre qui infestaient le bailliage, devraient se retirer.

Ces préliminaires furent signés le 12 mai et fêtés par

(1) Consaux, 10 et 11 mai.

(2) Comme pour le traité précédent, la Monnaie devait couvrir un tiers de cette finance (cf. Consaux, 31 janvier).

un banquet à riiôtel- de- ville. Mais comme les VI, gardiens des finances communales, refusèrent d'engager leur responsabilité, il fallut convoquer les Trois-Cents. Philippe de Bourghelles exprima leur approbation, ajoutant que si l'on voulait répartir le subside de trois mille écus entre les habitants de la ville, ils étaient prêts à en supporter leur part (1).

Que pensait le Conseil du roi de cet arrangement i Il fit, parait-il, de nécessité vertu. L'argent que les Tournaisiens ne lui versaient plus, il le leur céda, à concurrence de quatre mille Ib., mais en l'aifectant aux travaux de fortification que l'on avait entrepris dès le lendemain de la bataille d'Azincourt. La mesure était doublement habile : d'une part elle assurait à cet argent une destination utile; de l'autre, elle mettait les intérêts de la commune de Tournai en opposition avec les convoitises bourguignonnes. Le président de Morvilliers, qui happa au passage le porteur des lettres de cession, sentit le coup et garda le document (2). Au demeurant les armagnacs n'en avaient plus que pour quelques jours à gouverner la France. Le P^ juin, un messager de Thoisy apporta en grande hâte aux prévôts et jurés, des lettres « faisant mention des nouvelles et de ce qu'on disait être advenu le dimanche par nuit 29 mai à Paris ?' (8) ; et le 3, les consaux se réunis-

(1) Consaux, 12 et 13 mai. Quant à l'exécution du traité cf. ext. anal, i pp. 165 et ss.

(2) Consaux, 3 juin : « Quant au fait du don de un'" frans dont mestre Henry envoyait vidimus, et de la vérification (?) avec copie de le quittance que nous avons à passer, etc., que Jehan Delerue apportoit, icelui Delerue dist que, en passant parmi le ville d'Amiens, mestre Philippe de Morvillier les retint, et si ouvrit ses lettres -. Une commission avait été instituée le 14 novembre 1417 pour •« la réparation, fortification et emparement des murs pietvoyes et alées de le forteresse; le faire bolewerquier pardedens iceux murs, pour y pouvoir aller autour, de pied et à cheval (reg. no 2641).

(3) Comptes d'entremise, 1418. Voyages.

saient pour entendre le récit, envoyé par leur chargé d'atfaires, de la prise de la capitale par Villiers de risle-Adam, de la capture du connétable, du chancelier et des principaux armagnacs (1). Une nouvelle phase commençait.

(1) Consaux, 3 juin. Un messager partit pour Paris le 5, afin d'en savoir plus long, et revint le 15.

Page 1