CHAPITRE PREMIER
Comment ont été découvertes les Ptomaïnes et les
Leucomaïnes.
Il est, je crois, peu de découvertes qui aient été plus imprévues que celles des bases toxiques produites par les microbes ou formées au sein des organes de Tanimal vivant. Avant 1872, époque où je commençais l'étude méthodique des principes dérivés de Taction des bactéries sur les matières d'origine animale, quelques observations isolées, faites comme au hasard, avaient permis, il est vrai, de retirer des tissus ou liquides animaux plus ou moins altérés un certain nombre de matières alcalines ; mais en vertu des théories erronées alors régnante?, on
loïdes, qui tous étaient fournis par le règne végétal. Quant aux animaux, ils ne pouvaient former, pensait-on , que des corps neutres ou acides, comme les principes albuminoïdes ou Tacide urique, tout au plus des composés amidés, tels que Turée, la tyrosine ou la leucine.
Les premières remarques contraires à ces hypothèses avaient été trop incomplètes pour s'imposer aux esprits : chose inattendue, elles avaient surgi d'observations cliniques. Les phénomènes toxiques de la septicémie, des fièvres putrides, du typhus, etc., avaient frappé les médecins. Bonnet les attribuait à la production et à la résorption de sulfhydrate d'ammoniaque dans les plaies ; Persoz, J.-B. Dumas, pensaient qu'il y naissait d^s cyanhydrates éminemment toxiques; d'Arcet, des ferments; Gueterbrock (1838), une sorte de poison alcaloïdique; Stick et Tiersch, des produits extractifs vénéneux indéterminés. Dès 1822, on connaissait par Gaspard et Stick la toxicité des extraits cadavériques. Plusieurs années après, un physiologiste danois, Panum, revenant en 1855 sur cette question, lui faisait faire un progrès sensible en démontrant que la cause des accidents de la septicémie est bien réellement \m poison chimique et non un virus ou un miasme. Il établit que les matières animales, surtout au début de la putréfaction, contiennent des substances douées d'une si grande activité que 12 à 15 milligrammes suffisent à tuer un petit chien. Ce poison, dit Panum, n'est ni volatil, ni destructible par la chaleur de 10&* Il est soluble dans Peau et dans Valcool et vraisemblablement composé de plusieurs matières vénéneuses*.
1. Le premier travail de Panum a paru en langue danoise en 1856 {BiblioUk for Laeger, 1856), puis dans les Archives de Virchow en 1863 et
mêmes conditions , et donnèrent à la substance hypothétique à laquelle ils Tattribuaient le nom de chinoîdine animale. Us reconnurent plus tard eux-mêmes, et divers auteurs avec eux, que cette substance ne préexiste pas dans les tissus et qu'elle dérive de l'action des réactifs acides sur les lécithines et autres composés complexes analogues.
En 1859, Fordos parvenait à extraire du pus bleu une matière cristallisée vénéneuse, à tendance faiblement basiquey IsL pyocyanine ; découverte intéressante, mais dont ni Fordos ni personne à celte époque, ne comprit la signification. Quelques années après, Bergmann seul d'abord, puis associé à Schmiedeberg *, retirait de la levure de bière putréfiée une petite quantité d'une substance azotée cristallisable, la sepsine. Il supposa gratuitement qu'elle constituait le poison chimique des extraits de Panum ; Bergmann et Schmiedeberg cherchèrent cette substance dans le sang septicémique et n'arrivèrent qu'à des résultats contradictoires. La sepsine, moins active que l'extrait dont elle provenait et que le poison de Panum, fut bientôt mise en doute et perdue de vue.
En 1869, Zuelzer et Sonnenschein parvinrent à extraire de la chair putréfiée un principe azoté vénéneux, dilatant la pupille, propriété qui leur fit comparer ce corps à l'atropine*. Cette substance donnait un précipité jaune floconeux par l'acide phosphomolybdique ; un précipité brun jaunâtre par
1. Bbromann, Dèuiiche ZeiUchrifî /*. Chirurgie van Huter u. Liicke, i. 1; — Journal allemand de chirurgie, t. I, p. 376; — Bbrgmann et Schmibdb- BBEO, Médical Centralblatt, 1868, p. 497 ; — ZuBLZBR et Sonnbnschbin, Berlin. Klin, Woch., 1869 ; — A. ScHMiDT, Dissertation inaugurale. Dorpat, 1869.