CHAPITRE ÏROISrÊME Élimination des Toxines
Après avoir été absorbées, avoir influencé la nutrition cellulaire et produit un état nouveau, morbide ou vaccinal, les toxines sont détruites, compensées ou rejetées hors de Téconomie.
Oxydation des toxines. — Leur destruction paraît surtout se faire par oxydation, soit qu'elle, ait lieu dans le sang sous Tinfluence d'un ferment d'oxydation, soit qu'ell(^ se produise dans certaines cellules spéciales, telles que celles des glandes closes.
J'ai pour la première ibis appelé l'attention sur ce processus de désinfection de l'économie dans mon mémoire sur les leucomaïnes présenté, en 1881, à l'Académie de médecine.
L'existence des ferments d'oxydation ne saurait plus être aujourd'lmi mise en doute. En 1892, Jacquet montra qu'en présence; de l'oxygène de l'air, le sang pur extrait des vaisseaux n'oxyde pas, ou presque pas, les corps les plus oxydables, tels que l'alcool benzj'lique, l'aldéhyde salicylique, etc.; mais si l'on ajoute à ce sang un peu de pulpe de divers organes (poumons, reins, muscles), même après (jue ces tissus ont subi l'action du froid ou des phénols, ou si Ton fait passer le sang chargé de matières oxydables à travers le rein ou le poumon, l'oxydation de ces matériaux se produit
rapidement *. Les mômes phénomènes de fermentation oxydante ne se constatent plus si l'on chaufife vers 80<> à lOO les extraits de tissus. Le ferment d'oxydation n a été ni défini, ni extrait à Tétat de pureté par Jacquet; on sait seulement qu'il est soluble dans Teau, insoluble dans Talcool qui le précipite et qu'il est détruit à une température inférieure à lOO*. Ce ferment est inégalement réparti dans les divers organes : d'après les observations de MM. Abelous et Biarnés', il est plus abondant chez les animaux jeunes ; on le trouve surtout dans le poumon, les reins, le foie, le testicule, la rate ; en moindre proportion dans la glande thyroïde, le thymus, les capsules surrénales ; en quantité moindre encore dans les muscles ; il n'existe ni dans le cerveau, ni dans le pancréas. Ce ferment a pour effet de rendre actif l'oxygène du sang, à peu près comme la lumière excite l'activité de l'oxygène humide. Nous avons vu combien les diastases et les toxines sont sensibles à cette oxydation.
Des ferments semblables existent dans les végétaux*.
De son côté, M. de Rey Pailhade a fait la remarque que les jeunes cellules animales ou végétales, et plus particulièrement les tissus en train de proliférer, jouissent de la propriété de dégager un peu d'hydrogène sulfuré lorsqu'on
i. Compl. rend. Soc. biologie, 18 mars 1892.
2. Un ferment semblable a été trouvé dans les plantes et les tissus animaux par MM. Robmann et Spllzer. Il produit de Tindophénol en présence du napbtol et de la parapbénylènediamine en solution sodique.
3. Archives de physiologie norm. et pathol,, janvier 1895, p. 195, et Mémoires de la Soc. biolog., 1892, p. 55.
4. Depuis les observations de Jacquet, G. Bertrand a séparé du latex de Tarbre à laque du Japon, et d^in grand nombre d^autres végétaux, un ferment auquel il a donné le nom de laccase. Il jouit de la propriété d'oxyder rapidement les corps organiques, en particulier les phénols (Voir C. rend. Acad. sciences, t. CXX, p. 266). Ces ferments d^oxydation jouent donc certainement un rôle important dans les deux règnes (Voir encore à ce sujet Martinaud, ibid., t. CXXI, p. 502).
tout les globules blancs (Voir p. 2811). Or cette spermine (l*"fPAz* se conduit, d'après Poelil, comme un ferment d'oxydation indirecte. On a vu (p. 285) que des traces de ce principe suffisent à provoquer l'oxydation du magnésium en présence de l'eau et d'un peu de chlorure d'or. Du sang tvès diluée additionné d'une faible quantité de chlorhydrate de spermine, oxyde rapidement la teinture de gayac qui, à ce contact, bleuit comme en présence d'ozone ou d'eau oxygénée. Mis en présence du chloroforme, de l'oxyde de carbone, des extraits urinaires ou biliaires, les tissus perdent en tout ou en partie l'aplitude de subir l'action oxydante du sang; ils se réoxydent, au contraire, à son contact, si l'on fait en même temps mtervenir une minime proportion de spermine ou de l'un de ses sels solubles. Cette substance presque partout répandue, surtout dans les testicules et les ovaires, dans les glandes vasculaires sanguines (thymus, glandes thyroïdesurrénales), et dans les globules blancs, agirait donc comme un véritable ferment d'oxydation. C'est à la spermine, et grâce à l'oxydation des matières extraclives et toxiques qu'elle provoque, que Poehl attribue surtout les effets bienfaisants de la thérapeutique séquardienne par les sucs extraits du testicule ou d'autres glandes closes. Suivant lui, la spermine entretiendrait et exciterait le fonctionnement de l'organisme en favorisant l'oxydation des produits de déchet, et détruisant les toxines soit autonomes, soit produites par les microbes pathogènes. Ces effets paraissent avoir été constatés non seulement par Poehl, mais aussi par le prince professeur Tarchanoff, par Senalor, Maximowitch, WeljaminoflF, etc., sur les anémiques, les diabétiques, les scorbutiques, les neurasthéniques, les hystériques, etc., dont les urines sont très riches,
rintervenlion plus active de leucocytes abondamment pourvus de cette spermine existant dans les globules blancs sous sa forme très active.
Quelle qu'en soit la cause, directe ou indirecte, l'oxyda- ,tion favorise considérablement l'antisepsie des tissus et le jeu régulier des organes. On pressentait depuis longtemps, mais d'une façon vague et insuffisante, le rôle nocif des produits de désassimilation et l'intervention bienfaisante de l'oxygène. J'ai particulièrement appelé l'attention sur ce dernier point en 1881 et 1883. Aujourd'hui l'on sait que la fatigue musculaire, la fièvre, les désordres nerveux et circulatoires occasiopnent de véritables intoxications que l'oxydation des produits toxiques formés ou versés dans l'économie tend à faire disparaître. Un muscle soustrait à l'animal mais encore vivant, se contracte mieux et plus longtemps dans l'air ou dans l'oxygène que dans un gaz inerte. Dans ce second cas, les produits de son fonctionnement, non éliminés et non oxydés, deviennent pour lui de véritables toxiques*.
Élimination urinaire des toxines. — Les toxines ne sont pas seulement détruites par oxydation ; elles sont éliminées eîi nature par les urines.
On connaissait depuis longtemps la toxicité des extraits nrinaires. J'avais, en 1874, après J.-B. Dumas, insisté sur ce point'. En 1876, G. Pouchet avait, dans mon laboratoire, démontré que les parties incristallisables etindialysables des
1. Voir à ce sujet J. Tissot, Senvûne médicale, 1895, 332. Rappelons encore que le D' Barkan (de Brooklyn), dit avoir employé avec succès & Tintérieur, dans les cas d^infections microbiennes et môme de tuberculose, de Teau colorée eu rose vif par du permanganate de potasse qui agirait comme un oxydant énergique {Semaine médicale, 21 août 1895.
2. Voir mon TraiU de chimie appliqué^, à la physiologie, t. I, p. 26(i : t- II, p. 371 et 372.
urines jouissent de propriétés toxiques comparables à celles des poisons et des venins les plus violents.
On savait avant lui ijuc dans certaines maladies ces matières extractives incristallisables deviennent plus toxiques
encore.
C'est M. Gh. Bouchard qui le premier donna la preuve expérimentale et définitive que les toxines d'origine infectieuse définie s'éliminent en nature par les urines. En 1885 il annonçait que les extraits des urines de malades atteints de choléra asiatit^ue, injectées dans les veines du lapin produisent (outre les désordres ordinaires qu'occasionnent les extraits d'urines normales) la cyanose, l'hypothermie, les crampes prolongées des membres postérieurs, une diarrhée qui s'établit presque immédiatement après l'injection, diarrhée d'abord stercorale, puis blanchâtre, avec rétention biliaire, albuminurie, anurie, etc., symptômes qui précèdent de peu la mort. C'était, en un mot, tout le tableau caractéristique de l'attaque de choléra*.
On sait aussi par les travaux de M. Charrin (lu'inoculé au lapin le bacille pyocyanique, ou les produits de ses cultures /;/ vitroy produisent chez cet animal la fièvre, l'amaigrissement, la diarrhée, l'albuminurie, enfin des paralysies spasmodiques. M. Bouchard a reproduit l'ensemble de ces symptômes en injectant à l'animal sain les extraits des urines de lapins atteints de cette maladie.
De môme MM. Houx et Yersin sont parvenus à provoiiuer la paralysie diphtérique en injectant au chien l'urine stérilisée d'un enfant atteint de croup.
1. Archive» de physiologie, ^« série, !8b0. — Comptes rendus des séances de V Association française pour ^avancement des sciences^ i88i). — Voir aussi Soc. de biolog., 1888, J). i3l3.
ÉLIMINATION DKS TOXINES. 363
II reste donc établi ({ue le rein élimine en quantité très sensible non seulement les matières toxiques dues au fonctionnement normal ou anormal des organes, mais les produits d'origine pathologique, et particulièrement les matières toxiques microbiennes.
D'autre part on sait, depuis les expériences de Schiff et Lautenbach, puis de Roger, Stender, Schmul, Kotliar, etc., que le foie jouit de la propriété da détruire certains toxiques et en particulier les alcaloïdes, le curare, le carbamate d'ammoniaque. Les observations faites sur les animaux porteurs d'une fistule abouchant la veine porte dans la veine cave (fistule de Eck) sont venues confirmer et éclairer ces observations*.
Une grande partie des substances toxiques qui traversent le foie paraissent être aussi éliminées avec la bile.
Voxydation et l'excrétion des toxines ne sont pas les seules défenses de l'économie contre les poisons sécrétés par les microbes infectieux, passés ou non dans le sang. Un autre mécanisme, et des plus remarquables, intervient encore. Je veux parler de la production des antitoxines. Mais avant d'aborder cette singulière fonclion, il est nécessaire de faire connaître le phénomène de l'immunisation et le rôle des vaccins.
t. Voir à ce sujet, Roukr, Comptes rendus :^oc. biolog., 1886, p. 63 et '\01. LUZANNA, la spcrùnentale, 1872. — Stkndeb, Schmul..., Arbeiten der Pharmac. Inslit, au Dorpat, l. VII; et surtout KOTLiAR, Arch. des sciences biol. de St-Péiersbourg, 1893, p. 587, pour Tactioa du foie sur les toxines intestinedes.
CHAPITEE QUATRIÈME Llmmunisation et la vaccination.
Dans un ouvrage destiné à exposer Tétai de nos connaissances actuelles sur les poisons issus de l'organisme animal, ou qui agissent sur cet organisme au cours des maladies infectieuses, on ne peut avoir la prétention de faire l'étude, même résumée, de ces maladies, de leurs origines, de leurs traitements et des vaccins qu'on sait leur opposer. A propos de l'immunisation et de la vaccination, nous nous bornerons dans ce Traité à dire ce qui nous paraît indispensable pour définir le rôle que les toxines, les antitoxines et les matières vaccinantes jouent dans Téconomie vivante, et à montrer comment elles se comportent vis-à-vis les unes des autres.
Tout le monde connaît aujourd'hui la constitution des virus. Un grand nombre doivent leur spécificité et leur activité originelle aux microbes vivants qu'on y rencontre généralement et qui s'y reproduisent; d'autres paraissent tenir leur puissance de propagation des granulations, ou plastidules organisées mais sans forme microscopique définie, qu'on y rencontre, car leur activité spécifique disparaît du liquide filtré dont on sépare soigneusement toutes les particules sensibles (Chameau). Parmi ces derniers virus, citons ceux de la syphilis, de la rage, de la vaccine, etc.
Ces virus introduits dans certains organismes vivants s'y développent, s'y diffusent et versent partout leurs toxines :