CHAPITRE ONZIÈME
Venins proprement dits. — Chairs et sangs venimeux.
A la suite de l'élude des matières nuisibles extraites des sécrétions intestinales, des urines, des muscles, des tissus et des glandes, il convient, pour êlre complet, de faire riiistoire des venins, sécrétions très spéciales il est vrai, et qui ne se produisent qu'exceptionnellement chez les animaux, mais qui par leurs propriétés sont intermédiaires entre les toxines d'origine glandulaire dont on vient de parler, et celles des virus que nous étudions plus loin.
Ces venins sont sécrétés chez les vertébrés, par quelques reptiles, batraciens et poissons. Chez les invertébrés, par les arachnides, les apides, les aranéïdes-, les scorpionides et quelques insectes. Tous les reptiles, batraciens et murénides paraissent avoir aussi un sang venimeux.
Il existe assurément une différence entre les virus et les venins; les premiers contenant des organismes vivants aptes à se reproduire, multiplient ainsi rapidement l'action d'une même quantité initiale de matière active. Les venins ne contiennent, à proprement parler, rien de vivant'. M. Kaufmann avec le sang de vipère s'est assuré que recueilli en prenant toutes les précautions antiseptiques d'usage et cultivé
1. Bullelin de l'Acad: de méd., 2» série, t. X, p. 776 et 9'i7.
sur l'agar-agar peptonisé ou sur la gélalinc, il resle toujours stérile. Les venins ne semblent pas se reproduire davantage dans le sang ou les humeurs^ Mais si le venin ne peut être assimilé au virus complet, organisé et vivant, il doit être rapproché des toxines sécrétées par les microbes pathogènes. Nous avons déjà vu (p. 352 et suiv.) qu'à la façon des toxines, ils perdent par la chaleur plus lentement et difficilement qu'elles il est vrai, une partie de leur toxicité et qu'ainsi chauiïés ils peuvent devenir de vrais vaccins {Plnjsalix et Bertrand) . Les animaux très lentement habitués à de minimes doses de venins, finissent par en supporter des quantités qui, à dose 3 à 4 fois moindres, tueraient des animaux fraisé
Gétte accoutumance, cette vaccination contre les venins a été notée aussi avec les venins d'apides.
1. Le venin n'en circule pas moins dans le sang, et le sang àes animaux fortement envenimés peut être lui-même venimeux {Lacerda). Toutefois Viaud Grandmarais assure qu'il n'a pu produire les phénomènes d'echidnisme avec le sang des animaux envenimés. Il y a là évidemment une question de mesure.
2. Voir sur V accoutumance au venin de cobra, Calmbtte, 1893, Annales de Vlnsliiut Pasleur, t. VIII, p. 281. Ces recherches avaient été précédées, il faut le dire, de celles de Sewall {Joum. of Physiolog., t. VIII, p. 203) qui en 1887, annonça qu'on pouvait faire supporter peu à peu aux pigeons, en commençant par de très petites doses, des quantités relativement grandes de venins de serpents. Bien plus, dans son remarquable article sur les serpents venimeux (Dictionnaire des sciences médicales) le professeur Viaud Grandmarais raconte (p. 413) qu'il est de croyance générale dans une grande partie de l'Amérique du Sud, que l'ou peut se préserver des suites des morsures de serpents venimeux par une inoculalion préalable spéciale. Les Curados de colubra du Mexique la pratiquent au moyen d'un crochet de serpent crotale qui leur sert pendant très longtemps; ils ajoutent au traitement l'emploi de l'infusion alcoolique de dorstenia. A la Guyane on procède à des inoculations semblables (Jacolot, Curados de Colubra, Arch. de méd. navale, 186.7, t. VII, p. 390). Les phylles de rinde se disent à l'abri de la mort par morsure de serpents venimeux, parce qu'ils ont du sang de serpent dons les veines. C'est probablement qu'ils entendent par là qu'ils ont acquis l'accoutumance boil par inoculation du venin, soit par celle du sang de serpents.
LKS VENINS.
Les venins ressemblent donc aux toxines par ce côlé important de l'accoutumance et de la vaccinabilité. Ils leur ressemblent aussi par cette propriété que l'innocuité qu'ils confèrent, quand on les chauffe convenablement, n'apparaît qu'au bout de 24 à 48 heures. Gomme pour les toxines, il faut, pour arriver à vacciner l'économie, un temps d'incubation qui peut être assez sensible^
Comme les toxines et les diastases, les venins perdent la meilleure partie de leur toxicité lorsqu'ils sont absorbés par le tube digestif. De même qu'on peut avaler des toxines tétaniques ou charbonneuses, pourvu qu elles soient stérilisées, on sait aussi et depuis longtemps, que les venins peuvent être absorbés sans danger par le tube digestif.
Les venins ressemblent encore aux toxines par la complexité de leur constitution. Gomme les toxines complètes, ils contiennent le plus généralement une partie alcaloïdique (salamandre, serpents, abeilles) , et une partie qui paraît protéique et qui est souvent la plus active. G'est celle sur laquelle la chaleur agit avec le plus d'efficacité, celle aussi qui paraît jouer le rôle de ferment et présider à la vaccination et à l'accoutumance.
Mais les venins se séparent des virus par la rapidité de leur action. La période d'incubation est très courte. Ils agisseiit à cet égard presque à la façon des poisons chimiques. Tandis que des doses, même énormes, de virus ne font sentir leurs effets qu'au bout de 1 à 2 jours, les venins produisent presque instantanément leurs transformations z^^motiques et d'autant plus vite que leur dose est plus élevée.