Bouchard, Revue de médecine, 1882, p. 82o
LEUCOMAÏNKS INDÉTERMINÉKS.
en admetlant qu'une pelile quanlilé des alcaloïdes pulréfacLifs de l'intestin sont absorbés à la surface de cet organe^ nous avons toujours pensé que la majeure partie de ceux que l'on extrait des tissus normaux, et en particulier les alcaloïdes oxygénés, n'ont pas cette origine.
Il ne faudrait pas croire que l'action toxique des urines soit attribuable à une seule substance, ni même tout particulièrement aux composés alcaloïdiques. Nous verrons dans la III" Partie que les sels de potasse, les matières extractives non alcaloïdiques, et certaines toxines à fonctions chimiques mal définies, sont les principes les plus actifs de cette excrétion. C'est ce qu'avaient déjà établi, en 1879, pour les matières organiques, les expériences de G. Pouchet, et ce qu'ont indirectement confirmé les essais de M. Villers. Il a montré, il est vrai, par une méthode insuffisante", que les alcaloïdes n'existent que rarement dans les urines normales, au moins en quantités sensibles ; huit fois sur dix chez les hommes bien portants il ne les a pas trouvés; mais que survienne une légère bronchite, le moindre malaise, et ces alcaloïdes vénéneux apparaissent, plus ou moins abondants.
Au cours des états pathologiques les urines deviennent plus toxiques grâce à ces produits extractifs indéterminés,
1. E. Roos a trouvé de la putrescine et de la cadavérine dans les urines de deux malades atteints de malaria grave avec troubles gastriques. Ces deux substances, très probablement d'origine intestinale, étaient, chose remarquable, accompagnées de cj'stine.
2. Il concentrait les urines, les reprenait par l'alcool, évaporait ce dissolvant et reprenait encore une fois le résidu par l'alcool fort. Il déplaçait alors, de ce second extrait, les substances alcaloïdiques par un carbonate alcalin, agitait avec de i'élher, ajoutait une goutte d'acide chlorhydrique et évaporait. Le chlorhydrate des alcaloïdes restait comme résidu. On voit que i)ar celte méthode les bases non déplacées par le carbonate alcalin et non solubles dans l'éther ne sont pas recueillies. La même observation doit être faite à fortiori à la méthode suivie en 1882 par M. Bouchard.
LKS LEUCOMAÏNES.
partie résiduairc incomplètement oxydée des substances pfotéiqucs, grâce aussi à l'exagération des substances alcaloïdiques qui s'y rencontrent dès que les oxydations normales sont entravées. D'après Salkowsky, chez les leucémiques, la sarcinc augmente beaucoup dans les urines. De la xanthine et de l'hypoxanlhine, en quantités relativement considérables, ont été extraites par G. Pouchet des urines de la pachyméningite cervicale hypertrophique et du tabès. Tl a trouvé dans ces cas de 8 à 15 centigrammes de ces substances par litre, alors qu'à l'état normal les urines n'en contiennent que 1 centigramme. D'ailleurs, d'une façon générale, les bases xanthiques augmentent dans les urines des fiévreux et des malades atteints de maladies nerveuses.
Il n'en est plus de même des bases créatiniques. En 1860, Schottin' avait établi déjà que dans l'urémie la créatinine diminue dans les urines et s'accumule dans le sang, devenant ainsi, en partie du moins, la cause des troubles qu'on observe. Chalvet arrivait aux mêmes conclusions pour les matières extractives; elles diminuent dans les urines des iirémiques. Au cours de la fièvre typfioïde, les muscles et les exsudats se chargent de ces substances, mais elles passent aussi dans les urines. Munck a montré que la créatinine urinaire augmente dans cette maladie, aussi bien que dans la pneumonie, et qu'elle diminue au contraire au moment de la convalescence. Hoffmann était arrivé aux mêmes conclusions pour les fièvres en général.
Il en est de même de la fatigue excessive et du tétanos, qui font augmenter du simple au double le poids de la créatinine uriuaire [Senator, Sarokin).
1. Arch. dcr Heilkundc 1860 — Krealin und Krcaliniii durcli llarn und Transudats.
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Reprenant et complétant ces études, en 1882, M. Bouchard établit qu'en général les urines récemment émises par les fiévreux fournissent des extraits bien plus toxiques que les urines normales. A ce point de vue, il étudia les urines de la pneumonie, de la pleurésie infectieuse, de la fièvre typhoïde, de la néphrite infectieuse, de la diarrhée, etc. Il démontra que l'exagération de celte toxicité ne tient pas aux alcaloïdes seuls; qu'ils sont accompagnés de produits toxiques non alcaloïdiques et cependant très actifs, et de sels de potasse qui agissent pour leur propre compte.
Dans quelques cas, on a observé dans les urines la cystine C^H'AzSO^ à l'état de dépôts blanchâtres ou même de dissolution; très rarement sous forme de calculs. On ne saurait dire dans quelles conditions se produit ce corps sulfuré très faiblement basique. On l'a rencontré chez les sujets anémiés, affaiblis, chez ceux où le foie fonctionne mal, et, chose remarquable, chez des individus en apparence pleins de santé appartenant à la même famille; comme si l'aptitude à former de la cystine se transmettait héréditairement.
Udransky et Baumann, ayant trouvé dans les urines des cystinuriques de la tétraméthylènediamine (putrescine), et de la pentaméthylènediamine (cadavérine), ont pensé que peut-être la cystine qui accompagne ces deux ptomaïnes était, comme elles, d'origine microbienne'. On a observé enfin la cystine dans les urines des malariques dans quelques cas graves.
Liquide amniotique. — MM. Mouron et Schlagdenhauffen ont trouvé, en 1883, dans le liquide amniotique recueilli par ponction au moment de l'accouchement, une petite quantité
\. Bull Soc. chim., t. III, p. 469.
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d'alcaloïdes bien caractérisés en LanL que ])ases, mais qu'ils n'ont pu reconnaître.
Gaz expirés. — En 1887, MM. Brown-Séquard et d'Arsonval essayèrent de déterminer la nature du poison contenu dans l'air rejeté par les poumons. On sait f[ue l'air confiné, même privé d'acide carbonique en excès, est dangereux à respirer. D'après les auteurs précédents, il contiendrait une substance nettement alcaloïdique, bleuissant le tournesol, réduisant le nitrate d'argent ammoniacal et le chlorure d'or. Les expériences physiologiques les plus intéressantes ont été faites par eux avec le liquide de condensation des gaz expirés. Eu les injectant sous la peau d'un lapin vigoureux à la dose de 4 à 8 grammes, on observe une faible dilatation pupillaire, une diminution du nombre des mouvements respiratoires, nne tendance à la paralysie, surtout du train postérieur, un abaissement rapide de la température variant de 0°,5 à k° ou 5°. A dose plus élevée (20 à 25*^'), l'animal est pris de convulsions généralisées, il se recroqueville, se plie en deux comme pris de coliques; la faiblesse s'accentue de plus en plus, les pupilles se dilatent; il y a du nystagmus ; enfin une diarrhée cholériforme s'établit et persiste jusqu'à la mort. A l'autopsie, les viscères sont congestionnés, souvent ecchymosés, avec foyers hémorrhagiques. On ne trouve ni embolie ni infarctus. Les urines sont quelquefois albumineuses^ mais jamais sucrées.
Rien ne démontre que ces troubles fonctionnels graves sont attribuables à des composés alcaloïdiques. R. Wuriz, dans mon laboratoire, n'en a jamais trouvé que des traces dans les produits de condensation de l'air expiré, bien exempts, au moyen d'un diaphragme de coton ou d'étoffe,de. salive ou d'autres matières empruntées aux parois de la • bouche ou du pharynx.
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Leucomaïnes indéterminées trouvées dans divers organes.
OEuf ; Sperme. — On a déjà dit que le jaune d'œuf contient à l'état normal une très petite quantité de névrine; du moins cette substance apparaît-elle dès qu'on soumet ce jaune à l'action des réactifs nécessaires pour l'extraction des alcaloïdes.
On sait que le sperme humain, et celui de la plupart des mammifères, contient de la spermine; et qu'on trouve dans les laitances des poissons diverses bases qu'accompagnent les corps xantliiques, en particulier la protamine de la laitance de saumon (p. 289).
Cerveau. — Le cerveau humain ou celui des bovidés est très pauvre en alcaloïdes. La Commission Italienne chargée au point de vue médico-légal de la recherche de ces substances dans les organes des animaux sains, ne put extraire de 3 700 grammes de cerveau de bœuf frais que des traces d'une substance alcaloïdique. Il semble pourtant que Brieger ait isolé du cerveau de l'homme une assez forte proportion de choline et de neuridine; mais on peut se demander si ces bases y préexistaient, et si elles ne sont pas plutôt dues a Faction de réactifs acides employés.
Foie. — Le foie traité par les méthodes habituelles ne donne que très peu d'alcaloïdes. En traitant par le bicarbonate de soude la totalité des extraits basiques qui en proviennent, la Commission Italienne sus- visée enleva par l'éther une leucomaïne qui forme un chlorhydrate dont les solutions acides sont fluorescentes en violet, leucomaïne qui réduit le ferricyanure de potassium, précipite par l'iodomercurate de potassium, et donne des combinaisons jaunes
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cristallines, peu solnbles, avec le chlorure d'or et le chlorure de platine. Une seconde base formant un chloraufale jaune pur paraît devoir se confondre avec la névrine.
Dans les nombreux traitements que j'ai faits sur une très grande échelle pour savoir si des alcaloïdes préexistent dans le foie de morue frais, ou si ceux qu'on rencontre plus lard dans les huiles de ce poisson se produisent par un phénomène de fermentation ou de dédoublement consécutif, j'ai observé qu'on ne trouve dans cet organe que des traces d'alcaloïdes, probablement de névrine, lorsque le foie vient d'être enlevé à l'animal et même, durant l'hiver, quelques jours encore après. Les leucomaïnes qui accompagnent ces traces de produits basiques sont celles que l'on rencontre dans les autres tissus, et dont nous avons parlé plus haut à propos des muscles : créatine, crusocréatinine, xanthocréatinine, guanine, xanthine, sarcine, adénine, etc.
Rate. — En 1885, M. Morelle parvint à extraire, dans mon laboratoire, des rates de bœuf, et par les méthodes que j'ai indiquées (p. 57 et suiv.), un alcaloïde donnant un chlorhydrate cristallisable en aiguilles déliquescentes ; un chloroplatinate qui cristallise en tétraèdres à angles abattus; un chloraurate en faisceaux d'aiguilles arborescentes.
La rate traitée comme pour l'extraction des alcaloïdes par de l'eau très légèrement acidulée, donne une solution, et par évaporation, un résidu qui repris par l'alcool laisse une partie insoluble et une soluble. La partie insoluble reprise par l'eau et injectée aux grenouilles produit tout d'abord chez elles une excitation généralisée, puis la fatigue et l'immobilité; les autres fonctions ne paraissent pas atteintes. L'extrait soluble dans l'alcool jouit de propriétés
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toxiques. Il provoque comme l'extrait aqueux, mais plus rapidement que lui, une excitation générale bientôt suivie de collapsus et de perte de sensibilité. Les nerfs ne répondent plus aux excitations électriques : l'animal succombe rapidement dans un état congestif qui part du point injecté et s'étend aux autres organes ; il y a des ecchymoses sous-pleurales et une infiltralion de sang dans les reins, la rate et le foie.
Ces phénomènes sont-ils dus aux leucomaïnes seulement ? Cela ne nous paraît pas probable, et nous savons que le foie, comme la rate, quoiqu'ils ne contiennent pas d'autres leucomaïnes que les bases que l'on trouve dans les muscles et beaucoup d'autres organes, fournissent, grâce à leurs toxines, des extraits très actifs.
Sang. — Nous avons vu qu'il contient, en petite quantité, une base peu toxique, la plasmaïne, accompagnée d'une minime proportion de névrine signalée déjà par divers auteurs.
Dans les divers états morbides les leucomaïnes toxiques paraissent s'accumuler dans les organes. Villiers a isolé des poumons, du foie et des reins d'enfants morts de bronchopneumonie survenue au cours de la rougeole ou de la diphtérie, deux alcaloïdes liquides et volatils, dont l'odeur provoque l'éternuement. Leur saveur est caustique. L'étherles enlève à leur solution aqueuse préalablement traitée par le bicarbonate de soude. Leurs chlorhydrates sont cristallisés. Ils précipitent par l'iodomercurate de potassium et par le sublimé, ainsi que par l'eau bromée, mais non par le chlorure de platine, le tanin ou l'acide picrique.
Des divers organes de cholériques, et particulièrement de leurs intestins, le même auteur est parvenu à extraire un
LES LEUCOiMAÏ.NES.
alcaloïde à réaction alcaline, de goûl àcre, d'odeur d'aubépine, dont les sels ne sont pas décomposés par le bicarbonate de soude. Son chlorhydrate est neutre, il cristallise en longues aiguilles fines et déliquescentes. Ses sels précipitent par l'iodure de potassium et de mercure, le sublimé, le tanin, l'eau bromée, l'acide picrique. Cette base donne un chloraurate^eu. soluble, blanc jaunâtre; un chloropla iinale soluble. Elle ne précipite que lentement le bleu de Prusse par la réaction qui caractérise généralement les ptomaïnes.
Injecté sous la peau d'une grenouille à la dose de 2 milligrammes, cet alcaloïde n'occasionne qu'un ralentissement passager des battements cardiaques et quelques secousses musculaires fugitives. La mort ne survient qu'après quatre jours. La surface pulmonaire est eccliymosée; le cœur est en diastole et plein de sang.
Tous ces faits doivent être signalés en passant. Il est regrettable toutefois que les auteurs n'aient pas complété leurs expériences en isolant les alcaloïdes qu'ils ont entrevus en quantité suffisante pour en faire connaître la composition et essayer de les identifier avec les bases déjà connues.