NATURE DES TOXINES
plus actives sur réconomie que les principes alcaloïdiques qui les accompagnent'. En terminant la communication sur les plomaïnes et les leiicomaïncs que je présentais à l'Académie de médecine le '19 janvier 1886, je disais : « Ce Mémoire est consacré surtout à l'élude des alcaloïdes animaux. Mais chemin faisant, nous nous sommes convaincu que quelque actifs que soient ces poisons sur l'économie, il existe à côté d'eux des substances azotées non alcaloïdiques, qui les accompagnent toujours et qui sont douées d'une activité bien autrement grande... Ces substances, plus importantes en quantité que les ptomaïnes et les leucomaïnes, oxydables et azotées comme elles, méritent qu'on les étudie de près. Leur jour viendra, et j'ai la conviction que leur étude sera l'une des plus fécondes qui soit réservée à la médecine de l'avenir. » On voit par ce passage que, loin de faire jouer aux plomaïnes le rôle principal dans l'intoxication morbide, j'avais indiqué la présence des toxines qui les accompagnent presque toujours, et prévu leur importance, bien avant même qu'on ne leur eût donné un nom ^ Il convient donc dès à présent de distinguer parmi les substances toxiques produites par les microbes, ou qui naissent du fonctionnement des cellules animales, d'une part, les ptomaïnes et leucomaïnes, principes à fonctions basiques bien définies, aptes à former des sels cristallisables ; de l'autre, les toxines proprement dites , que nous nous bor-
1. A propos des alcaloïdes du venin de cobra, je disais : » Ces alca- « loïdes sont stupéfiants. Ils sont accompagnés d'une matière jouissant '< de propriétés très toxiques et que je ne crois pas de nature alca- " loïdiquo. » [Bull. acad. mcd., 2" série, t. X, p. 779; Paris, 1881.)
2. On remarquera, en effet, que ces lignes sont de 1886; que le beau travail de MM. Roux et Yersin. sur la toxine diplitériquc est de 1888 ; que celui de Ilankin sur celles du charbon est de 188U; que les éludes de Bricger et Fraenkel sur les toxaibumines charbonneuses sont de 1890.
LliS TOXINES.
ncrons pour le momcnl à séparer des malièrcs précédentes l)ar ces deux caractères négatifs qu'elles ne paraissent pas généralement douées de propriétés alcaloïdiques franches, et qu'elles ne semblent pas être constituées par des principes uniques et définis : ce sont presque toujours des mélanges complexes formés surtout des dérivés les plus prochains des albuminoïdes ou des nucléoalbumines.
Il importe cependant de se demander au point de vue de la conception précise de la nature et du mécanisme de l'action des toxines, dans quelle classe entrent ces substances, quelles fonctions chimiques elles jouent. Doivent-elles être définitivement distinguées, éloignées, des alcaloïdes? Sont-ce des matières albuminoïdes spéciales ? Sont-elles de la nature des nucléines? Serait-ce des substances azotées non albuminoïdes. mais appartenant à la classe des amides les plus complexes ? Doit-on les rapprocher des zymases ou ferments solubles ?
Il convient de remarquer d'abord que rien ne fait présumer à priori que les toxines proprement dites jouissent toutes des mêmes fonctions ou aptitudes chimiques générales. Il est au contraire, bien plus probable (en mettant de côté les poisons alcaloïdiques, les seuls bien définis à cette heure), que les autres matières vénéneuses d'origine microbienne doivent jouir d'aptitudes chimiques variées. C'est ainsi, par exemple, que la phlogosine sécrétée par le streptocoque n'est ni un alcaloïde, ni une matière albuminoïde; qu'il en est de même de la tyrotoxine; que les acides oxylactiques produits au cours des fermentations putrides sont souvent vénéneux, etc. Bornons-nous donc à essayer de débrouiller, au moins en partie d'abord, le problème de la nature réelle des toxines proprement dites, en déterminant
MATURE DES TOXINIiS.
d'abord le rôle chimique, la fonction klucincWa se ralLaclienl celles qu'on a le mieux étudiées. En môme temps, et aù point de vue de leur mode d'activité, demandons-nous si les toxines sont des poisons chimiques proprement dits, agissant directement en raison de leur masse, ou bien si ce sont des zymases ou ferments solubles, aptes à produire, lorsqu'elles n'existent même qu'en proportion à peu près impondérable, une suite de désordres presque indéfinis.
Pour répondre à ces questions, choisissons parmi ces toxines celles qui semblent le mieux. connues.
Des cultures du charbon bactéridien, Hankin, en se servant des précipitants salins neutres, parvint à extraire une matière albwnineuse douée des propriétés générales des propeptones, matière très toxique, apte, lorsqu'on l'injecte aux animaux avec précaution, à faire naître chez eux l'immunité contre le microbe spécifique de cette maladie^ De semblables constatations furent faites la même année par M. Arloing sur les produits solubles du bacillus liqiiefaciens bovis^, par Brieger et Fraeukel en Allemagne^ par Sydney Martin en Angleterre*, sur les toxines du charbon et du tétanos. Grâce aux moyens classiques connus (précipitations par l'alcool; par les sels neutres, en particulier par le sulfate d'ammoniaque et par celui de magnésie; purification par dialyse, etc.), ces savants retirèrent des cultures des microbes spécifiques de ces affections des toxines paraissant de nature albuminoïde, globulines ou
•1. Hankin, BriiisU mcd.Jouvn., 12 octobre 1889.
2. Comptes vendus de l'Académie des sciences, t. GVI, p. 1363 et 1730.