DISTINCTION ENTRE LES TOXINES
elles sont offensives ; 2° une autre espèce de toxines dérive du microbe qui les sécrète ; 3° une dernière peut résulter du dédoublement direct, de la modification des matières animales ou végétales préexistantes, sous l'influence de l'agent virulent. S'il est difficile de distinguer entre ces deux dernières sortes de toxines, il est possible de les séparer des premières, des toxines protoplasmiques. grâce à la filtration et au lavage sur biscuit poreux.
Nencki a obtenu et étudié l'une de C(S toxines protoplasmiques, la mycoproléine. Il recueillait et lavait les bactéries putréfactives à Teau d^abord, puis à l'alcool et à l'éther, reprenait la bouillie par de la potasse à 1/2 pour 100, chauffait à cent degrés et filtrait. La liqueur était alors acidifiée diacide chlorhydrique dilué et précipitée par le sel marin. Ce précipité, lavé avec une solution salée, puis avec un peu d'eau, et séché, répond à peu près à la formule brute G^^H"Az'''0'; c'est la mycoprotéine. Elle se présente en flocons amorphes solubles dans l'eau, mais jamais entièrement lorsqu'elle a été longtemps séchée à 100". Sa réaction est très faiblement acidulé. Les alcalis et les acides la dissolvent également. L'alcool ne la précipite pas de ses solutions. Elle donne des combinaisons insolubles avec le chlorure mercurique, l'acide picrique, le tanin. Elle répond à la réaction de Millon et à celle du biuret, mais non à la réaction xanthoprotéique.
CHAPITEE DEUXIÈME Origine et mode d'action des toxines.
Origine. — Les toxines peuvent avoir une origine microbienne, ou résulter du fonctionnement normal des êtres supérieurs, végétaux ou animaux.
Gomme exemple de substances vénéneuses azotées et non alcaloïdiques produites par les plantes ordinaires, nous citerons les toxines de beaucoup de champignons, celles du ricin et de Vabnis j^recalorius. Parmi les toxines issues de la vie normale des organes et de tissus animaux, nous pouvons donner comme exemples les parties incristallisables et indialysables des urines et de la chair musculaire, les albumoses digestives, les toxalbumines des venins, des sangs de murénides, de sauriens, de batraciens, etc.
Les toxines d'origine microbienne sont les plus importantes, celles dont nous nous préoccuperons surtout. Mais, à la façon de quelques auteurs, il ne faudrait pas admettre que les substances albuminoïdes ou albumoïdes d'une culture de bactérie, sont celles-là mêmes qui préexistaient dans le bouillon primitif, modifiées, impressionnées pour ainsi dire par le microbe spécifique, chargées tout au plus des produits toxiques que ce microbe a sécrétés. Les toxines résultent de la vie et du fonctionnement du microbe. Qu'on lui fournisse de la gélatine, de l'albumine,
OllIGINK DES TOXINliS.
de la caséïne, de l'asparagine, de l'urée, des sels ammoniacaux même, si le microbe peut se cultiver, se développer, fonctionner et se reproduire normalement, en général, il donnera les mêmes toxines ; c'est que les albumoses ou peptones toxiques qui apparaissent représentent, le plus souvent, de vraies sécrétions du microbe, qui s'est servi comme d'aliments des albuminoïdes et autres corps azotés ou ammoniacaux primitifs dont il disposait et les a transformés en toxines au sein de ses plastidules spécifiques.
Fermi a démontré qu'on pouvait cultiver le micrococcus prodigiosus, le bacille pyocyanique, etc., dans des liqueurs azotées, salines et glycérinées, (liquide de Nœgeli) ne contenant pas trace d'albuminoïdes. Dans ces conditions, apparaissent des fei'ments liquéfiant la gélatine, digérant la fibrine, etc. Gomme on le verra plus loin, en cultivant dans l'urine normale le bacille de la diphtérie, M, Guinocliet a produit les mêmes toxines que celles qui se forment dans le bouillon pepLonisé semblablement ensemencé. Outchinsky, à son tour, a réussi à cultiver le bacilliis prodigiosus, le b. avicide , le b. virgule de Kock, le b. j)yocanique, etc., dans un milieu uniquement composé pour 1000 parties d'eau de : glycérine SO p.; sel marin 7 p.; lactate d'ammoniaque 10p.; phosphate de potasse 1 p.; trace de chaux et de magnésie. Qu'à ce mélange on ajoute un peu d'urée et de sucre, les microbes se développeront facilement et produiront leurs toxines habituelles douées des caractères albuminoïdes généraux. Il semble donc que, dans ces cas au moins, ces toxines sont les produits directs de la vie du microbe et non des principes albuminoïdes qu'il aurait
\. Cenlralblall f. Physiologie, 1891, p. 481,
LKS ÏOXINKS.
modifiés en agissant pour ainsi dire en dehors d'eux, el simplement au contact.
Mais il est tout de suite nécessaire d'ajouter que les milieux où vit clia([ue microbe peuvent influer sur leur fonctionnement, sur leurs sécrétions et môme sur leur race. C'est ce qui a été surabondamment établi pour le bacille pyocyanique, le bacille charbonneux, et tant d'autres. Dans les maigres cultures du hacillus anl krach en bouillon de viande, il ne se fait pas de matières toxiques en quantités appréciables, alors qu'elles sont très abondamment produites si l'on cultive le môme organisme dans du sang défibriné ou dans du sérum. C'est que, dans ce second cas seulement et non dans le premier, le microbe se développe de sa vie normale et se reproduit abondamment.
Mode d'action des toxines. — Quoique généralement les toxines pathogènes soient sécrétées par les microbes après infection de l'économie par. les virus correspondants, et directement versées aux organes, elles peuvent se produire également in vitro, ou môme à la surface des muqueuses ou des plaies, sans qu'il y ait pénétration dans les tissus de l'agent virulent qui les forme. Formées au dehors de l'économie, elles produisent, lorsqu'on les injecte sous la peau ou dans le sang après filtration sur biscuit ou stérilisation, les mêmes troubles que si elles avaient été formées au sein des humeurs ou des tissus vivants. En un mot, l'action des toxines, une fois produites, est indépendante du microbe spécifique dont elles proviennent. Dans la diphtérie et le tétanos, les microbes virulents ne se répandent pas, ne pénètrent pas directement dans l'économie; ils vivent à la surface de la plaie ou des muqueuses, et seule la ma-
MODE d'action DES TOXINES. 341
lière toxique qu'ils sécrètent et qui peut, à dose très minime, provoquer les troubles de la maladie, pénètre jusqu'aux organes.
On a YU (p. 319, 323 et 32b) que dans les cas les mieux étudiés (charbon, tétanos, dipbtérie, etc.) celte action toxique parait différer de celle des poisons purement cbimiques par ce double caractère d'agir à des doses presque impondérables et de ne produire ses effets apparents qu'au bout d'un certain temps d'incubation, quelle que soit la dose de substance offensive introduite.
Les toxines des maladies infectieuses se conduisent comme des ferments solubles ou zymases en ce sens que leur action définitive paraît, jus(|u'à un certain point, indépendante de leur masse, et que des quantités minimes suffisent à provoquer des troubles considérables dans l'économie et à eu modifier profondément le fonctionnement'.
Sans doute il existe des poisons chimiques qui agissent sous un très faible poids : un milligramme d'aconitine peut être mortel pour un homme adulte, tuant ainsi 70 millions de fois son poids de matière vivante; ^f^ de milligramme d'ouabaïne arrête le cœur de la grenouille en systole (toxicité = 2 millions environ); mais les toxines microbiennes peuvent être bien autrement actives. D'après L. Vaillard^ deux gouttes de culture stérilisée de tétanos suffisent à tuer un cheval vigoureux. En admettant que ces deux gouttes,
1. On verra que certainement quelques toxines se conduisent comme des ferments ; telles sont celles de la diphtérie et du tétanos. Si l'on précipite par de l'alcool à 60" une culture du bacille du choléra dans la gélatine, on sépare les matières proléiques ajoutées : par addition d'alcool absolu à la liqueur filtrée il se fait un nouveau précipité qui est la pepsine qu'a sécrété le microbe du choléra, pepsine capable de digérer la librine, etc., à la faijon de la pepsine ordinaire {Fcrmi).
■1. Cumpl. raid., t. GXX, p. 1181.
pesant environ O^Vl contiennent 1 % de leurs poids de toxines, ce qui est exagéré, (car ces cultures laissent à peine 2 à 3 % d'un extrait sec dont une bonne partie est minérale) O»*",! de cette culture contiendrait donc au maximum 0«',001 de toxine. Or, cette quantité peut tuer 600 kilos de cheval, soit 600 millions de fois son poids de matière vivante.
Dans le traitement de la tuberculose par les bouillons de culture du bacille de Kock chauffes et concentrés à 100' puis filtrés sur porcelaine, MM. Gulmann et Ehrlich employaient au début des doses de 0'=%0001 à 0'='"-,0002. A ces faibles doses la réaction thermique était déjà violente chez le phtisique. Si l'on admet (et c'est un maximum) que ces bouillons de culture contiennent la centième partie de leur poids de toxine pure, on voit que 0'"',000001, ou ~ de milligramme de toxine environ, est déjà très actif. Si l'on admet pour ces malades un poids de 60 kilos, la tuberculine réagirait donc très puissamment sur 60 trillions de fois son poids d'homme vivant.
Cette surprenante activité des toxines est dépassée encore par celle des antitoxines, substances vénéneuses, mais d'action contraire aux précédentes, que sécrètent, comme nous le verrons, certaines cellules de l'économie lorsqu'elles y sont incitées par l'irritation des toxines ou des virus. 0^000 000000000000001, ou un quintilionième de centimètre cube de sérum d'un animal vacciné au maximum contre le tétanos suffit à préserver une souris contre une dose mortelle de toxine tétanique. C'est-à-dire que ce sérum agit sur 20 quintillions de fois son poids d'être vivant pour produire une réaction contraire à celle de la toxine correspondante. Une goutte de ce sérum préserverait donc
MODE d'action DES- TOXINES.
du tétanos 1 qiiatrillion de kilogrammes d'homme (si elle agissait sur lui comme sur la souris) soit 10 Irillions d'hommes au moins !
Une puissance de cet ordre a fait admettre que les toxines jouent le rôle de ferments solubles dont une quantité, très faible ou impondérable, suffit à modifier profondément ou dédoubler par sa présence, comme on dit, les matières fermentescibles. Nous avons vu que d'autres considérations encore ont fait placer les toxines du charbon, de la diphtérie, du tétanos, etc., parmi les ferments solubles'.
Ces ferments peuvent être multiples dans une môme culture : dans celle du microbe du tétanos existe une zymase qui liquéfie la gélatine et qui dissout la fibrine en liqueur alcaline. Ce ferment ne se confond pas avec la toxine tétanique proprement dite, car ces cultures peuvent, par divers artifices, perdre en grande partie leur toxicité sans que s'altèrent leurs propriétés digestives [Tizzoni et Cattanï).
Nous verrons plus loin qu'il est établi que les diastases végétales, la ptyaline, la pepsine, etc., injectées sous la peau, se conduisent comme des toxines. Nouvelle preuve en faveur du rôle diastasique de ces dernières substances.
Comparer les diverses toxines microbiennes, au point de vue du mécanisme de leur action, à l'invertine, àl'émulsine,
1. Il faut remarquer cependant que d'après mes observations {Bul. Soc. Chim., t. XLVII, p. 146), confirmées par celles de MM. Gallippe et Bourquelot {Compt. rend. Soc. biol, 1883, p. 111 et 1893, p. 483), ainsi que par celles de M. Villejean, le filtre de biscuit laisse passer des êtres organisés et que les liquides de culture ainsi stérilisés ne le sont en réalité que pour les microbes ayant 1 à 2 et au-dessus. La note de la p. 345 fait d'autres réserves encore au sujet de l'état prétendu infertile des liquides filtrés sur biscuit. On pourrait peut-être, pour résoudre la question de savoir si ces produits filtrés contiennent encore des ferments vivants, employer la méthode de P. Berl, l'oxygène comprimé, qui détruit les êtres vivants, mais non les diastases. Voir à ce sujet CoDipl. vend. Acnd. sciences, t. LXXXIV, p. 1130.
à l'amylase, à la ptyaline, à la pepsine, à la présure, à la Irypsine, elc, n'est pas délinir cette action; mais pour tenter une explication valable de leur activité, nous ne pouvons exposer ici que des opinions personnelles et hypothétiques.
Remarquons que les divers ferments solubles paraissent constitués par des molécules chimiques de poids et de volume énormes par rapport aux molécules ordinaires. En effet, non seulement ces ferments répondent souvent à la composition et aux propriétés générales des matières albuminoïdes, dont les poids moléculaires connus varient de 1500 à 18000, mais encore ils sont combinés, ou fortement liés, à un certain nombre de sels qui semblent faire partie de leur constitution si l'on en juge par la difficulté, disons même l'impossibilité, que l'on éprouve à les purifier de ces prétendues impuretés par dialyse, dissolutions, précipitations successives ; si l'on en juge aussi par la constance de composition de ces sels satellites, phosphates de chaux, de magnésie et de potasse, chlorures et sulfates alcalins, etc. Remarquons en passant que la composition de ces substances minérales des ferments est celle même que l'on rencontre dans tout protoplasma vivant. La grandeur des molécules de ces ferments est encore confirmée par ce fait que, quoique solubles, ces substances ne peuvent ni dialyser facilement, ni même toujours passer à travers des filtres physiquement poreux, tels que ceux de plâtre, de biscuit de porcelaine, d'amiante qui les -arrêtent partiellement ou totalement : tel est le cas de l'invertine ou sucrase produite par l'aspergillus niger qui, quoique soluble, ne traverse pas du tout le biscuit de porcelaine \
■1. L'invorlinc de l;i levure de bière Iraverse, lui cuulrairo, le biscuit.
MODE d'action DES TOXINES.
Celle grosseur, ce volume énorme de la molécule explique que ces ferments soient entraînés par le lascis que forment les précipités gélatineux de phosphates terreux ou d'alumine.
Comme nous le faisions observer dans notre Cours de Chimie (L. III, p. 746) tout concourt donc à nous faire admettre que ces ferments à molécules énormes ne sont pas à proprement parler solubles ; qu'ils sont dans un état de ténuité tel qu'ils restent comme dissous dans les liquides, à la façon des corps colloïdaux, tels que l'empois d'amidon, mais non dans un état comparable à celui des substances réellement dissoutes. La difficulté qu'ils ont à traverser les membranes animales ou même les septums à trous très petits semble bien le démontrer. Nous pensons donc que ces ferments sans être à proprement parler des êtres vivants, sont déjà doués d'une organisation qui se rapproche singulièrement de celle de la trame du protoplasma de la cellule dont ils dérivent \
\. Deux propriétés essentielles caractérisent les substratums vivants : D'une part, celle d'assimiler, c'est-à-dire de transformer à leur contact certains principes difTérents de leurs substances propres, en substances semblables à celles qui les composent et qui dès lors deviennent aptes à les nourrir ; d'autre part, celle de se reproduire. Préoccupé depuis longtemps des idées que j'expose ici pour la première fois, j'ai essayé déjà en 1881, de savoir si les ferments solubles ou zymases jouissaient de ces deux propriétés essentielles, et je suis arrivé à un commencement de preuve positive. Après quelques essais tentés avec les invertines et la diastase de l'orge, je me suis adressé à la pepsine. J'ai pris de la pepsine ordinaire ; celle que j'employais jouissait de la propriété de digérer en huit heures 500 fois son poids de fibrine, -e^est-à-dire que dans ce laps de temps, et dans une liqueur aqueuse acidulée à 3 pour 1000 et portée à 38°, la fibrine était dissoute et que la liqueur filtrée ne contenait plus rien de précipitable par le ferrocyanure de potassium acétique. Le temps mis à la digestion permettait donc de mesurer l'activité de la pepsine, ou, si l'on veut, la quantité de pepsine réelle et réagissante. Ces constatations faites, on ijrend 5 grammes de fibrine humide et 0,01 de la |icpsine ci-dessus, dissoute dans oy grammes d'eau acidulée de \IC\
LKS TOXINES.
Quel riijjpDii mystérieux cxisLc-L-il eiitic hi coiisLiluLioii, l'organisation de tels ferments, et Torganisatign des tissus vivants, et comment expliquer qu'à leur contact certaines des substances constitutives de la cellule normale se transforment, se disloquent, fermentent en un mot. E. Fischer a remarqué dans ses belles études sur les sucres, que ceux qui contiennent G^G^C^.., en un mot, ceux dont le squelette moléculaire est formé de 3 atomes de carbone ou d'un multiple de 3 atomes de carbone, sont aptes à fermenter sous Tinfluence de la levure de bière, mais que les sucres en C\ G", G\ G^ les télroses, penloses, heptoses, octoses, ne fermentent pas. Entre les aptitudes fonction -
à 3 pour 1 000; on place à TéLuve à 38° el l'on attend que la digestion soit terminée. Alors, et sans filtrer, on distrait de celte liqueur 20 centimètres cubes. Ils contiennent donc ^ x 09^.01 ou0ï'.002 de la pepsine primitive. On les additionne de 75 cent, cubes d'eau acidulée nouvelle et encore de 5 grammes de fibrine fraîche. Ce mélange est à son tour rais à digérer à 38°. La fibrine diparaît presque avec la même vitesse que dans le premier cas. Si à ces 100 cent, cubes de la 2« digestion on emprunte encore 20 cent, cubes, ceux-ci contiendront le ci» de 03^.002 de la pepsine primitivement ajoutée, soit Qar.OOO'i. Si à ces 20 cent, cubes nouveaux on ajoute encore 73 grammes d'eau acidulée et o grammes de nouvelle fibrine et qu'on place encore à l'étuve à 38", cette fibrine se digérera comme dans les cas précédents et l'expérience pourra être reproduite ainsi plusieurs fois.
Pour expliquer que celte fibrine se digère toujours avec à peu près la même vitesse en présence de ces quantités de pepsine primitive qui deviennent rapidement décroissanles et tendent vers zéro, il faut que celte pepsine se reproduise aux dépens d'une partie de matériaux qu'elle fait fermenter, c'est-à-dire qu'il faut qu'elle jouisse à la fois des deux jiropriélés fondamentales des corps organisés et fonctionnant à la façon des substralums vivants 1° de se reproduire et 2" d'assimiler les 7nalières ambiantes eu les transformant en ses principes propres.
La nature des sels minéraux qui accompagnent les ferments avec ténacité et qui fout certainement partie de leur constitution, et la précipitation de ces sels, même lorsqu'ils sont solubles, sur des matières lelles que la soie, l alumine, le phosphate de chaux qui n'ont aucune afflnité pour eux, démontre aussi que ces ferments ont une constitution chimique el une organisation analogue à celle des protoplasmas vivants.
MODE d'action DES TOXINES.
nelles, dérivant sans doute de la forme de la trame intime des organites protoplasmiques de la levure de bière, et l'organisation stéréocliimique de chacune des familles de sucres, il existe donc un rapport qui fait que tantôt la levure peut se nourrir de ces sucres et les faire fermenter, et que tantôt elle ne le peut pas.
Voici une autre preuve bien plus frappante encore de la nécessité de ce rapport de constitution moléculaire : du dextroglycose ou glycose ordinaire dérivent deux isomères stéréochimiques Fa-méthyl-dextroglycoside et le p-méthyldextroglycoside. Or E. Fischer a observé que Témulsine, ou ferment naturel des amandes, dédouble en alcool et sucre le composé [ï, tandis que le composé a n'est pas entamé par lui. L'émulsine est donc un ferment, un destructeur, un poison si l'on veut, du premier ; elle reste inerte pour le second. Au contraire, l'invertine de la levure de bière détruit le dérivé a et reste sans effet sur le dérivé fi. Il peut donc y avoir stabilité ou destruction d'un édifice organique suivant l'accord ou le désaccord stéréochimique, la forme géométrique de l'édifice (ou de la vibration dont il est le siège) et celles des ferments qui tendent à Tébranler. E. Fischer compare ces zymases à une clef qui s'adapterait ou non à la serrure moléculaire et qui, suivant sa forme, l'ouvrirait ou ne l'ouvrirait pas'. Je regarderais plutôt ces ferments comme des instruments, des machines, aptes, suivant leur structure, à transformer l'énergie que leur fournit le milieu ambiant, de telle sorte qu'après
1. E. Fischer, Berichte Chem. Gesell. t. XXVII (1894) el Bull. Soc. chim. (3« série), t. XIV. Voir à ce sujet la noie de mon Gows de Chimie, t. III, p. 4 (1" édition) où je donne, déjà, en 1892, à peu près la même explication à propos de l'action du penicilium glaucum sur les deux alcools amyliques levogyre et dextrogyre.
avoir subi cette modification, cette énergie soit ou, ne soit pas en état de réagir sur la molécule fermentescible. Un coup de vent ijui arrive jusqu'à notre oreille ne produit j)us d'impressions acoustiques; s'il traverse au préalable un tuyau d'orgue, son énergie transformée en sou, produit eu nous une série de phénomènes ([ui se traduisent dans notre cerveau [jar une succession de perceptions de rapports et par des effets chimifjues corrélatifs. Il en est de même d'un flux de chaleur : Il ne saurait décomposer l'eau; mais, faisons-le passer à travers une pile thermo-électrique, et l'eau pourra être détruite, dédoublée aux deux pôles en ses éléments. Un rayon de lumière blauche traversant une plaque de quartz taillée perpendiculairement à l'axe ne })roduira aucune couleur, mais j)Iaç()ns un nicol en avant du quartz et les couleurs de polarisation rotatoire apparaîtront aussitôt, influenceront notre rétine et provoqueront sur elle, ou sur une plaque photographique réceptrice, une série de réactions nouvelles.
Il en est peut-être ainsi des ferments. S'ils uq sont que des commutateurs d'énergie, on comprend que leur quantité soit à peu près indifférente, ces agents se bornant, dans cette hypothèse, à transformer, et non à fournir, l'énergie destructive qui entretient les fermentatioub ou les effetstoxiques.
Mais il semble que, dans tous les cas, l'action du ferment ait pour condition préalable une véritable combinaison de ce ferment et du corps à décomposer, ce qui expliquerait la .remarque qui a été laite de la nécessité d'une analogie do structure entre le corps fermentescible et le ferment. On suit, depuis A. Wurlz, que la tibrine immergée quelques
MODK d'action DES TOXINES.
minules dans une solution de papaïne se leint, pour ainsi dire, de celte substance, si bien que les lavages à l'eau sont incapables désormais de l'enlever, et que celte fibrine impreasionnée, comme dit A. Wurtz, ou plutôt faiblement combinée au ferment, se digère complètement dans l'eau additionnée de un à deux millièmes d'acide chlorhydrique, se transformant ainsi en peplone complète comme si elle était dissoute en présence de la papaïne elle-même. J'ai montré aussi que la soie brute lavée à l'eau acidulée, puis à l'eau pure, s'empare au sein d'une solution filtrée de pepsine brute d'une partie de ce ferment digestif qu'elle fixe à sa surface, sans que l'eau pure puisse en extraire une parcelle. Par des lavages à l'eau acidulée on peut ensuite enlever la pepsine ainsi combinée à la soie.
Ces faits montrent bien que l'action des ferments solubles est précédée de leur union à la matière fermentescible ; cette union ne peut se produire (c'est là le cas de toutes les combinaisons chimiques) que s'il y a concordance de structure et saturation réciproque de fonctions.
Les phénomènes de dislocation ou de fermentation dus aux modifications de l'énergie chimique, calorifique, etc., que reçoit du milieu où il est plongé l'édifice moléculaire complexe ainsi formé par l'union du ferment au corps fermentescible, se produisent dès lors suivant un mécanisme sur la nature duquel rien, à cette heure, ne saurait être précisé, si ce n'est que la fermentation même détruisant l'une des parties de cet édifice, le corps fermentescible, le ferment est par cela même remis en liberté et peut recommencer son œuvre.
Que les toxines ou les ferments agissent sur toutes les cellules ou sur certaines d'entre elles ; que les modifications
I,h:s TOXINKS.
dues à leur activité se i)roduisent plus pailiculièremenl dans certains organes, les glandes lymphoïdes, les globules blancs, le sang, le foie, le tissu nerveux, etc. ; qu'elles soient directement toxiques ou qu'elles ne le deviennent qu'indirectement par les modifications qu'elles impriment à la nutrition de nos tissus ou de nos glandes qui seuls produiraient les agents directement vénéneux ; qu'elles modifient la composition des humeurs et, qu'en particulier, elles diminuent l'alcalinité du sang; que les toxines agissent plus indirectement encore par l'intermédiaire de centres vasomoteurs modifiant ainsi la circulation et provoquant la diapédèse, ou bien qu'elles agissent sur les centres de calorification pour i)roduire la fièvre ou pour edDaisser la température ' ; que la maladie ne soit que le tableau des désordres qui se déroulent secondairement grâce aux modifications de la nutrition provoquées par la présence des ferments dans l'économie, etc., ce sont là autant de points réservés sur lesquels nous reviendrons et que nous ne pouvons résoudre, ni même aborder, avant d'avoir poussé plus loin ces études.
Dans tous les cas, il est remarquable que contrairement à l'action des poisons ordinaires qui n'agissent généralement qu'autant qu'ils persistent dans le sang ou les tissus, les toxines font sentir leur influence sur le fonctionnement et la nutrition des organes longtemps après qu'elles ont disparu. Elles j)euvent imprimera l'économie des modifications qui se
\. Beaucoup de diastases, injectées dans le sang ou par la méthoJe hypodermique, donnent la fièvre, et, dans beaucoup de cas, ce phénomèiie remarquable dont le mécanisme est resté jusqu'à nos jours entièrement inexpliqué, doit être attribué à une intoxication des centres nerveux calorigènes par les toxines microl)iennes. Il existe cependant des poisons purement chimiques qui peuvent donner la fièvre : la mydaléine, la vcratrine, la cocaïne, etc., et même la quinine sont dans ce cas.
MODK d'action DKS TOXINES.
continuent et se transmettent même par génération. M. Gliarrin a montré que si des deux générateurs mâle et femelle l'un au moins a été influencé par une toxine très active, les descendants pourront présenter des arrêts de développement dus à la tare héréditaire ainsi créée cliez l'un des ascendants
En assimilant la plupart des toxines aux diastases ou zymases, nous avons remarqué que, de môme que pour ces dernières, l'action de ces poisons ne paraît pas proportionnelle à la masse introduite, pas plus que la quantité de matière fermentescible que décompose en un temps indéfini un ferment soiuble n'est proportionnelle à la masse de ce ferment. Mais il ne faudrait pas croire que les effets d'une toxine sur l'économie soient entièrement indépendants de sa quantité; l'expérience prouve le contraire. C'est que s'il est vrai qu'une même dose de pepsine, par exemple, peut digérer un poids presque indéfini de viande, il faut se rappeler que la rapidité de ces transformations est proportionnelle, jusqu'à un certain point, à la quantité de ferment présent. Il en est de même des toxines. Les désordres qu'elles provoquent, après un certain temps d'incubation, se développent avec une rapidité en rapport avec la masse introduite. Si dans le cas de doses faibles, l'économie a, comme on le verra, le lemps de réagir soit par la production d'antitoxines, soit par l'oxydation du poison introduit, soit par élimination continue avec les excrétions, il n'en est plus de môme si les doses introduites sont considérables. Les désordres qui peuvent ne pas se produire avec les doses faibles apparaîtront dans ces cas, sans que, de cette constatation nous puissions conclure que l'action des toxines est,