CHAPITRE VIII
De la période latente des empoisonnements par les toxines du Bacillus liquefaciens bovis et du Bacillus heminecrobiophilus
Quand on injecte dans la veine d’un animal un poison ordinaire, strychnine, acide cyanhydrique, atropine, etc., des troubles physiologiques se manifestent presque immédiatement. Leur intensité est plus ou moins grande, suivant la dose injectée, et la mort survient si la quantité est suffisante. Si, au contraire, la dose n’est pas exagérée, les symptômes toxiques s’améliorent progressivement, à mesure que l’élimination se produit, et la guérison survient.
Avec les poisons microbiens, il n’en est plus de même.
Certains, comme les toxines delà diphtérie, lancés dans le torrent circulatoire, ne produisent immédiatement après l’injection rien de bien apparent, ni de bien sérieux. Mais à la suite d’une phase silencieuse de durée variable sur-
viennent des troubles graves, s’exagérant progressivement pour aboutir souvent à une issue fatale. C’est ce qu’ont nettement démontré les, travaux de MM. Courmont et Doyon, et Enriquez et Hallion.
D’autres toxines produisent des modifications fonctionnelles, coïncidant presque avec leur introduction dans la veine, mais dont les premiers effets disparaissent rapidement pour faire place à une période de calme pendant laquelle le sujet semble complètement rétabli. Ce n’est le plus souvent qu’un rétablissement apparent: 24, 36, 48heures après, parfois davantage, des symptômes toxiques réapparaissent différents des premiers par quelques-uns de leurs caractères, mais surtout par leur marche.
Pendant cette période silencieuse, correspondant à une véritable phase d’incubation, il est curieux de constater que non seulement l’état général du sujet n’a rien d’inquiétant, mais que l’injection de nouvelles doses ne réveille plus les troubles du début, à grand fracas ; leur action se borne à activer l’apparition des troubles secondaires.
Avec les toxines du bacillus liquefaciens bovis, et du bacillus heminecrobiophilus , nous avons constaté, entre le moment de l’injection veineuse et l’apparition des signes vrais d’intoxication, une véritable phase latente, pendant laquelle l’animal ne semblait aucunement avoir reçu le poison qui devait le tuer quelques heures après.
Nous croyons, et c’est le fait général qui nous paraît ressortir de ce que nous avons observé, que dans l’empoisonnement par les toxines microbiennes, il y a lieu de compter non seulement sur des effets immédiats, qui peuvent manquer, mais encore sur des troubles éloignés, provenant soit de la transformation des toxines, soit de
sécrétions organiques, anormalement produites par leu r seule présence dans l’économie.
Les produits solubles du bacillus liquefaciens bovis et du bacillus heminecrobiophil us agissent suivant deux modes différents :
1° Gomme des poisons ordinaires dans la production des effets primitifs qui leur sont propres et qui suivent immédiatement l'injection.
2° Comme des diastases ou ferments solubles, dans la production des effets qui n’apparaissent qu’à la suite d’une période latente ou d’incubation.
Dans cet empoisonnement, comme dans le tétanos, une action fermentiscible paraît se développer. Mais comment l’expliquer ?
A côté de la substance toxique, existe -t-il, dans la masse des produits solubles, un ferment élaborant aux dépens de l’organisme le poison particulier qui agit au bout d’un certain temps ? Ceci peut être vrai pour la toxine tétanique dont les effets ne semblent pas proportionnels à la quantité injectée et paraissent relever d’un ferment.
Mais pour la toxine diphtéritique, comme l’ont montré MM. Courmont et Doyon, et la pneumobacilline ainsi que nous l’avons dit, les effets se manifestent en raison directe de la dose injectée. Pourquoi ne pas supposer, dans ces cas, qu’il n’existe dans la toxine qu’un seul poison, qui, une fois introduit dans l’organisme, déterminerait les troubles, à grands fracas, à son premier contact. Pendant la phase silencieuse, ce poison se transformerait en substance provoquant des perversions nutritives et amenant les éléments cellulaires à élaborer les produits modificateurs.