CHAPITRE IV
Action des produits solubles sécrétés par le microbe de la morve.
Les expériences ont été pratiquées avec de la malléine brute envoyée par l’Institut Pasteur. Les injections étaient toujours faites avec cette solution diluée dans son volume d’eau stérilisée.
EXPÉRIENCE I. — 13 décembre 1894.
Chien : 18 kilogrammes. Excellent état. Pression : 167 millimètres. Pouls : 126 battements à la minute. Respiration : 12
(fig. 26).
Une injection de 5 cc. 5 de malléine est poussée dans la veine jugulaire. L’expérience commence à 4 heures 5.
Aucun effet immédiat caractéristique : agitation, mouvements de défense. Pas de chute de pression comme avec la pneumobacilline : il y aurait même une tendance à l’hypertension.
Fia. 27. — État des grandes fonctions immédiatement après l'injection intraveineuse de 2cc.5
de malléine. (3/4 de grandeur naturelle.)
Fig. 26. — Malléine (Exp. I). Chien. État normal de la respiration, du pouls et de la pression (S : secondes. R : respiration enregistrée avec le pneumographe direct. P : Pouls. M : pression; 3/4). (Grandeur naturelle.)
La pression oscille autour de 188 millimètres; le pouls esta 126 pulsations, la respiration est très agitéo (fig. 27).
Au bout de quelques minutes de légères modifications surviennent : la pression cède et tombe à 137 millimètres ; le pouls se ralentit, 90 pulsations seulement ; la respiration est à 18 mouvements par minute, superficielle et accélérée (fig. 28).
Fig. 28. — Etat des grandes fonctions quelques minutes après l'injection
intraveineuse de 2 cc. 5 de malléine. (3/4 de grandeur naturelle.)
20 minutes après la première injection, nouvelle dose de 2 centimètres cubes.
On observe une élévation immédiate de la pression, qui oscille autour de 179 millimètres. Le pouls est toujours ralenti, 84 pulsations ; la respiration demeure la môme (fig. 29).
Une série de nouvelles injections sont pratiqués jusqu’à ce que la dose de i0 centimètres cubes soit atteinte.
Les modifications graphiques sont les mêmes : mais à mesure que le poison injecté est en plus grande quantité, l’effet convulsivant précédemment signalé s’exagère.
A 5 heures l’animal a un accès particulièrement violent : la pression atteint 201 millimètres, le pouls est imperceptible, la respiration convulsive (fig. 30).
A partir de ce moment le chien ne cesse de trembler et de s’agiter. La pression oscille beaucoup, mais avec des tendances manifestes à la chute ; toutefois quand l’animal s’agite elle se relève, dépasse mémele niveau moyen, puis retombe. Le poulsa une tendance très marquée à l’accélération, il est à 174 battements.
Peu à peu, malgré l’agitation du sujet, l’hypotension se main-
Fi«. 29. — État des grandes fonctions après une nouvelle injection intraveineuse de 5 cc, de malléine. (3/4 de grandeur naturelle.)
tient et une heure et demie après la première injection, la pression n’est plus qu’à 107 millimètres, le pouls est très accéléré, 204 pulsations (fîg. 31).
A 6 heures, 2 heures après la première injection, on constate toujours cette même accélération, et la pression à 08 millimètres (fig. 32).
Caractères généraux. — D’autres faits intéressants ont été relevés pendant cette observation. Nous avons constaté des tremblements extrêmement intenses, s’exagérant et arrivant même à prendre un véritable aspect de crises.
Fig. 30. — État des grandes] fonctions après les injections intraveineuse portant à 10 cc. de malléine la dose totale injectée 1 heure après le début de l’expérience. (3/4^6 grandeur naturelle.)
Fig. 31. — Etat des grandes fonctions 1 h. 1/2 après le début de l’expérience, la dose totale de malléine injectée étant de 10 cc. La respiration a été supprimée à cause de son irrégularité. (3/4 de grandeur naturelle.)
L’animal a présenté un réveil violent, du péristaltisme intestinal avec défécation diarrhéique qui décelait une hypersécrétion des glandes de l’intestin. Salivation entrêmement abondante.
Fio. 32. — État de la pression et du pouls 2 heures après le début de l'expérience l’animal ayant reçu 10cc.de malléine. (3/4 de grandeur naturelle.)
Mis à terre, le sujet était très affaibli : ténesme, efforts de défécation infructueux ; tristesse, air morne. Hypothermie. L’animal ramené dans sa loge, le lendemain matin est retrouvé mort.
Autopsie. — Congestion viscérale généralisée. L’intestin est le siège d’une entérite intense: boursouflure de la muqueuse qui se détache en certains points ; dilatation énorme des vaisseaux. Le sang est noir, sirupeux. La rate est doublé de volume, les reins rouge foncé, durs ; le foie gorgé de sang, hypertrophié.
EXPÉRIENCE II. — 14-20 décembre 1894
Chien : 17 kilogrammes. Bien portant.
Cette expérience est faite dans le but d’étudier les effets à distance des injections répétées de malleine. Une série d’injections sont
pratiquées, les premiers jours dans le tissu cellulaire sous-cutané, plus tard dans le péritoine.
14 décembre
1/2 cc. de malléine Température 38°, 4
1/2 cc. (intrapéritonéale) —
Les injections ont toujours été faites à 8 heures du matin et la température prise aux mêmes heures.
Pendant toute la durée de ces interventions l’état général du sujet n’a pas présenté de modifications apparentes bien grandes. Au point piqué, apparaissait un léger œdème, bien localisé, douloureux à la pression, s’accompagnant d’une faible élévation locale de température.
Le 20 décembre, l’animal ayant reçu 3 cc. 5 en l’espace de sept jours est mis dans l’après-midi sur la table d’opération.
On lui injecte 1 centimètre cube de malléine dans la veine jugulaire, ce qui porte à 4 cc. 5 la quantité totale de toxine administrée.
4 heures après on enregistre le pouls, la respiration et la pression. On constate que la pression est à 120 millimètres seulement, ce qui confirme l’idée d’hypotension que l’exploration digitale permettait de soupçonner (fig. 33).
Cette expérience, dont au point de vue thermique nous ne tirerons aucune conclusion, montre au moins que les toxines de la morve jouissent de propriétés vaso-dilatatrices puisqu’à la suite d’injections répétées et renforcées Y hypotension s’établit.
Ou nous objectera que cette hypotension enregistrée à la fin de l’expérience résulte de l’injection du dernier centimètre cube. Nous n’ignorons point qu’elle l’ait exagérée, mais nous avons remarqué que, même avant, l’exploration digitale laissait très nettement soupçonner cette chute de pression.
L’animal bien que déprimé n’est point mort, il se remontait même assez rapidement. 48 heures après il est sacrifié.
Fig. 33. — Malléine. (Exp. II.) Chien. État des grandes fonctions l’animal ayant en 7 jours par doses fractionnées, 4 cc.5 de malléine, en injections sous-cutanées (S : secondes. R : Respiration enregistrée par le pneumographe direct. P : pouls. M : pression; 3/4 de grandeur naturelle).
Autopsie. — Pas de lésion caractéristique, à part une légère tendance à la congestion viscérale. Aucune trace de péritonite ; quelques points œdémateux aux endroits piqués.
En résumé, cet animal a reçu en sept jours 4 cc. 5 de malléine : il s’en est suivi une vaso-dilatation et de l’hypotension.
Isolée, cette expérience n’aurait que peu d’importance, mais elle corrobore les résultats acquis par les autres, faites dans des conditions irréprochables ; à ce titre elle nous a paru mériter d’ètre signalée.
EXPÉRIENCE III. — 2 mars 1895.
Ane 95 kilogrammes. Excellent état. Pression: 176 millimètres. Pouls : 60 pulsations. Respiration très irrégulière (fig. 34).
Fig. 34. — Malléine (Exp. III.) Ane. État normal des grandes fonctions (S : secondes. R : respiration enregistrée avec le pneumographe direct. P : pouls. M : pression). (5/6 de grandeur naturelle.)
L’expérience est commencée à 3 heures.
On injecte 2 centimètres cubes de malléine brute dans la veine jugulaire.
i minute et demie après cette injection, on constate que la près-
sion oscille autour de 191 millimètres, en même temps il y a un renforcement du cœur avec un ralentissement très notable, le pouls est à 48 battements, et tombe même à 42 (fig. 35).
Fia. 35. — État des grandes fonctions 1 minute après l'injection intraveineuse de 2 cc. de malléine. (5/6 de grandeur naturelle.)
15 minutes après la première injection, les grandes fonctions reviennent presque à leur état normal.
Nouvelle injection de 2 cc. 5 de malléine brute dans la veine jugulaire.
Presque instantanément les phénomènes observés après la première injection se reproduisent, mais avec beaucoup plus d’intensité. La pression présente de grandes oscillations dues aux impulsions cardiaques énergiques, ce qui se voit très nettement sur les courbes manométrique et sphygmographique (fig. 36).
Fig. 36. — A gauche : état des grandes fonctions io minutes après l’injection intraveineuse de 2 cc.de malléine. — A droite : état des grandes fonctions 1 minute après une nouvelle injection de2cc. 5 de malléine. (5/6 de grandeur naturelle.)
La pression moyenne se maintient autour de 223 millimètres, elle atteint parfois 247 millimètres. Le pouls ne bat plus que 36 fois par minute (fig. 37).
L’hypertension, le renforcement avec ralentissement du cœur se soutiennent 5 minutes à peine; puis la pression commence à tomber, le cœur s’affaiblit et s’accélère, ce qui nous permet d'admettre que
dans les phénomènes d’hypertension précédents, il y a lieu d’accorder une large part aux effets cardiaques, plutôt qu’aux effets vaso-
Fio. 37. — Etat des grandes fonctions quelques minutes après l’injection de malléine portant à 4 cc.5 la dose totale injectée. (5/6 de grandeur naturelle.)
moteurs proprement dits. G’est la puissance et l’importance des ondées sanguines qui élèvent les courbes au niveau très élevé que nous avons enregistré.
30 minutes après la première injection, la pression est en voie
Fig. 38. — État des grandes fonctions 20 minutes après les injections de malléine portant la dose totale injectée à 4 cc. 5 (5/6 de grandeur naturelle.)
Fio. 39. — État des grandes fonctions 1 heure après les injections intra veineuses portant la dose totale injectée à 4 cc, 5 de malléine. (5/6 dç (grandeur naturelle.)
descendante, elle oscille autour de 133 millimètres, c’est-à-dire même au-dessous de la normale. Le pouls présente 54 pulsations. On peut noter que les battements ont une tendance à s’accélérer à mesure que la pression baisse (fig. 38-39).
En résumé, clans un intervalle de 1 heure 10 minutes (3 h. 20 à 4 h. 30), sous l’influence d’une dose de 4 cc. 5 de malléine brute, la pression, après avoir atteint un maximum de 247 millimètres, est tombée à 85 millimètres (fig. 40-41).
Fig. 40. — État des grandes fonctions 1 heure 1/4 après les injections intraveineuses portant à 4 cc. 5 la dose totale de malléine injectée. (5/6 de grandeur naturelle.)
Caractères généraux. — A la suite de la première injection nous avons noté une agitation assez grande, et surtout fait déjà signalé par MM. Gadiot et Roger, une hypersécrétion sudorale extrêmement intense, se manifestant surtout à la face interne des cuisses, à la base des oreilles et sur les côtes de l’encolure. La main posée sur ces régions ressortait ruisselante.
La seconde injection a exagéré l’agitation.
L’animal semblait souffrir à mesure que l’hypotension s’accusait,
il perdait son énergie et semblait particulièrement] déprimé, A. l’excitation du début avait succédé la torpeur.
La sudation si abondante des premiers instants avait, fait intéressant, complètement cessé. Le tégument cutané était extrêmement
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Fig. 4t. — État des grandes fonctions 1 heure 3/4 après les injections intraveineuses portant à 4 cc. 5 la dose totale de pneumobacilline injectée. (5/6 de grandeur naturelle.)
sec, même dans les plis articulaires. A la fin de l’expérience l’état du sujet est très mauvais. Il est sacrifié pour les besoins du service.
Dans l’intention de comparer les ans aux autres les effets déterminés par deux produits assez analogues, du moins quant à leur mode de préparation et à leur utilisation pratique, nous avons expérimenté dans des conditions identiques et toujours chez le chien, la tuberculine de Koch.
Prenant un tracé des grandes fonctions, une injection de 10 centimètres cubes de tuberculine brute, préparée par l’Insiitut Pasteur, a été poussée dans la veine jugulaire d’un chien.
Aucune modification apparente n’a été observée.
Chez notre chien, la pression normale oscillait autour de 147 millimètres, le pouls était à 126 pulsations, et on comptait de 12 à 18 mouvements respiratoires. Une heure et demie après l’injection la pression était à 152 millimètres, le pouls à 108, la respiration donnait 18 mouvements.
Pas de salivation, de défécation, de péristaltisme, aucun trouble nerveux. En résumé, aucune des modifications observées avec la malléine et la pneumobacilline.
Mis à terre, l’animal paraissait être dans son état normal.
48 heures plus tard, remis à l’appareil on constate que la pression est à 176 millimètres ; le pouls à 120 ; la respiration à 12.
Ces recherches sur la tuberculine sont intéressantes à un double point de vue : d’abord elles confirment ce qu’ont déjà dit Gadiot et Roger relativement à son action sudorale comparée à celle de la malléine.
En second lieu, elles prouvent surabondamment que dans les expériences où, des quantités variables de bouillons de culture ou de produits divers contenant des toxines microbiennes sont injectées dans la veine d’un animal, il n’y a à tenir compte exclusivement que des effets particuliers des toxines, et non de l’action propre des véhicules.