A LA SUITE DE TRACHÉOTOMIE
DANS LE CAS DE DIPHTÉRIE CROUPALE BT D’AFFECTIONS SPASMODIQUES LARYNGO-BRONCHIQUES
Dans une de mes précédentes communications (séance du 7 novembre, Bulletin de l’Académie, p. 576), j’ai signalé un cas remarquable de rappel à la vie, emprunté à la relation de M.le professeur E. Masse (de Bordeaux), et observé dans le service de M. Denucé, dans une asphyxie avec mort apparente, à la suite de trachéotomie précédée de chloroformisation, chez un malade atteint de sténose laryngée. (Voir plus haut, p. 39.)
Il était facile de prévoir que l'asphyxie survenant si fréquemment à la suite de la trachéotomie, dans le cas de diphtérie croupale, serait également justiciable du procédé des tractions linguales, et, si l’essai n’en avait pas été encore fait, c’est que son application n’avait pas encore pénétré dans les services hospita tiers, même ceux de Paris. — Tant il y a de difficultés à faire entrer dans les esprits et dans la pratique ce qui est nouveau, alors même que l'utilité en est parfaitement démontrée.
Il a suffi d’une occasion comme celle que je vais faire connaître, la présence accidentelle d’un de mes élèves, M. Albert Prieur., dans un de ces services, pour déterminer l’emploi du procédé, qui a été, ainsi
qu’on va le voir, d’une précieuse efficacité pour les jeunes asphyxiés.
Voici la relation sommaire des trois cas successivement observés dans le même hôpital, l’hôpital Trousseau. Nous empruntons la relation des deux premiers à M. le docteur Moizard, dans le service duquel ils se sont passés, et qui les a communiqués à la Société médicale des Hôpitaux :
DES TRACTIONS RYTHMÉES DE LA LANGUE Contre l’Asphyxie consécutive à la Trachéotomie.
Par MM. Moizard, médecin à l’hôpital Trousseau, Fournier et Prieur.
« Les applications du procédé de M. Laborde, dit M. Moizard, sont de jour en jour plus nombreuses. D’abord employées contre l’asphyxie par submersion, où elles donnent les plus heureux résultats, les tractions rythmées de la langue ont été appliquées à l’asphyxie des nouveau-nés, à l’empoisonnement par le bromidia ; M. Félizet y a eu recours contre des accidents asphyxiques d’origine tétanique (voir plus loin); M. Springer, contre l’asphyxie par le gaz des fosses d’aisances ; M. Vigneau, dans l’éclampsie. Enfin, on connaît les bons effets de la méthode de M. Laborde dans les accidents chloroformiques. Elle semble donc constituer un précieux secours dans tous les cas d’asphyxie, quelle qu’en soit la cause.
Nous venons d’observer à l’hôpital Trousseau deux cas où les tractions rythmées de la langue ont été d’une efficacité remarquable.
On sait combien il est fréquent, soit lorsqu’un enfant est opéré à une période avancée du croup,
soit lorsque la trachéotomie présente des difficultés qui en retardent la terminaison, de constater l’arrêt de la respiration après l’opération. Il y a là en quelque sorte une sidération du bulbe, chez un enfant qui a lutté pendant de longues heures contre l’asphyxie. Les excitations cutanées et trachéales, les injections de caféine, mais surtout la respiration artificielle longtemps et énergiquement pratiquée, rétablissent le plus souvent les mouvements respiratoires. Il arrive quelquefois cependant que l’enfant ne peut être rappelé à la vie qu’après de longs efforts et de terribles angoisses. Aussi ne sauraiton être trop armé contre ces formidables accidents. Les tractions rythmées de la langue peuvent être fort utiles en pareil cas, ainsi que le prouvent les deux observations suivantes :
Obs. XIV. — Emilie F..., âgée de 4 ans, entrée à l’Hôpital Trousseau avec une angine diphtérique de moyenne intensité et du croup, est prise, le 7 novembre, d’un accès de suffocation qui exige une trachéotomie immédiate.
L’opération est faite suivant les règles ordinaires; mais la trachée est molle et la première incision, trop courte, doit être prolongée. L’hémorrhagie est abondante, une certaine quantité de sang pénètre dans la trachée, et, lorsque après quelque retard on parvient à introduire la canule, l’asphyxie est complète; les lèvres sont violacées, les pupilles largement dilatées, l’enfant semble mort.
A l’aide d’une pince hémostatique fixant l’extrémité de la langue, on pratique alors des tractions rythmées, suivant le procédé de M. Laborde. A la sixième traction, l'enfant fait une profonde inspiration, suivie d’une forte expiration qui détermine le rejet par la canule d’une fausse membrane assez volumineuse et de sang.
A partir de ce moment, on fait encore une douzaine
de tractions de la langue, et peu à peu la respiration se rétablit.
Ce qui a été remarquable dans ce fait, c’est la rapidité avec laquelle la respiration a reparu. Au bout de 6 tractions, c’est-à-dire en quelques secondes, tout danger d’asphyxie avait disparu.
Obs. XV. — Dans la deuxième observation, c'est après avoir essayé la respiration artificielle qu'on eut recours aux tractions rythmées avec un plein succès.
Il s’agit d’un enfant de 15 mois, amené à l’hôpital dans un état tel qu’il ne respirait plus quand on l’étendit sur la table d’opération.
C’est presque sur un cadavre que la trachéotomie fut pratiquée. Bien que très rapide, l’introduction de la canule ne provoque aucun réflexe, aucun effort de toux, l’enfant ne respire pas.
La respiration artificielle pratiquée immédiatement amène à l’orifice de la canule une fausse membrane -assez volumineuse, qui est enlevée. Mais l’enfant reste toujours en état de mort apparente.
C’est alors qu’on se décide à pratiquer les tractions rythmées.
A la dixième ou douzième traction, l’enfant fait une forte inspiration; les tractions sont continuées encore quelques instants, et la respiration ne tarde pas à se rétablir.
« Telles sont ces deux observations. Elles montrent, ajoute M. Moizard, que la méthode de M. Laborde peut être très efficace contre les accidents asphyxiques consécutifs à la trachéotomie, et même qu’elle peut réussir à les conjurer alors que la respiration artificielle a échoué. »
A ces deux faits rapportés par M. le docteur Moizard, nous devons ajouter le suivant observé, durant la même semaine, dans le même hôpital.
05s. XVI- — Le 14 novembre, on apporte, à M. Delanglade, interne de M. Broca, un enfant de 3 ans (ou plutôt un cadavre), que le croup venait de tuer. La trachéotomie fut faite séance tenante, sans même déshabiller l’enfant.
M. Delanglade, n’ayant jamais fait de tractions linguales, commença par le procédé de Sylvester. et la respiration artificielle fut pratiquée pendant environ une demi-heure sans résultat.
Alors, pendant qu'on continuait la respiration ‘''d’artificielle, il pratiqua les tractions linguales et la respiration se rétablit au bout de très peu d’instants.
Ce cas qui semble moins probant que les deux autres, par ce fait que les deux procédés furent employés simultanément, n’en est au contraire, selon nous, que plus démonstratif, puisque la mort, qui semblait définitive et n’avait pas cédé au long emploi de la méthode de Sylvester, fut vaincue rapidement par l’adjonction de l’autre méthode. Cela prouve la puissance de cette dernière.
Avant la production des faits qui précèdent, un confrère de la province, M. le docteur Szezypiorski (de Longwy, Meurthe-et-Moselle), avait observé, le 10 octobre dernier, un cas semblable, qu’il vient de me communiquer, de rappel à la vie, par les tractions linguales, à la suite de la trachéotomie dans l’asphyxie croupale ; voici son récit :
Obs. XVII. — ■< Il s’agit d’une fillette de 4 ans, affectée de croup, en état d’asphyxie imminente.
Elle est préalablement soumise à la chloroformisation, puis trachéotomisée.
L’opération terminée, l’enfant est plongée dans un état d’asphyxie syncopale.
J’ai recouru rapidement aux tractions rythmées de la langue, et presque instantanément j’ai vu tout changer : la respiration est redevenue ample, et l’enfant s’est réveillée vite.
Je dois ajouter que la petite opérée est guérie actuellement de son croup et de sa plaie opératoire.
La simplicité du procédé est précieuse dans des cas semblables, cas où on n’a pas toujours le temps et un aide sous la main pour faire la respiration artificielle, dont le manuel opératoire est fort encombrant et dont l’efficacité, du reste, semble beaucoup au-dessous des tractions rylhmées de la langue. »