LIVRE II
Je commence. Que Dieu mette en juste équilibre
Ma parole à la fois respectueuse et libre !
0 maître ! quels lauriers ont troublé ton sommeil ?
Toi qui perdais ton vol dans les flots du soleil,
Pourquoi le rabaisser vers cette froide terre
Où le louche examen rampe sur le mystère,
Et croit, comme le ver dans la nuit du tombeau,
Régner sur ce qui doit ressusciter plus beau ?
IN'as-tu donc pas sondé cette misère extrême
De l'esprit qui n'a plus d'autre appui que lui-môme,
Toute la profondeur de cette infirmité
Qui frappe la raison dans sa divinité ?
Et l'immense chaos qui se forme autour d'elle,
Nuage ténébreux où la foudre étincelle.
Et qui tôt ou tard laisse échapper de son flanc
1^'orage cxpiateur de larmes et de sang?
Quoi ! le dégoût n'a point soulevé ton génie En voyant tons ces dieux couverts d'ignominie, Dont les dogmes, flattant tout appétit grossier, Font un vil animal d'un céleste héritier?
Tu ne saurais grossir cette impure phalange, Toi qui portes encor tant de traces de l'ange ? Si jamais tous ces dieux étaient démuselés, 0 maître ! conçois-tu plus affreux démêlés, Nombre plus divergent de volontés aux prises. Plus horribles conflits de toutes convoitises ? Vois le rêve impossible, ardent, électrisé, Demandant à grand cri d'être réalisé; Et l'obstacle invincible enflammant la colère, Et les rugissements du lion populaire Dispersant sans pitié, de ses ongles vengeurs, Les membres palpitants dos prophètes menteurs;
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El puis le goût du sang prcnaul la muUilu(J(3, Et son bras à la (in tuant par habitude; Tout le hideux travail de ces êtres fangeux Qui sortent do leurs trous dans les temps orageux : Car Dieu sait ce qui dort de venimeux reptiles Sous ces lacs enchantés qu'on nomme grandes villes.
En regardant l'abîme, on pâlit. Ne dis pas Que l'homme ne saurait jamais tondjer si bas. L'aiïreuse vision, l'enfer à n'y pas croire, Tu viens d'en retracer l'épouvantable histoire. Mais giàce à ton pinceau, malgré ta volonté, Ton principe périt sous le fait raconté. La liberté, qui n'est jamais que la justice, De toutes ces horreurs peut-elle être complice? Et l'humaine raison, celle de tous les temps, Se reconnaîtrait-elle en ces fous dégoûtants ?
Ce n'est pas môme lu l'esprit des populaces :
Le crime est au méchant pris dans toutes les classes.
Le peuple vertueux n'y fut jamais p'our rien,
Et l'instinct régicide, hélas ! le savait bien.
Que nous est-il resté de ce chaos immonde ,
Que le joug plus pesant et la nuit plus profonde?
L'antique royauté tomba sous le couteau,
Et nous nous sommes tous partagé son manteau ;
Mais regarde au forum quel est l'infâme usage
Que l'on fait des lambeaux du royal héritage ?
Les nouveaux souverains n'ont pas de faux-fuyant,
Leur cynisme naïf n'est que plus effrayant.
Ils font de leur pouvoir métier et marchandise,
Et rien ne les surprend si ce n'est la surprise.
Comme aux siècles assis à l'ombre de la mort,
Le faible recommence à plier sous le fort.
Sous un souffle énervant mûrit la servitude.
Et tout, jusques aux mots, est plein de lassitude ;
Fatigué sans travail, assoupi sans sommeil,
L'esprit n'a, par moments, qu'un fébrile réveil ;