LIVRE V
Je le sais, l'affligé com[)tc sur vos secours.
Mais, hélas ! qnclcine chose est là, comme une mouche
Que je voudrais chasser et qui revient toujours. »
Et Jésus répartit : « Quelle est donc cette chose Qui peut si fortement t'occuper malgré toi? » — (( Vous l'avoucrai-je? non. 0 mon Seigneur, je n'ose: Vous me diriez encor : Homme de peu de foi. »
— « Non pas ; sans t'accuser, je suis prêt à t'entendre. )^
— « Eh bien! dans ce moment, je me sentais troubler Par l'aspect de ce monde, et ne pouvais comprendre Comment, réglé par vous, il put si mal aller.
« J'y voyais des oiseaux recevoir la pâture, 11 est vrai , mais aussi mangés par les serpents ; Les serpents, à leur tour, servir de nourriture: El toujours les petits dévorés par les grands.
«. Le crime sous son pied tenant tout un royaume;
La vertu sans pouvoir et parfois sans manteau ; L'orage détruisant la moisson d'un pauvre homme , Et laissant le désert qui soupire après l'eau.
a Le magistrat, avec sa balance infidèle ,
Jugeant ceux qui, souvent, en ont fait moins que lui ;
Enfin, si je voulais finir la kyrielle,
Je n'aurais point assez des heures d'aujourd'hui. »
— « J'entends, dit leSauveur, ce que tu veux me dire : Le monde contredit la sagesse des cieux ;
Et, si jamais ta main avait à le conduire,
Tu crois, au fond du cœur, qu'il irait cent fois mieux.
— « Seigneur, je ne dis pas; chacun a sa manière; Mais, si vous me donniez votre empire absolu ,
Je tenterais.... » — « Eh bien 1 voyons ton savoir-faire, Dit le Christ. Qu'il en soit comme tu Tas voulu.
(( Jusqu'à la fin du jour je le cède ma place ;
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Fais, selon tes désirs, la pluie oli le beau temps; Surveille toute chose, extermine ou lais grâce; Dis|)ose enfin de tout ainsi que tu l'entends. »
Kt ces mots s'échappaient à peine de sa lèvre Que l'on vit arriver, par un autre chemin , Une femme amenant avec elle une chèvre, Couple qu'a dévoré la misère et la faim.
— « 0 ma pauvre Biquette ! a dit la pauvre femme, Il faut que maintenant je te laisse en ce lieu. Sans bien et sans époux, le travail me réclame , Et tu vas brouter seule , à la garde de Dieu.
« Que Dieu prenne en pitié l'angoisse que j'endure ! Mon sein à mon enfant n'a plus rien à donner; Que deviendrait, hélas ! la pauvre créature , Si tu ne devais pas au gîte retourner ? »
Elle pleure et s'éloigne. Et Jésus dit à Pierre :
— « Tu ne saurais trouver plus belle occasion. Il faut de celte veuve exaucer la prière , Et sans plus de retard entrer en fonction.
a Garde cet animal jusqu'au retour de l'ombre, Et qu'à cette lieure il soit, grâce aux soins du pasteur. Vers celle qui l'attend ramené sans encombre , Selon le vœu touchant qu'elle a fait dans son cœur. »
Pierre accepte , et la bête aux bizarres caprices Sous des ronces d'abord va prendre ses ébats; Puis saute des ravins , hante des précipices Où la tête tournait en regardant en bas ;
Puis, redescend pour boire au fond de la vallée , Tend le cou sur des bords par les ondes minés. Et puis va rebrouter la plante étiolée Sur tous les casse-cou des châteaux ruinés.
Le disciple essoufflé la suivait, tout en nage,
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Ayant les pieds, les mains et la robe en lambeaux, Craignant do ne jamais revenir du voyage, Et maudissant l'état de gardeur de bestiaux.
Enfin il rend le soir la bêle à sonétable,
Et de là s'en retourne au logis de Jésus :
— « 0 maîlre, lui dit-il, je suis un misérable;
Je vous rends vos pouvoirs et n'y toucherai plus. »
Et Jésus répondit : « Que la foi soit plus grande. Tu prendras les pouvoirs qui te seront offerts; Mais aux soins douloureux qu'une chèvre demande, Songe à tout ce qu'il faut pour régir l'univers! »