‹ Les traditionnellesChapitre 86 sur 114 · ÉPITRE A M · texte numérisé non relu

ÉPITRE A M

Ta lettre injustement m'accuse d'incurie.

Oui, je laisse languir Pégase à l'écurie;

Mais tout autre à ma place en aurait fait autant :

Le poëte se meurt sous le représentant.

Quand le rappel sans cesse invite à la bataille,

Peut-on jamais rimer ^quelque chose qui vaille?

Et puis , la poésie est-elle de saison

Lorsque la flamme sort des toits de la maison ?

Je ne suis point jaloux d'imiter la manie

Du césar troubadour que Rome eut pour génie.

LlVIlt: V. 283

Non que la politique ait toutes ines amours;

Je voudrais être au lcirq)S où je faisais dos ours.

Quand pourrai-je au wzase^jievantàquclque ouvrage,

D'un cigare au soleil livrer le blanc nuage !

Je rends grâce à tous ceux qui m'ont donné leur voix ;

Mais je n'étais pas né pour fabriquer des lois.

Arraché comme une algue au fond de mon asile ,

L'orage m'a jeté dans celte grande ville,

Pour réparer à neuf un monde déjà vieux.

Errant dans les détours d'un palais ennuyeux.

Je regarde opérer les élus de la France ;

Et, n'osant avouer ma candide ignorance.

Je m'escrime comme eux, malgré tous mes dégoûts,

A chercher le bâton qui n'aura pas deux bouts.

Et, crois-moi , ce n'est point ici , je le le jure ,

L'emploi malencontreux d'une vaine figure ;

De toute liberté chacun prétend jouir:

L'un veut fermer la porte et l'autre veut Touvrir.

Du sophiste titré jusqu'à monsieur Prud'homme,

Ici, toute folie a député son homme.

On apprendra gratis le grec et le latin Aux malheureux qui n'ont ni culottes ni pain. Celui-ci, grand docteur des amoureuses flammes, Les afl*ranchit du frein pour épurer les âmes, Et prétend , des maris débarrassant le front , Que nul ne le sera lorsque tous le seront ; Que le monde atteindra le bonheur sans limite, Quand nous n'aurons pour tous qu'une seulemarmite. En noces de Gamache il change l'avenir; Trois séances de nuit , s'il peut les obtenir, Mettront les appétits en parfaite harmonie. Mais on a de tout temps méconnu le génie ! Celui-là, tout gonflé de poisons érudits, Pleure éternellement sur le sort des bandits. Il propose en Eden de transformer le bagne; Dit que, si la vertu ne fut pas sa compagne , Chaque galérien pouvait devenir Dieu , En se développant dans un autre milieu. Traitant nos financiers de race d'écrevisses , Ce Law baisse Timpôt et double les services ;

LIVUE V. 285

Ce Solon, s'il osait proposer son moyen , Chargerait le bourreau d'opérer noire bien. Ceux-ci, moins odieux, mais plus forts en sottise, Race par qui le mal naquit et s'éternise. Sont ces graves oisons que Ton a vus toujours l^arler contre le bruit et voter des tambours; Dans tous les restaurants manger le veau rebelle, Et prêcher cependant la paix à leur séquelle. Tout dégommés qu'ils sont , ils font plaisir à voir ; Ils semblent, promenant tout le long d'un couloir, La main sous le gilet, dire avec importance : Messieurs,quand vousvoudrez,nous sauveronsla France.

Hélas! depuis longtemps nous toucherions au but. Si la parole seule opérait le salut.

Au pied de la tribune , en sueur, hors d'haleine , Que de fois nous avons embrassé Démoslhcne ! Payé ses beaux discours d'un serrement de main, Et remis l'action encore au lendemain !

Je ne veux point ici, poussant à l'hyperbole,

Nier que la raison n'eut parfois la parole,

Et, dans l'occasion, que l'on n'ait \u. surgir

De nobles cœurs parlant, et parlant pour agii'.

Hélas! déjà sans eux notre assemblée entière

Ne délibérerait qu'au fond de la rivière.

Le peuple souverain, on l'a vu bien des fois,

Traite plus durement ses élus que ses rois.

Mais je dis que la langue et son intempérance

Amèneront bientôt le dégoût de la France,

Et que nos orateurs sont comme ces oiseaux

Qui ne chantent jamais mieux qu'auprès des réseaux.

Trop d'orgueil, en effet, brille sur leur figure

Pour ne pas leur valoir quelque mésaventure.

Tôt ou tard, le bourgeois, par la peur tourmenté,

Pour un peu de repos donne sa liberté!

Maître dans tous pays, mais surtout dans le nôtre.

Son inconstante humeur va d'un extrême à l'autre.

Et le gouvernement qui flattera ses goûts

Sera celui d'un seul après celui de tous.

LÎVRK V. 287

Des révolutions c'est l'allure ordinaire :

L'anarchie est toujours fille du doctrinaire;

L'anarchie à son tour enfante le soldat

Qui vient brutalement terminer le débat.

Mais avant d'arriver, pour calmer l'épouvante,

A ce port désiré que déjà chacun vante,

Le voyage est scabreux, et peut nous coûter cher.

Et Dieu seul sait la part réservée à la mer !

Que de tonneaux remplis de drogues libérales

Seront jetés en proie aux fureurs des rafales !

Que de canards éclos aux nids républicains

S'en iront défrayer l'appétit des requins!

Que de fidélités pour le droit légitime,

Lasses de leur vertu, descendront dans l'abîme!

Combien de goupillons, plébéiens trop ardents.

Offerts en sacrifice aux Charybdes grondants !

Cela donne à penser : quant à moi, je désire

Que l'équipage arrive à l'aide du zéphire,

Le visage remis de sa perplexité

Et chantant les douceurs de la sécurité.

Tu peux rire, à Ion gré, de l'humaine sottise Qui hait ce qui faisait jadis sa convoitise; D'un peuple qui, sans peur d'en être bafoue, Court au devant du joug qu'il avait secoué. C'est peu fier, il est vrai, mais non déraisonnable. Tu demandais des vers, écoute cette fable :

Les gens d'une maison dirent à leur seigneur : — ((Maître,noussommestousdeshommespleinsd'honneur. Fermant à double tour la porte de vos caves, Pourquoi nous traitez-vous ainsi que des esclaves? Rigueur du temps jadis qui n'est plus de saison; Nul de nous ne boit plus à perdre la raison. » — « Amis, dit le seigneur (car il était bon maître), La chose est véritable, on doit le reconnaître, Vous savez que trop boire amène des malheurs. Et les progrès du temps vous ont rendus meilleurs. Pour le bonheur de tous, et non pour votre perte, Eh bien! que désormais la cave soit ouverte?

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