A J. AUTRAN
Mon docteur, ces jours-ci, nie trouvant un peu mieux,
M'a permis quelques vers, mais non pas'sérieux.
Cette restriction était peu nécessaire :
« Choisissez, m'a-t-il dit, afin de vous distraire
El non vous occuper, un sujet attrayant,
Un thème où vous puissiez travailler en riant. »
J'ai suivi ce conseil; pour bénir le remède,
J'invoipie la vertu que l'amitié possède,.
Et je place ton nom au haut de cet écrit
Comme un charme puissant pour cahner mon esprit.
La gaîté sous ma pUime est une dissonance ;
Mais songe que je dois rire par ordonance.
On guérissait jadis au son d'un instrument.
Je ne sais si la rime est un médicament;
Mais puisse-t-on longtemps, comme on vientde le faire,
Me donner Apollon pour seul apothicaire !
Le grave et le plaisant ne sont pas ennemis :
Au fond du cœur humain Dieu même les a mis.
Puis le vent qui soupire et le saule qui pleure
N'indiquent pas toujours une vertu meilleure.
L'homme, mon cher Autran, dans tout autre métier, En connaissant le but peut choisir le sentier ; Mais combien en fait d'art, en fait de poésie. Le sublime se mêle avec la fantaisie!
LIVnK V. 203
Nos docteurs ont usé leur langue et leur cerveau A nous bien définir ce que c'est que le beau. Mais encor rien n'est clair; sur pareille matière, Les mots sont abondants et non pas la lumière. L'un prétend que le beau naît des proportions ; Que les Grecs en ont eu de justes notions; Mais que, depuis l'éclat jeté par rilellcnie, La baibaric a Tait pacte avec le génie; Celui-ci, proscrivant tout système païen, Dit que l'esprit est tout et la forme n'est rien. Selon lui, Raphaël est un assez bon peintre. 11 adore l'ogive, il proscrit le plein cintre; Et, si ce dernier règne aux voûtes du saint lieu. Il n'a jamais compris qu'on pût y prier Dieu. Rome, en lait d'art, surtout en fait d'architecture, De la foi du Sauveur méconnaît la nature. Comme temple chrétien, Saint-Pierre lui déplaît; 11 laisse le cœur froid, tout merveilleux qu'il est. Michel-Ange, alVectant la forme colossale, N'a peint et n'a sculpté que des forts de la halle ;
Au sujet qu'il choisit son style toujours ment ^ Le goût n'approuve point son Dernier Jugement. A tous ces raccourcis plus ou moins difficiles, Vous diriez un marais où grouillent des reptiles; Son orgueilleux pinceau, par la fougue emporté, Atteint le surprenant, mais non la vérité. Parlez-lui du naïf et du frère Angélique, Fleur que ne ternit point le démon de l'antique; L'artiste trop savant s'amoindrit. En un mot, 11 faut, pour trouver l'art, l'aller prendre au maillot.
Si de là nous passons aux œuvres littéraires , Que de goûts différents et que d'avis contraires! Les deux partis vivants s'envoient manger du son Shakspeare est un phénix et Racine un oison. — Racine est un oison ! Et quel autre poëte Atteignit de plus près à la heauté parfaite?