LIVRE V
L'art pouvait cette fois défier la nature, Et chacun exaltait la vivante peinture: Crcsus ne la pouvait payer de son trésor. L'enthousiasme attique avait pris son essor. Voilà que tout à coup un jeune homme s'écrie A faire retentir toute la galerie :
« Vraiment, Athéniens, vous êtes bonnes gens; Je vous croyais des yeux bien plus intelligents : On vous abuse, Apelle est un voleur infâme; Je connais cet enfant et cette vieille femme ; Je les ai vus cent fois, au pied du Parthénon, Du soleil des hivers savourant le rayon, Ou dans la canicule, à l'ombre d'un portique, Tendre une coupe informe à la pitié publique. Apelle est un voleur, ce n'est que trop certain ; Qui ne reconnaît pas cette coupe d'étain ? Qui de vous n'y laissa tomber quelques oboles? Et ce manteau jeté sur ces maigres épaules, Ce n'est point le pinceau qui forma ce tissu; D'un marchand tyricn jadis je l'ai reçu;
La teinte et la souplesse en étaient admirables Avant d'en avoir fait don à ces misérables. Chacun a pu le voir agrafé sur mon sein. Par Mercure voleur, cette œuvre est un larcin. » Et l'assemblée, après cette sortie étrange, Vit qu'elle mettait fin à toute autre louange ; Qu'elle disait bien mieux que tous les beaux esprits, Et qu'après tout, malgré la couronne et le prix, Apelle recevait un plus brillant hommage De la part de ce fou que de l'aréopage.