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DÉVELOPPEMENT DU LANGAGE ET DE LA CIVILISATION

CHEZ LES NATIONS DE l'eXTRÉME ORIENT, s QUI PARLENT ENCORE DES IDIOMES MONOSYLLABIQUES.

Il est un fait qui n'a rien de bien étrange, bien que certains linguistes, qui n'en ont pas trouvé l'explication dans la classification de leurs radicaux, le proclament inexplicable. Ce fait est celui de la corrélation exacte qui existe entre la situation du langage chez un peuple et l'état de sa civilisation.

Ainsi, il est certain que les nations qui en sont restées au monosyllabisme, en même temps qu'elles s'arrêtaient dans le développement de leur langage» s'arrêtaient dans le développement de leur civilisation.

Ce fait double en apparence, est à ce point un et indivisible, qu'il serait impossible de concevoir une langue savante dans une civilisation pauvre, aussi

bien qu'une langue pauvre dans une civilisation avancée.

Aussi, loin de nous étonner avec les linguistes de certaine école, de voir ces deux faits mutuellement corollaires Tun de l'autre, dirons-nous qu'il serait absolument impossible de les concevoir séparés.

Langues et civilisations sont restées stationnaires après avoir atteint un certain niveau, non pour des causes spéciales à la langue et à la civilisation, mais parce que l'intelligence des nations dont elles étaient l'expression manifestée, s'est trouvée subitement frappée de stérilité ?

Quelles sont donc les causes qui peuvent frapper de stérilité l'intelligence d'un groupe social.

La question n'est pas spéciale aux Chinois, aux Birmans, aux Annamites et aux Thibétains. Elle importe à Thumanité entière. Elle n'est point spéciale au monosyllabisme non plus.

Il y a des peuples qui, arrivés à r agglutination, nonseulement n'ont pu atteindre la flexion^ non-seulement n'ont pu continuer leur marche progressive dans la c^ilisation, mais encore n'ont pu rester stationnaires et conserver les résultats acquis. .

Ainsi, nous le verrons bientôt, il y des peuples qui, pour avoir atteint l'agglutination, et même la flexion, n'en sont pas moins, quoique cela, retombés au-dessous des Chinois et des Birmans.

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Il est un principe qui, au point de vue philosophique absolu, domine toute la matière.

Ce principe est le suivant :

De même que la force matérielle d'un groupe social, se compose de la réunion de toutes les forces individuelles (cette vérité est vulgaire, car une na^ tion dont chaque membre serait affaibli ou rachitique, serait une nation incapable d'efforts et de résistances physiques considérgibles), de même le niveau de la civilisation d'un groupe social est élevé ou abaissé, suivant le degré de culture intellectuel auquel atteint chacun de ses membres.

Et dès lors, la doctrine qui consiste à porter atteinte à la liberté de Findividu, à réglementer son ...développement intellectuel au profit de la liberté et du développement intellectuel de la masse, est une doctrine absurde, contre nature, et qui n'a été inventée, par ce qu'on appelle les classes dirigeantes de tous les temps et de tous les pays, que pour réduire la plus grande partie des membres du groupe social à l'état de troupeau, dont elles se prétendent les pasteurs naturels.

Ces prétentions ne renferment-elles pas du reste en elles-mêmes, la preuve la plus évidente du sophisme SUT lequel elles reposent.

En admettant que les classes dirigeantes, soient plus élevées que la masse dans la hiérarchie intel*

lectueile, n'est-c5e pas par la culture et le développement individuel, qu'elles sont arrivées à ce résultat, et comme conséquence, où peuvent-elles prendre le droit, parce qu'elles ont pris les devants, de mesurer parcimonieusement aux autres etla liberté et les moyens de développement intellectuels, qui doivent contribuer à élever le niveau de l'ensemble.

Ce n'est donc que, par la liberté et le développement de l'individu, qu'on arrive à là réelle liberté et au réel développement de l'ensemble.

Ceci posé, on peut dire : que chaque fois que la direction politique et religieuse d'un groupe social, au lieu d'être la résultante de la volonté libre de chaque individu, est devenue par les causes que nous aurons à signaler, le fait d'une caste spéciale, les sociétés ont porté en elles des ferments de corruption et de décomposition qui les ont conduites rapidement à l'immobilité, à Tenfance sénile, à la mort même, chaque fois qu'elles n'ont pu, par la lutte et l'énergie individuelle de ses membres opprimés, rejeter au dehors les causes de décrépitude qui les minaient.

L'homme a beau recouvrir ses vices, ses passions son égoïsme d'un badigeon de convention, le mythe de Caïn et d'Abel est en raccourci l'histoire de l'humanité, et quand l'homme n'a pas tué son frère pour s'emparer de son épargne, il l'a réduit en escla-

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vage et l'a forcé à travailler pour engraisser son oisiveté. Pour nous, quand nous contemplons toutes ces horreurs, tous ces champs de bataille, dont les bruits sinistres ne sont pas près de s'éteindre,... quand nous voyons les lauriers, dont la faiblesse des peuples pare les têtes des conquérants, nous nous demandons si un jour ne verra pas éclore une classe d'hommes, qui rougira plus encore de notre barbarie, que nous ne rougissons des animaux qu'on prétend nos ancêtres.

. Pour appliquer le principe que nous venons d'énoncer, au cas spécial qui nous occupe', nous dirons que c'est la formule sociale et religieuse imposée aux Chinois, aux Birmans, aux Siamois, aux Annamites et aux Thibétains, qui a frappé d'immobilité leur langage et leur civilisation.

Ces populations arrivaient à peine à l'agrégation sociale, lorsque, toutes leurs traditions nous le prouvent, de rinde déjà brillante et civilisée arriva la race conquérante qui imposa ses idées, ses conceptions religieuses, ses théories de gouvernement. Tout ce qui est antérieur à l'avènement du bouddhisme, est aussi bien d'origine indoue que ce qui lui est postérieur : là cosmographie génésique des Brahmes se retrouve en effet avec moins d'élévation et de philosophie, dans le langage primitif des conceptions de tous ces peuples.

La facilité avec laquelle les bouddhistes, suivant plus tard la route primitivement parcourue par leurs ancêtres, s'imposèrent dans ces contrées, prouve également que le terrain leur avait déjà été préparé, par des idées et des traditions communes.

On nous demandera sans doute, comment il se peut faire alors que les Indous, primitifs envahisseurs, n'aient pas imposé leur langage eh même temps que leurs idées et leurs traditions.

Pour les idées le fait est indéniable, puisque nous les retrouvons sur place. Quant au langage, nous répondrons qu'il y a là un phénomène dont Thistoire à toute les époques, nous donne la facile explication. Les Francs qui ont envahi la Gaule, les Sarrazins qui ont dominé l'Espagne n'ont pu imposer leur idiome à ces contrées, les Romains eux-mêmes, malgré leur domination universelle, en dehors d'un certain Tayon soumis à leur influence immédiate, et surtout constante, n'ont jamais pu transmettre leur parler aux divers peuples, qu'ils traînaient derrière leurs chars de triomphe.

Presque toujours les peuples vaincus, sous le rapport du langage, se sont assimilé leurs vainqueurs.

Au surplus, la Chine,, la Birmanie et les autres contrées qui nous occupent, n'ont jamais subi le joug direct de l'Inde, les conquérants ne sont restés unis par aucun lien à la mère patrie. L'idée de natio-

nalité, idée toute moderne par rapport à ces temps reculés, n'avait pas encore fait son apparition dans le monde, et au lendemain de la conquête, les Indous guerriers se sont faits Thibétains ou Chinois, ne conservant le souvenir de leur origine, que par les traditions sociales et religieuses qu'ils avaient transmises, aux populations pastorales qu'ils venaient de subjuguer.

On retrouve dans l'extrême Orient les mêmes faits d'invasions qui caractérisent l'histoire moins ancienne des Égyptiens, des Assyriens et des Babyloniens. Mais ici chaque invasion, se développant dans des plaines vastes et fertiles, y a trouvé une vie facile et large,, et y est restée, tandis que dans les plaines sablonneuses de la Chaldéo.-Babylonie l'invasion a toujours été nomade; elle se contentait de piller, et regagnait son centre d'action, chargée de dépouilles, et poussant devant elle les vaincus dont elle faisait des esclaves.

Surprises dans l'état monosyllabique de leur langage, et au milieu d'une civilisation toute pastorale encore, les populations de l'extrême Orient, dont le cerveau n'était pas prêt» ne pouvaient parler le pâli ou le sanscrit qui étaient les idiomes de leurs vainqueurs ; leur cerveau n'était pas prêt pour passer de suite du montayUahisme à là flexion^ et ce fut au contraire leurs envahisseurs qui durent apprendre leur

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langue pour pouvoir communiquer avec elles. Ce fait est d'autant plus facile à expliquer : que les envahisseurs sont toujours numériquement inférieurs dans une proportion considérable, auxpeuples qu'ils soumettent.

Quelques centaines de mille hommes, ont toujours suffi pour en tenir des millions sous le joug.

Mais si le langage du vainqueur n'est pas devenu celui du vaincu, on peut relever un fait d'une gravité incontestable en linguistique et en ethnographie, c'est que plusieurs de ces peuples, comme les Birmans, les Siamois, les Thibétains, soit ont abandonné leur écriture idéographique encore rudimentaire, soit ne possédaient pas encore d'écriture propre, et ont adopté pour rendre leurs mots-racines exprimant des idées et non des sons, l'écriture phonétique de. leurs conquérants.

A ces populations qui promenaient leurs troupeaux dans les vastes plaines de Burmah, de Siam, du Cambodge, du Tonking, etc., les hommes des bords du Gange donnèrent leur religion, leur forme de gouvernement centralisateur, despotique et sacerdotal, leur civilisation plus avancée, mais ils leur imposèrent aussi leurs divisions de caste, et avec elles aussi les principes de cette fatale immobilité qui commençait à atteindre l'Inde, comme un signe de décadence, et qui devait agir avec plus de force en-

core, sur rintelligence générale de populations encore dans l'enfance.

En créant Timmobilité dans la sphère sociale, la caste tua toute ambition légitime, toute énergie individuelle, elle enraya le progrès ; en proscrivant le libre examen en matière religieuse, la domination sacerdotale créa l'immobilité de la pensée, et comprima dans un moule identique toutes les facultés intellectuelles de la nation. D'un seul coup, tout l'extrême Orient, jeune encore, se trouva porté dans la situation que l'Inde vieillie n'allait atteindre que peu à peu.

Sur les bords du Gange, les traditions de libre pensée personnifiées dans les écoles de Kapila, de Kanadi et des philosophes naturalistes, ne devaient jamais se perdre complètement, et maintenir, dans les académies et les agraharas, un semblant d'indépendance; l'Inde devait aussi chasser le Bouddhisme qui est bien la religion de l'immobilité et du rêve. Mais sur les bords du Mé-Kong, du Cambodge et du fleuve Jaune, la liberté ne devait pas naître du doute et de l'examen, toute culture intellectuelle se résuma dans la contemplation et la prière, toute espérance future se résuma dans le Nirvana, c'est-à-dire dans une espèce de bonheur mystique qui ne se traduit que par l'absence de la pensée et du mouvement.

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Dans ces circonstances, la langue se fixa dans la forme où elle se trouvait au moment de l'invasion, la civilisation resta ce qu'elle était au moment où elle fut imposée.

Le potier, le tisseur, l'orfèvre, le sculpteur, le forgeron, le cultivateur en sont encore à des procédés vieux de plusieurs milliers d'années. Le poëte refait pour la millième fois les poésies du passé ; les caste» supérieures s'endorment dans Topium et la décrépitude; le prêtre ignorant, mais sceptique et corrompu, dresse toujours devant les yeux abêtis de la foule les mêmes personnifications ridicules du bien et du mal, génies toujours inassouvis qu'il faut sans cesse gorger d'off'randes et de présents.

Voilà pourquoi depuis des siècles, les populations de l'extrême Orient, réduites au rôle inconscient de rouages, ne sont plus que des cadavres que l'on galvanise...

* On a tenté sur nous la même épreuve.... Mais Luther a fendu l'oreille aux bonzes et auxtalapoins modernes.... et 89 a montré aux prétendues classes dirigeantes, qu'elles se trompaient de temps et de peuple, et que l'heure était passée d'abriter son oisiveté et son droit divin dans les pagodes et les palais de l'Asie...

Ici se pose naturellement la question suivante :

— Ces différents groupes de peuples dont les liens

de parenté sont si étendus à tous les points de vue ethnographiques, ont-ils uae origine commune ?

— Non, répondent les linguistes de Fécole allemande'.

— Pourquoi?

— Parce que... bien que ces peuples parlent tous des langues qui se sont arrêtées à la même période de formation des langues monosyllabiques en un mot, les radicaux de ces divers parlers sont irréductibles à un type commun.

. Ainsi, voilà des peuples qui pensent de la môme manière, qui pendant des siècles ont eu les mêmes conceptions psychologiques, dont l'esprit admet les mêmes règles, les mêmes vérités... les mêmes axiomes, qui sont frappés identiquement par les mêmes faits... et vous pensez avoir le droit absolu de prétendre, qu'ils appartiennent à des races dijBférentes, parce que les racines de leurs langages sont pour la plupart irréductibles?...

Nous ne vous reconnaissons absolument que le droit, dans la situation où vous vous êtes placés, d'ajQârmer après preuve l'irréductibilité des radicaux de ces différents langages.

D'après vous*, « le linguiste étudie chez l'homme le phénomène du langage articulé et ses produits à la façon dont tout physiologiste étudie les autres

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