CHAPITRE X
ACCADIENS ET SUMMÉRIENS.
Avant de clore cette revue des langues agglutinantes, et des traditions primitives des peuples qui les parlent, il nous paraît utile de dire quelques mots d'une langue que l'on prétend disparue, et dont certains savants se sont faits les parrains. Nous voulons parler de cet idiome singulier, que les uns nomment accadien et les autres summérien.
Nous avons retourné cette question sous toutes ses faces, et fort longuement, dans notre ouvrage la Genèse de rHumanité; nous n'y reviendrons donc pas d'une manière aussi complète, car nous ne pourrions faire autre chose que de citer textuellement ce premier travail; mais il entre dans le cadre de notre sxsjet actuel de poser nettement le problème et d'indiquer comme nous l'avons résolu.
Il est hors de doute que les anciennes civilisations
et les primitifs habitants de la Caldéo-Babylonie ne sont point nés sur le sol même où ils se sont développés.
M. Lenormand, un des partisans les plus acharnés du mythe touranien, en reconnaissant le fait, résume les autorités de la manière suivante :
« La diversité des races d'hommes et des langages dans là Babylonie et la Chaldée est un fait qui a frappé tous les anciens. Dans l'intérieur de Babylone même il se parlait, au temps du dernier empire chaldéen, des langues différentes qui souvent n'étaient pas comprises d'un quartier à l'autre. Aussi Eschyle appelle- t-il les habitants de cette ville xajx(At)^To; oj^Xoç « foule mêlée de toutes les origines. »
Et tous les édits des rois de Babylone rapportés dans le livre de Danief commencent par ces mots : «On vous fait savoir, peuples, tribus, langues...» Le vaste commerce de Babylone et de la Chaldée, soit par mer, soit par terre, ainsi que les transplantations de captifs en grandes masses opérées par les rois conquérants, tels que Nabuchodonosor, avaient dû contribuer beaucoup à cette variété dans le sang et dans la parole des habitants du pays. Des éléments étrangers formant, comme les juifs, de véritables colonies avec leurs religions, leurs lois civiles parti-
culières et leur langage, étaient venus, à la suite des événements guerriers, se juxtaposer sur le sol des provinces inférieures du Tigre et de TEuphrate à la population primitive du pays et aux tribus araméennes que les textes cunéiformes nous montrent déj à si développées dans la même contrée au vin® siècle avant notre ère... Mais cette population était déjà mêlée dès les temps les plus anciens où l'on puisse faire remonter les souvenirs. La tradition babylonienne voyait dans la réunion d'éléments ethniques différents, en Chaidée et en Babylonie, un fait primordial, — ^ Il y eut d rorigine, à Babylone, disait Berose en se faisant le rapporteur de ces traditions, une multitude d'hommes de diverses nations qui avaient colonisé la Chaldée. »
Ainsi, en Babylonie :
1<> Le fait historique est indéniable; il se parlait des langues différentes dès les temps les plus anciens qui n'étaient souvent point comprises d'un quartier à un autre.
2° Eschyle appelle les habitants de Babylone foule mêlée de toutes les origines.
3* A ce rapport de Daniel, les rois babyloniens étaient obligés de faire transcrire leurs édits en une foule de langues.
4^ D'après le prêtre chaldéen Berose , mieux à même encore que nous d'expliquer les origines de
son pays : « Les primitives traditions babyloniennes . rapportent que la Chaldée fut colonisée par une multitude d'hommes. »
5° Les inscriptions cunéiformes reconnaissent et confirment ce fait.
Ces points admis d'une manière indiscutable, il restait à résoudre cette question, si intéressante à tous les points de vue de l'histoire de l'ethnographie et de la linguistique.
D'où est venue cette foule mêlée, izol^^liitoc; oyiloçy cette multitude d'hommes de diverses races, parlant des langues différentes, qui ont colonisé la Chaldée?
Pour la solution de cette question, un petit groupe de savants, soucieux avant tout d'orthodoxie religieuse, et qui détruiraient vingt civilisations plutôt que de donner tort à un texte de la. Bible, inventèrent tout d'une pièce un système destiné à cadrer avec les besoins de la situation. Ils reprirent la légende d'Abraham sans autre effort d'imagination, se disant : ce qui s'est passé ici a pu se passer ailleurs; et, sans s'inquiéter de savoir si la légende hébraïque n'était pas elle-même une absurdité ethnographique, ils la renouvelèrent aux environs de la Caspienne, placèrent dans ces pays arides et désolés , séjour du diable, d'après le Zend-Avesta, un bon patriarche du nom de Tour, et, l'ayant appelé Tour, ses des-
cendants devenaient naturellement les touraniens, . Ce qu'il a été accompli d'exploits à laide de ces Touraniens ne saurait se dénombrer.
Dès qu'un peuple quelconque s'avisait d'avoir une origine, qu'on ne pût clairement rattacher à un groupe connu, indo-européen ou sémitique, et que, de plus, il parlait une langue avec formes agglutinantes, vite on .en faisait un Touranien.
Samoyèdes, Finnois^ Turcs, Tongouzes, Mongols, par cet acte de prestidigitation ethnographique, devinrent tous des Touraniens. Touraniens également les Hongrois...
Dans un langage très -académique et très-bienveillant, avec une pointe d'ironie assez accentuée, M. Renan a fait justice à laSociété^siatique, de cette tendance à voir des Touraniens partout.
« Qu'il y ait eu, ' a-t-il dit, en Babylonie, avant l'arrivée des Sémites et des Aryens, une civilisation complète, que cette civilisation ait possédé en propre, et très-probablement créé récriture dite cunéiforme, c'est ce dont personne ne doute aujourd'hui; Si l'on prend le mot touranien comme synonyme de ce qui n'est ni sémitique, ni aryen, l'expression peut être exacte, mais nous n'y voyons pas grand avan* tage. Une classification des animaux en poissons, ; mammifères, et ce qui n'est ni poisson ni mammi-
ffU LES TRADITIONS INDO-ASIATIQUES.
fère aurait peu d'emploi daus la science. Que si Toq entend touranien dans le sens étroit, et qu'on rattache cette antique substruction de la civilisation savante de Babylone aux races turques, finnoises, hongroises, à des races, en un mot, qui n'ont guère su que détruire, et qui ne se sont jamais créé une civilisation propre, nous avouons que cela nous étonne.
« Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable, et si l'on nous prouve que ce sont des Turcs, des Finnois, des Hongrois qui ont fondé la plus puissante et la plus intelligente des civilisations anté-sémitiques et anté-aryennes , nous croirons; toute considération a priori doit être surbordonnée aux preuves a posteriori. Mais la force de ces preuves doit être en proportion de ce que le résultat a d'improbable. » In cauda venennm.
Proclamer le résultat improbable avant même d'avoir reçu les preuves que l'on demande, est plus que de l'ironie, c'est du dédain. Ces pauvres Touraniens reçoivent là un rude coup... Mais l'éminent orientaliste ne se contente pas de cela ; pour lui le Touranien n'est pas un nom de valeur ethnographique, c'est un simple mot de cl^issification, et encore ce mot a-t-il été inventé pour une classification qui n'est pas plus utile en ethnographie quç
ne le serait, en histoire naturelle, la classification de ce qui n'est ni poisson, ni mammifère.
En d'autres termes, le mot n'a pas de sens scientifique.
M. Hovelacque, qui, nous ne saurions trop le répéter, est un guide sûr en linguistique, chaque fois qu'il n'affirme pas l'existence de son primaie d'une manière indiscutable, est beaucoup plus dur que le précédent orientaliste.
« Touranisme et touranisants ne sauraient être pris au sérieux, dit-il, beaucoup d'aplomb les a fait naître, un peu de critique les a bientôt ruinés.
« Il est fâcheux, en tout cas, que certains auteurs fassent, à ce nom fantaisiste de langues touraniennes rhonneur de le regarder — tout en le condamnant, — comme un fait dont il n'y à plus à se débarrasser. C'est pour cette condescendance même qu'on arriverait à lui donner encore quelques b^aux jours, sinon à l'implanter tout à fait. Le meilleur moyen de le combattre est peut-être de n'en plus parler. Le nom malencontreux de langues sémitiques répond au moins à un ensemble de choses bien défini, on peut l'accepter sous toutes réserves, mais celui de Touranien et de langues "fouraniennes n'est fait que pour perpétuer les plus graves erreurs. »
ii4 LÈS TRADITIONS INDO-ASIATIQUES.
De son côté, M. Halévy dit aux touranisants :
« Un peuple qui a vécu dans un pays pendant des milliers d'années rie disparaît pas sans laisser de nombreuses traces de son existence... Citez, je vous prie, un seul nom de montagne, de fleuve ou de ville qui soit dû à cette langue singulière que vous appelez touranienne?...
« L'existence même d'une nation touranienne (accade, — summérienne , kasdo-scythique ou kasdéenne), sur le bas Euphrate, renverse les notions les plus saines que l'ethnographie, aidée de l'histoire et de la géographie, a fournies jusqu'à présent sur l'ancienne population de cette contrée. »
Nous sommes entièrement de cet avis.
Cependant avant, non de poser notre opinion comme un fait indiscutable, mais d'exposer simplement sur la question une doctrine dont l'hypothèse soit d*accord avec l'ethnographie et l'histoire, il ne nous paraît que juste de céder, pour quelques instants, la parole à un défenseur du touranisme.
Répondant à M. Renan, M. Lenormand s'exprime ainsi :
Nous ne donnons que les extraits les plus saillants de cette réponse, trop longue à citer tout entière.
« M. Renan nous permettra de venir ici * discuter et essayer de dissiper ses doutes, avec toute la déférence qu'impose sa vaste science et l'autorité de son nom.
« Et d'abord je le trouve, en général, bien sévère pour la race touranienne; il semble la voir exclusivement au travers des dévastations des Gengis et des Timour, et son jugement sur le rôle de cette vaste famille de nations mérite appel. La race qui a donné à T Europe chrétienne un de ses plus grands peuples, un des plus chevaleresques, des plus éloquents, le Hongrois qui, de plus, à l'extrémité septentrionale du continent européen, a produit chez les Finnois un mouvement épique de la valeur du Kalévala, qui avait une civilisation réelle avant Tarrivée des Scandinaves, chez ces mêmes Finnois dont un voyageur économiste signalait hier encore l'aptitude beaucoup plus grande que celle du Russe proprement dit à s'approprier tous les progrès de la culture moderne, — une telle race ne doit certainement pas être qualifiée comme n'ayant su que détruire. Moins souple, moins fin, plus épais et plus lourd que les Hongrois ou les Finnois, l'élément turc ne joue pas non plus un rôle exclusivement destructeur dans l'histoire de l'islamisme ; il y a ses grands hommes, ses pages glorieuses, et il y déploie
i Magie et origines accadiennes.
ai6 LES TRADITIONS INDO-ASlATlQUES.
surtout des aptitudes très-remarquables de gouvernement qui ont toujours fait défaut aux Arabes
« Reste le fait de l'existence d'une population de Touraniens au sens le plus précis du mot, en Babylonie et en Chaldée, ayant précédé tous les autres habitants et possédant un certain degré de civilisation propre, analogue à la culture d'autres nations incontestablement touraniennes. Ce que M. Renan réclame surtout pour accepter ce fait, c'est un ensemble de preuves suffisamment fortes... Le savant académicien, que je m'efforce de convaincre, a dit lui-même avec raison : « Au point de vue des sciences historiques, cinq choses constituent l'apanage essentiel d'une ra(;e, et donnent droit de parler d'elle comme d'une individualité dans l'espèce humaine : une langue à part, une littérature empreinte d'une physionomie particulière, une religion, une histoire, une législation.., » Une grande partie de ces conditions se trouve dès à présent réunie dans nos connaissances sur les Accads pour les rattacher à la souche touranienne et spécialement aux peuples oiigro-finnois.
« Il y a d'abord la langue... nous en avons indiqué les caractères organiques et tout à fait décisifs suivant nous, qui doivent déterminer son classement linguistique.
« Pour la littérature, nous en avons certainement
une chez les Accads, une littérature marquée d'un cachet bien ÎAdividuel et animée d'un souffle de vraie poésie, dans les morceaux subsistants du recueil liturgique, dans les incantations et les hymnes du grand recueil magique. A l'autre extrémité du domaine des nations touraniennes , des Finnois possèdent également une brillante littérature poétique... Nous avons constaté une singulière parenté d'esprit, de forme générale et même d'expression, dans des incantations accadiennes et finnoises, malgré cette différence absolue des milieux...
« Quant à la religion... En nous révélant un système religieux primitif et réellement indigène chez le peuple accadien, antérieur à la propagation et à Tadoption par ce peuple du culte des dieux communs à toutes les religions du groupe euphraticotyrien, les livres magiques ont ouvert des perspectives nouvelles et inattendues sur un des côtés les plus significatifs de la question. Comparant les données du système de ces livres à la part antéiranienne du magisme médique, et à la mythologie finnoise, nous avons pu constater l'existence d'une famille particulière de religions, qu'il faut appeler touranienne , religions qui n'ont pas d'autre culte que la magie, et qui découlent du vieux fond de naturalisme démonologique demeuré à un état si rudimentaire et si grossier chez les tribus de la
Sibérie, celles des tribus du Touran qui sont restées le plus près des conditions primordiales de la race : car les circonstances qui ont pesé sur elles depuis les temps les plus antiques ne leur ont jamais permis d'atteindre à une vraie civilisation.
« Voilà donc trois des conditions essentielles à l'existence et à l'individualité d'une race, qui se trouvent remplies, de manière à rattacher clairement les Accads à des peuples types parmi les Touraniens comme les Finnois, malgré l'immense hiatus qui se présente entre eux, dans les temps et les espaces. L'histoire primitive des différents groupes touraniens, de leur dispersion et de leurs premiers essais de civilisation, ne pourra jamais être rétablie; on devra se contenter de bien constater les affinités linguistiques, ethnographiques, religieuses, qui prouvent leur origine commune. Tout au plus parviendra-t-on, pour les Accads spécialement, à reconstituer par induction, — à défaut de monuments contemporains, — mais à l'aide de leurs propres traditions, les grands traits essentiels de leur histoire primitive, depuis leur établissement dans la Chaldée jusqu'au moment où commencent les inscriptions parvenues jusqu'à nous, puis à remonter le cours de leur migration préhistorique jusqu'à cette montagne du nord- est qui fut leur point de départ.
« Reste ce qui touche à la législation ou à la constitution sociale. Ici les documents font encore défaut ou du moins sont insuffisants; mais on peut espérer que des découvertes ultérieures viendront combler cette lacune. Nous ne possédons en effet, jusqu'à ce jour, qu'un bien petit fragment des antiques lois d'Accad qui avaient, paraît-il, été mises par écrit, et traduites en assyrien à la même époque que les livres religieux. Ce fragment traite des liens et des devoirs de famille. Eh bien, si court qu'il soit, nous pouvons déjà y relever un point de contact avec les mœurs des anciens Finnois, et cela sur une particularité capitale et assez caractéristique pour être tenue comme une donnée individuelle de race dans la constitution de la famille . Il s'agit en effet de l'importance attribuée à la mère et supérieure à celle même du père. Dans les débris de lois accadiennes, le fils qui renie son père est condamné à une simple amende, celui qui renie sa mère doit être exclu de la terre et de l'eau. Chez les Finnois, avant leur conversion au christianisme, la mère de famille primait le père dans les rites du culte domestique.
« N'y a-t-il pas dans les affinités ainsi constatées dès à présent un ensemble de preuves suffisant pour faire passer sur ce qu'a eu d'invraisemblable^ au premier abord, le fait d'un peuple touranien occu-
pant la Chaldée, et léguant un système d'écriture calqué sur le génie propre de sa langue à la grande division chaldéo-babylonienne. ^
Dans cette réponse, M. Lenormand use d'un procédé de discussion singulier, dont il n'a pas même l'air de se douter, tellement il s'en sert avec bonne foi.
C'est comme toujours l'éternelle pétition de principe, dont nous avons signalé l'abus au début de cet ouvrage.
Ainsi il est constant, suivant l'expression de M. Renan, qu'il y a eu en Babylonie, avant l'arrivée des Sémites et des Aryens (pour les Aryens ou Indous c'est une autre affaire, nous aurons bientôt à examiner cette question), une civilisation complète apportée, au dire d'Eschyle et surtout de Bérose, la plus compétente de toutes les autorités, par une multitude d'hommes de diverses nations.
La science se demande ce qu'étaient ces hommes, d'où ils venaient, à quelle race ils appartenaient?
Et l'école dont fait partie M. Lenormand invente de toutes pièces la légende des Touraniens.
Ses adversaires jettent les hauts cris. M. Renan dit d'un ton un peu dédaigneux que ce mot de touninien, même en le prenant comme un simple signe de classification, ne répond à rien, car la classifica-
tion qu'il prétendrait imaginer ne se soutient pas au point de vue scientifique.
M. Halévy, plus énergiquement encore, prétend que l'existence d'une nation touranienne, avec ses rameaux accadiens, summériens, kasdéo-scythiques ou kasdéens, non-seulement est dénuée de preuves, mais encore qu'elle est contraire à l'histoire, à
la géographie, à l'ethnographie En somme c'est,
avec un peu plus de mesure, l'opinion que M. Hovelacque exprime, quand il dit que beaucoup d'aplomb a fait naître touranisme et touranisants, et qu'un peu de critique a bientôt ruiné ces théories qu'on ne devrait même pas honorer d'une réponse.
Comme on le voit, c'est bien l'existence même des Touraniens qui est en jeu.
Que fait M. Lenormand î il n'a pas Tair de s'imaginer que c'est le touranisme lui-même que l'on repousse, mais que personne ne nie l'existence d'une civilisation ancienne en Chaldéo Babylonie, et il s'escrime à prouver ce qui n'est pas en question, l'existence de cette civilisation, qu'il continue à appeler touranienne.
Ce que l'on discute, c'est son droit de donner le nom de touraniens à tous ces vestiges de civilisation.
Ce que l'on discute, c'est son droit à donner à la foule de populations mêlées dont parlent Eschyle et Bèrose, le nom de populations touraniennes.
Ce que ron discute, c'est son droit à inventer les Accads et la langue accadienne, après avoir déjà inventé le type de race, le Touranien.
Ce que l'on discute, c'est son droit à appeler les Finnois, les Turcs, les Hongrois des peuples d'origine touranienne.
Ce que Ton veut enfin qu'il prouve, c'est que dans le pays désolé du Touran, il y a eu une population qui s'est répandue sur une partie du monde ancien, lui a infusé sa civilisation et imprimé son cachet ethnographique.
La langue, la littérature, la. religion qu'il attribue aux Accads-Touraniens, qui donc nie qu'on en trouve les vestiges... mais en quoi tout cela peut-il se rattacher au Touran? Voilà le nœud du débat, et il faut avouer que M. Lenormand n'en a cure, car il continue ses victorieuses démonstrations pour rattacher telle ou telle population, tel ou tel document, tel ou tel vestige ethnographique que tout le monde connaît tout en réservant la question d'origine, à un peuple imaginaire que personne ne veut accepter. Il y a de curieux rapprochements à faire entre le génie qui a inspiré le Kalévala des primitifs Finnois, et celui qui a dicté le lyrisme religieux et magique des primitives populations de la Ghaldée... nous le voulons bien, cela prouve la colonisation asiatique dont nous sommes partisan et que nous
venons de soutenir dans la seconde partie de cet ouvrage... mais, encore une fois, qu'est-ce que cela prouve, relativement à l'existence non pas simplement contestée, mais énergiquement niée des Touraniens?
On n^introduit pas ainsi sur la scène du monde un peuple par supposition^ comme un moyen facile de résoudre des problèmes ethnographiques; et pour en finir sur ce point, nous sommes d'avis que cette expi^ession de touraniennes, appliquée aux langues agglutinantes, ne doit pas même être conservée, comme la simple expression d'une classification, car elle est entièrement arbitraire et dénuée de tout sens ethnographique.
Nous allons voir maintenant si, sans créer des peuples fictifs, il n'est pas possible, d'accord avec l'histoire, la géographie, l'ethnographife et la lin-: guistique, de trouver les ancêtres des populations mêlées parlant des langages différents, dont témoignent Eschyle, Berose et les traditions des cunéiformes.
Un fait, auquel M. Lenormand attache une importance extraordinaire, va nous servir de transition.
Il vient de nous dire que, dans les débris de lois des peuples primitifs de la Ghaldée (ceux qu'ils nomment les Accads), le fils qui reniait son père était condamné à une simple amende, tandis que celui
22i LES TRADITIONS INDO-ASlATlQUES.
qui reniait sa mère était exclu de la terre et de l'eau ; il ajoute que chez les peuples finnois avant leur conversion au christianisme, la mère de famille primait le père dans les rites du culte domestique, et il voit là une particularité assez capitale, pour être tenue, comme une donnée individuelle de race, dans la constitution de la famille.
Il est hors de doute, nous l'avons dit, que les Finnois sont d'origine asiatique ; il est donc possible de rencontrer chez eux de nombreux souvenirs du berceau. Mais, dans l'espèce, M. Lenormand nous paraît confondre deux coutumes absolument différentes, c'est souvent ce qui arrive lorsque l'ethnographe supplée au silence de la tradition, et explique deux faits qui semblent se toucher par de certains côtés, à l'aide de ses impressions personnelles.
Ainsi, pour le cas qui nous occupe, si les traditions chaldéennes et finnoises ne peuvent nous donner l'explication de ces usages, l'Inde, qui pour nous est Valma parens de ces deux races, l'Inde, qui, en face de la coutume, a partout conservé son droit écrit, va nous donner le sens clair et exact de ces prescriptions.
En face de l'inconduite possible de la femme, le droit indou, si précis et si sage dans certaines de ses parties que ses ordonnances sur la propriété et les
(îontrats ont passé presque entières dans nos codes, avait admis le désaveu de la paternité, et, chose singulière, le désaveu de la filiation. Ainsi, quand il était de notoriété publique, en raison d'unfe absence prolongée par exemple, que Rama ne pouvait pas être le père de Narindra, si Rama de retour, par faiblesse ou tout autre cause, n'intentait pas une action en désaveu, l'action était ouverte à $farindra pour faire déclarer qu'il n'était pas le fils de Rama.
Ceci était d'une importance extraordinaire, chez une nation dont tout le droit pénal consistait dans le rejet de la caste, c'est-à-dire dans la mort civile la peinela plus affreuse qui ait jamais existé, — mort civile qui frappait également dans l'ancien droit les enfants du coupable.
Si Rama était chassé de la caste, c'est-à-dire frappé de l'interdiction de l'eau, du riz et du feu, Narindra le suivait dans sa dégradation. On comprend donc l'intérêt qu'avait ce dernier, quand il le pouvait, à faire déclarer que Rama n'était pas son " père ; d'autres causes également pouvaient faire naître le même intérêt.
Il est juste de dire que le désaveu de filiation était entouré de telles garanties, qu'il ne pouvait jamais devenir un danger pour la constitution de la famille.
En l'état, puisque la loi autorisait cette action, on
ne pouvait pas rendre cette prescription illusoire, en menaçant le fils, qui reniait son père, de le rejeter de la société par l'interdiction de l'eau, du riz et du feu ; on se bornait quand il succombait, à lui imposer une amende plus ou moins forte.
Mais quand il reniait sa mère, aucun doute ne pouvant exister sur la réelle maternité, il était immédiatement chassé de la caste et tombait au rang des parias.
Voilà bien la coutume chaldéenne, issue de la coutume indoue avec son commentaire légal. Et qu'on le remarque bien, nous ne sommes pas en présence d'un fait constitutif de la famille, comme ^le pense M. Lenormand, mais d'une prescription de droit d'un intérêt général.
Ceci posé, nous dirons que la coutume finnoise, d'après laquelle la mère primait le père dans les rites du culte domestique y n'a aucun rapport avec les précédentes.
Celle des Indo-Chaldéens est de droit civil.
Celle des Finnois est de droit religieux.
C'est encore à l'Inde que nous allons nous adresser pour avoir la véritable explication de la coutume finnoise.
De toute antiquité, dans la famille indoue, le père et la mère se sont partagé tout ce qui avait rapport aux cultes religieux et domestique* Tout ce qui
LES LANGUES. ft7
ëtait sacrifices et offrandes aux divinités supérieures' et aux mânes des ancêtres, était du ressort du père, tout ce qui avait trait aux rites domestiques était du ressort de la. mère.
Ainsi cette dernière conservait le feu sacré qui le jour de son hymen avait' été allumé avec le feu du temple, c'est elle qui, tous les matins et tous les soirs, traçait, avec de la craie rouge et blanche, les signes symboliques qui devaient préserver la famille des atteintes des mauvais esprits, c'est elle encore qui, chaque fois que son mari ou ses fils sortaient ou rentraienv accomplissait au-dessus de leur tête, avec une lampe éclairée au feu sacré, les cérémonies de l'arraty qui devaient éloigner d'eux toutes les mauvaises rencontres qu'ils étaient susceptibles de faire au dehors, et les purifier au retour de toutes les influences pernicieuses qui avaient pu s'attacher à eux. Cette cérémonie de l'arraty était faite également sur la tête des étrangers de distinction que l'on recevait en visite.
Chez les primitifs Finnois, la femme fut chargée des mêm'es fonctions, elle accomplissait les rite* du culte domestique.
Puisque noui? sommes sur ces comparaisons des coutumes finnoises et asiatiques, M. Lenormand nous permettra de lui en présenter une résultant de
deux textes, qui ne donne prise à aucuns commentaires.
Nous lisons dans le poëmeduKalévala, traduction de M. Léouzon Leduc :
Lemmi Kaïnen était parti à la recherche d'une
épouse...
« Une vierge, une belle vierge qu'aucun prétendant n'avait pu fléchir, qu'aucun homme n'avait pu charmer, lui résista, c'était la belle Kylliki, la gracieuse fleur de Soari.
« Le joyeux Lemmi Kaïnen, le beau Kankoraiali, usa cent paires de chaussures, cent paires de rames à chercher à la captiver.....
« Un peu de temps s'écoula, un demi -mois à peine, et voilà qu'un jour, un beau soir, les jeunes filles de soari folâtraient et dansaient également snr la lisière d'une forêt, au milieu des bruyères fleuries, Kylliki était à leur tête comme la plus illustre et la plus belle.
« Tout à coup Lemmi Kaïnen vint les surprendre ; il était dans son traîneau attelé de son fougueux étalon, il enleva Kylliki et [la força de se placer à côté de lui sur son tapis d'éclisses.
« ^Puis il fit claquer son fouet, il en frappa les flancs du coursier, et partant aussitôt il dit : Gardez-vous bien, ô jeunes filles, de jamais me trahir, gardez-vous bien de dire que je suis venu ici, et que j'ai enlevé la belle vierge
Le traducteur du Kalévala, remarquant que c'était une coutume de tous les héros du poëme d'enlever les jeunes fijles qu'ils voulaient épouser, en formule ainsi les motifs :
« Le savant Castrén nous apprend qu'elle avait sa raison d*être dans une institution commune à tous les peuples de race finnoise. En effet, ces peuples formaient jadis plusieurs tribus divisées par un antagonisme fécond en luttes sans cesse renaissantes. Or il était interdit aux hommes de prendre leurs femmes dans celle à laquelle ils appartenaient.
De là, par conséquent, ces aventures, ces violences, ces épreuves étranges qui préludaient, chez les Finnois, àla conclusion des mariages et dont les runnots '— chants — ont perpétué le souvenir.
« Les chants héroïques desOstiaks, des Samoïèdes et des Tatars roulent aussi la plupart sur ce sujet; et encore aujourd'hui parmi Jes peuplades d'origine finnoise de la Sibérie, l'usage d'enlever la jeune fille que Ton veut épouser est généralement répandu.
« Il est donc démontré que les héros du Kalévala vivaient sous l'empire de l'institution dont s'agit ; autrement n'eussent-ils pas choisi leurs femmes dans leur propre tribu de préférence à cette région de Pohja qu'ils avaient en horreur... »
Voyons maintenant la coutume indoue :
« Lorsqu'on enlève de la maison de son père une jeune fille qui résiste, qui appelle à son secours, que l'on brise la clôture et que Ton blesse ceux qui s'y opposent, ce mariage est dit : « le mode des géants, » c'est-à-dire celui qui convient aux guerriers et aux rois. »
(Manou, liv. III, sloca 33.)
« Primitivement, dit GoUuca-Batta, qui explique cette coutume dans ses commentaires de législations.
les xchatrias, guerriers de la caste royale, se glorifiaient de n'accepter pour feinme, que les princesses, que par leur valeur ils avaient fait captives à la guerre. Un jeune xchatria qui, à seize ans, n'avait pas encore trouvé l'occasion d'enlever quelque belle fille célèbre par sa beauté, son origine, ses richesses, en combattant ceux qui cherchaient à s'y opposer n'était pas c onsidéré comme parvenu à l'âge viril. Plus tard, quand les différentes peuplades dellndoustan se réunirent, se disciplinèrent sous la domination des brahmes, les querelles intestines s'apaisèrent, mais les 'xchatrias conservèrent au nombre de leurs privilèges le droit d'enlever même par la force les jeunes filles dont ils voulaient faire leurs épouses; c'est ce que Manou appelle le mode des géants ou des guerriers. Peu à peu, avec le relâchement des mœurs et l'augmentation de la puissance royale, les xchatrias prirent l'habitude d'en user ainsi, même pour se procurer des concubines. »
C'est ici le cas de se rappeler la coutume indo-italique et l'enlèvement des Sabines par les Romains.
Dépareilles coutumes ne sont-elles pas essentiellement caractéristiques de la race î
C'est ainsi que l'Inde affirme et prouve sa maternité. Chaque fois que vous rencontrez, datnsles deux branches indo -asiatique et indo-européenne de la
238 LES TRADITIOiNS INDO-ASIATIQUES.
grande famille indoue, un usage, une prescription civile ou religieuse, dont le sens propre ou symbolique ne se retrouve pas, soyez sûr que vous en rencontrerez l'explication sur les bords du Gange *
Donc, à la prestidigitation intellectuelle qui a mis au monde les Touraniens, pour expliquer les primitives civilisations chaldéennes et ougro-finnoises, (ouralo-altaïques , si on le préfère), nous opposons cette vieille civilisation millénaire de Tlnde qui est là, avec ses monuments artistiques et littéraires, ses traditions, ses conceptions originales, ses vieux systèmes de philosophie, naturalistes, spiritualistes et théologiques, ses cent soixante-quinze dialectes différents et ses immenses populations.
Que recherchent Bérose, Eschyle, et la science moderne?
Le berceau de toutes ces peuplades mêlées qui ont colonisé la primitive Chaldée I
Pourquoi aller le chercher ailleurs que dans l'Inde, qui réunit tous les caractères ethnographiques d'une indiscutable maternité?
La langue I Les Indous 'du Deccan ont parlé et parlent encore des langues agglutinantes qui soutiennent les plus étroits rapports entre celles du groupe ouralo-altaïque.
La iittcrature I Toute* les incantations magiques retrouvées en Chaldée se sont inspirées du brahma-
LES LANXÎUES. 233
nisme au point dé n'être presque que des copies, plus grossières il est vrai , des incantations de rAtharva-Véda.
La religion! La trinité indoue ne se reconnaît-elle pas dans la trinité chaldéenne
Anou,
Nouah,
Bel?
Et les grands dieux de l'Inde n'ont-ils pas leurs similaires dans les grands dieux chaldéo-babyloniens : -
Anou, — Bel, — Nouah, — Balit, — Sin, — Samos, — Bin, — Adar, — Mardouk, — Nergal, — Istar, — Neboî
Est-ce que le Swayambouvah des brahmes, l'Être existant par lui-même., germe universel, n'a pas donné naissance à TIlou châldéen, être irrévélé et germé primordial également.
Est-ce que le Kiroub ou* taureau à face humaine, le Nirgal ou lion à tête d'homme, l'Oustour à forme humaine, et le Nattiga à tête d'aigle des bords de TEuphrâte, ne sont pas sculptés sur toutes les pagodes de l'Inde?
L'histoire! Toutes les annales de l'Indoustan signalent de nombreuses migrations des populations
234 LES TRADITtONS INDO-ASIATIQUES.
drawidiennes sur les rives de TEuphrate. Remarquons que ces populations, tout en parlant des langages différents, mais appartenant au groupe agglutinant, possédaient tous les mêmes croyances religieuses, les mêmes mœurs, les mêmes coutumes, les mêmes superstitions, ce qui résout d'une manière formelle cet étonnant problème ethnographique chaldéen de populations mêlées, parlant toutes des dialectes différents, et qui cependant avaient les mêmes mœurs, la même religion, les mêmes préjugés, et ont ainsi rendu possible la formation d'un même groupe social.
Les Touraniens, enterrés, et bien définitivement enterrés, sous le. dédain de MM. Renan, Halévy, Hovelacque et autres... quelle pourrait être, en dehors de rinde, la contrée de l'antiquité qui, au point de vue de l'unité religieuse et de la multiplicité des dialectes , présente les caraiîtères ethniques nécessaires à la colonisation de la primitive Chaldéeî...
Est-ce que la route que la langue indo-européenne a suivie du cap Comorinau cap Finistère ne serait pas plus difficile à admettre, si l'évidence scientifique ne fermait la bouche à toutes les contradictions?