CHAPITRE IL
LES DEUX TYPES DE LANGUES A FLEXION, LE TYPE DIT SÉMITIQUE ET LE TYPE INDOU.
Nous avons vu que les langues à flexion sont celles, dont les radicaux peuvent subir l'alternative ou la modification phonique, aussi bien que leurs désinences. Cela ne veut pas dire que toutes les racines subissent toujours cette modification,, mais simplement qu'elles la peuvent subir.
Dans les langues monosyllabiques, la racine toujours invariable à elle seule, forme un mot, et la phrase u'est qu'une succession de racines sans affixes.
Dans les langues agglutinantes, la racine principale reste invariable, mais elle s'adjoint d'autres racines qui, employées comme préfixes ou suffixes, deviennent de simples éléments de relations actives ou passives.
Dans les langues à flexions, la racine principale n'est pas essentiellement invariable, et elle peut se modifier aussi bien que la racine élément de relation.
C'est dans ce sens que, sans avoir aucune ressemblance entre elles, ni dans les radicaux , ni dans la structure grammaticale, les langues sémitiques et indoùes sont des langues à flexion, et appartiennent à la même division morphologique.
Quelles sont donc les différences essentielles, qui existent entre les deux parlers î
Nous ne pouvons mieux faire sur ce point, puisque nous avons l'intention de combattre leurs conclusions au point de vue etlinograpliique,que de laisser nos adversaires exposer eux-mêmes la question toute scientifique, sur laquelle ils basent leur opinion.
Voici ce que dit M. Hovelacque à cet égard, s'en référant lui-même à Schleicher, Whitney et Nœldeke.
« Ce n'est point seulement par leurs racines que les langues sémitiques et les langues indo-européennes (il comprend dans cette dénomination les Indo- Asiatiques) sont totalement distinctes les unes des autres; elles diffèrent encore en ce qui concerne leur structure elle-même. Les unes et les autres sont indiscutablement des langues à flexion, mais la flexion
n'est point chez les uaes ce qu'elle est chez les autres. Schleicher et Whitney ont examiné cette question de très près, avec la sûre méthode qui caractérise tous leurs travaux, et nous ne pouvons mieux faire que de rapporter ici ce qu'ils ont écrit à ce sujet.
« Le système sémitique, dit Schleicher, n'avait, avant la séparation des idiomes sémitiques, en langues distinctes les un^s des autres, point de racines auxquelles on «pût donner une forme sonore quelconque, comme cela était le cas dans le système indo-européen : le sens de la racine était attaché à de simples consonnes. C'est en leur adjoignant des voyelles qu'on indiquait les relations du sens général, c'est ainsi que les trois consonnes q, t, 1 constituent la racine de l'hébreu qdtâl, de l'arabe qata/a, « il a tué, » de qutila « il fut tué, » de l'hébreu hiqtil « il fit tuer, » de l'arabe maqtdlum « tué. » Il en est tout différemment dans le système indo-européen, où le sens est attaché à une syllabe parfaitement prononçable. — Seconde différence : la racine sémitique peut admettre toutes les voyelles propres à modifier son sens; la racine indo-européenne, au contraire, possède une voyelle qui lui est propre. Ainsila racine dusanscritwa»t;e« je pense, » du grec menos « pensée, » du latin mens, mânes, du gothique gamanan « penser, » n'a pas indifféreipment
pour voyelle a, e, o, t«, mais seulement et nécessairement a. Cette voyelle organique de la racine indoeuropéenne ne peut d'ailleurs se changer, à Toccasion, qu'en telle ou telle autre voyelle, d'après des lois que reconnaît et détermine Tanayse linguistique. — Troisième différence : la racine sémitique est trilittère : qtl «tuer, » ktb« écrire, » dbr « parler ; » elle provient sans nul doute de formes plus simples, mais enfin c'est ainsi qu'on la reconstitue. Par contre, la racine indo-européenne est bien plus libre de «forme, comme le montrent, par exemple, i « aller, » sn « verser, arroser, » toutefois elle est monosyllabique.
« Le système sémitique n'avait que trois cas et deux temps, le système indo-européen a huit cas et cinq temps au moins.
€ Tous les mots de l'indo-européen ont une seule et même forme, celle de la racine modifiée ou non, accompagnés du sujfixe dérivatif, le sémitique emploie aussi cette forme. Exemple : l'arabe qatalta « toi homme tu as tué, » mais il connaît aussi la forme, où l'élément dérivatif est préféré, celle où la racine est entre deux éléments dérivatifs et d'autres formes encore.
« La flexion sémitique, dit de son côté M. Withney, est totalement différente de la flexion indo-européenne, et ne permet point de faire dériver les deux
LES LANGUES. 'm
systèmes Tah de Fautre, non plus q\ie d'un système commun. Le caractéristique fondamentale du sémitique réside dans la formation trilittère de ses racines : celles-ci sont composées de trois consonnes, auxquelles différentes voyelles viennent s'adjoindre en tant que formations, c'est-à-dire en tant qu'éléments formatifs, éléments indiquant les relations diverses de la racine. En arabe, par exemple, la racine qtl présente l'idée de « tuer » et qatala veut dire « il tua, » qutila « il fut tué, » qatl « meurtrier, » qitl « ennemi, » etc. A côté de cette flexion, due à remploi de différentes voyelles, le sémitique forme aussi ses mots en se servant de suffixes et de préfixes, parfois également d'infixés. Mais l'agrégation d'aflSxes sur affixes, la formation de dérivatifs tirés de dérivatifs, lui est comme inconnue; de là la presque uniformité des langues sémitiques.
« La structure du verbe sémitique diffère profondément de celle du verbe indo-européen. A la seconde et à la troisième personne, il distingue le genre masculin ou féminin du sujet : qatalat « elle tua, » qatala « il tua; » c'est ce que ne font point les langues indo-européennes : sanscrit, bhârati « il ou elle porte; » l'antithèse du passé, du présent, du futur, qui est si essentielle, si fondamentale dans les langues indo-européennes, n'existe point pour le sémitique : il. n'a que deux temps répondant à
ridée de l'actioû accomplie et à celle de l'idée non accomplie.
« On voit combien les différences de structures sont considérables entre les deux systèmes, et combien leurs modes de flexion sont différents à ce que nous avons dit. Il faut encore ajouter cet autre fait bien caractéristique, que le système indo-européen possède seul la faculté d'augmenter ses voyelles. Ce phénomène consiste dans la préfixation d'un o à un oiy à un t, à un ti du radical.
« La forme indo-européenne AImi, je vais (sanscrit ^mi, grec et lithuanien rfmt), a pour racine I, aller, qui précisément est augmentée à ce temps, à ce mode, à cette personne.
« La flexion sémitique ne connaît rien de semblable. Ces deux familles de langues sont donc sorties, par des voies toutes diflférentes, de la phase agglutinative qu'elles ont dû .traverser, et elles sont aussi indépendantes l'une de l'autre par leur structure qu'elles le sont par leurs racines, dont la prétendue réductibililé à d'anciennes formes communes ne mérite plus d'être débattue. »
Ainsi les différences qui existent entre la langue sémitique et la langue indo-européenne sont les suivantes :
1® Le sens de la racine, dans le sémitisme, est
attaché à de simples consonnes, et c'est en leur adjoignant des voyelles qu'on indique la relation du sens. Ainsi point de racines à formés sonores, tandis que dans l'indo-européen le sens est attaché à une syllabe parfaitement prononçable.
2*" La racine sémitique est susceptible de recevoir toutes les voyelles capables, de modifier son sens ; la racine indo-européenne possède, au contraire, une voyelle qui lui est propre, une voyelle organique.
d^ La racine sémitique est trilittère, klb, la racine indo-européenne est libre de forme, i — su — va.
4"* Le sémitisme n'a que trois cas et deux temps, l'indo-européen a huit cas et au' moins cinq temps.
Nous n'avons pas la prétention de discuter ces vérités linguistiques, que nous tenons pour complètement et scientifiquement démontrées, sans admettre, en aucune façon cependant, qu'on puisse s'en servir pour poser des conclusions ethnographiques absolues, séparant à tout jamais les berceaux des deux races par une barrière infranchissable. M. Hœckel, du reste", qui est un linguiste delà nouvelle école, admet parfaitement la parenté des Indous et des Sémites.
Cependant nous nous permettrons de faire remarquer que ces faits linguistiques s'appliquent àThis-
tSù LES TRADITIONS IXDO-ASUTIQUES.
toiredu présent, mais que rien ne noos prouve qu'ils paissent s'appliquer à l'histoire du passé.
Ainsi on admet que la racine tiilitère du sémitisme qtly kib^ dbh^ etc... fmoiemX «ouf nul doute de formes plus simples, mais que c'est ainsi qu'on la reconstitue pour le présent. Quelle était cette forme plus simple ?
Qu'on nous permette de supposer pour un instant qu'elle a pu n'avoir que deux consonnes, et plus anciennement qu'une seule.
Nous aurions alors, en remontant à travers les âges de la période de formation, plus près de nous, les racines qt^ kt et db^ et plus anciennement les racines q, k et d, c'est-à-dire des radicaux d'une seule consonne, comme l'indo-européen a des radicauxque l'on figure par une seule voyelle t-a-u.
Supposons encore, au temps où les Indous et les Sémites ne s'étaient pas encore séparés, au temps où ils parlaient une langue monosyllabique disparue, les formes communes gt, ka et du. Que va-t-il se passer î
Pendant qu'une partie de la race reste dans l'Inde, au milieu de tolis les enchantements de la nature, et d'une végétation qui n'a pas son égale au monde, faisant tous ses efforts pour se créer une langue douce, sonore, poétique, en harmonie avec la verdure et les horizons infinis
qui se déploient devant elle... l'autre, à la suite de guerre et d'événements importants, [s'échappe par le bas Indus, s'avance à travers les sables de la Chaldée et de TArabie, et sur le sol ingrat où il pousse ses longues files de troupeaux, il développe son langage sous l'impression des milieux où il va vivre, préférant la rudesse de la consonne à la douceur de la voyelle, les sons gutturaux et fortement aspirés aux sons mélodieux et sonores.
Llndou, alors, voulant attacher à chaque idée une image riante, un son plein d'euphonie, se sert le plus possible des formes i, a, w, tandis que le Sémite affectionne les images et les sons plus durs et se sont des formes g, fc, d, il ne se sert des voyelles que juste ce qu'il lui faut pour les prononcer, alors que rindou, au contraire, va appuyer sur les voyelles, et ne se servira des consonnes que comme un moyen de nuancer les sons, moyen dont il se passerait volontiers s'il en avait la possibilité.
Et alors, chacune de leur côté, les deux langues, îndoue et sémitique, vont se compléter sans se faire aucun emprunt, sans se connaître désormais, marchant toutes deux par des voies différentes vers l'agglutination et la flexion.
Nous dira-t-on que ce n'est là en somme que Thypothèse de ce type commun, disparu, qu'on a voulu donner bien souvent déjà comme lien aux langues
indoues et sémitiques, et qu'on en a déjà fait si bonne justice que, suivant l'expression de M. Hovelacque, cette prétention ne mérite plus d'être débattue?
Nous avouons franchement que ce n'est là qu'une hypothèse, et que les exemples que nous venons de citer n'ont rien d'historique, tout en faisant remarquer que cette fiction est logiquement d'accord avec tous les rapports que l'ethnographie peut établir entre les deux peuples.
Mais, tout en faisant bon marché de ces suppositions qui, dans le silence du passé, ne s'élèveront pas plus à l'état de preuves scientifiques que l'hypothèse du primate, précurseur de l'homme, créateur du langage articulé, nous revendiquerons énergiquement notre droit, à exiger que vous aussi vous ne nous apportiez que des conclusions scientifiques.
Dans l'état actuel de la question, nous vous trouvons autorisés à nous dire : que la langue sémitique et la langue indoue (indo -asiatique et indo-européenne) diflfèrent non-seulement par leurs racines, mais encore par leur structure grammaticale, dans la période historique actuelle. Vous pouvez encore dire, par induction, qu'elles étaient déjà essentiellement diflférentes à l'époque de l'agglutination. Mais rien ne vous autorise à soutenir, d'une manière absolue, que dans l'enfance du monosyllabisme elles ne sont pas issues toutes deux d'un type initial
commun, que Ton ne peut plus retrouver précisément parce qu'il n'a jamais disparu, s' étant simplement développé dans deux sens diflférents, l'un qui s'est porté vers les sons rudes et les consonnes, l'autre vers les sons euphoniques et les voyelles; l'un qui a fait ses racines avec des consonnes, et a indiqué leurs relations avec des voyelles, l'autre qui a fait ses racines avec des voyelles organiques conservant pour le surplus la liberté de ses formes.
Rien ne vous autorise enfin à prétendre que la même race d'hommes, partie d'un type initial, n'a pas pu, en se divisant en des branches différentes, avec conditions différentes de climat, d'existence, de luttes, de souffrances même, aller en linguistique, les unes à gauche et les autres à droite, et construire des langues d'un génie différent.
Schleicher nous paraît émettre une opinion bien singulière lorsqu'il dit « qu'avant la séparation des idiomes sémitiques en langues distinctes lesuaes des autres, le système sémitique n'avait pas de racines auxquelles on pût donner une forme sonore, » en d'autres termes que l'on pût prononcer facilement.
Il nous paraîtrait fort que les primitifs Sémites se soient appliqués à se construire des racines qu'ils n'auraient pu que difficilement prononcer, surtout quand on songe que les racines ont, au début de la
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langue sémitique, comme au début de toutes les langues, composé à elles seules toute la langue.
Voyez-vous bien un peuple s'appliquant à ne proférer que des sons muets et presque inintelligibles ? Vous aurez beau faire, vos racines qtl,ktb, dftr, et autres de même formation, ne peuvent aller sans le son sonore, que l'on a appelé le son des voyelles, et si la consonne a frappé à ce point le cerveau sémitique au point de lui rendre mieux l'idée et de devenir racine, il n'en est pas moins vrai que la racine consonne n'a jamais pu se prononcer sans le secours des voyelles. Et si, comme vous l'avouez vous-même, ces racines consonnes qtl, ktb, dbr, proviennent de formes plus simples, s'il y aeu un moment où elles étaient q, ketd, l'adjonction de voyelles pour leur donner une forme sonore, pour les prononcer, a dû faire dire qa, ka et da, ce qui peut parfaitement convenir également à la forme indo-européenne. Seulement, il est arrivé que le Sémite a négligé la voyelle, dont le son clair, sonore, lui plaisait moins que le son dental, labial, palatal et guttural, muet ou étoufifé de la consonne ; en un mot, le radical sémitique s'est surtout organisé par la consonne, le radical indou par la voyelle.
Vous voyez donc bien que notre hypothèse, à laquelle nous sommes revenus simplement en suivant
fos traces, à force d*être logique et naturelle, devient vraise mblable .
Que nous importent après cela les dififérences dans le mode de flexion ; les deux langues, sorties d'un berceau commun, ont suivi des routes opposées, elles ne pouvaient pas, après des siècles d'oubli l'une de l'autre, arriver au même résultat.
Mais si l'instrument a changé, les idées communes ont mieux résisté, et vous allez voir combien de coutumes, de conceptions identiques, caractéristiques de la race, nous allons pouvoir bientôt signaler chez les deux peuples.
Ce sont, précisément, ces nombreuses et étranges similitudes dansles mœurs, les usages, les croyances, similitudes impossibles à expliquer chez deux races différentes, qui nous empêchent d'admettre vos conclusions linguistiques, et qui nous font, à notre tour, poser cette proposition :
Deux langues, radicalement diverses par les formes du parler , ne laisseraient supposer , d'une façon absolue, deux variétés primitives de Torganisation cérébrale propre à notre espèee, que dans Je cas où, à ces différences purement mécaniques, viendraient se joindre des mœurs, des usages, des croyances et des conceptions intellectuelles d'une nature et d'un ordre différents.
Et nous ajouterons :
Toutes les nations qui, originalemmUy en dehors de Tabsorption par la conquête, possèdent des mteurs» des usages, des croyances, et des conceptions intellectuelles identiques, appartiennent, selon toute» prohabilités à la même race. C'est ce que nous allons essayer de démontrer.
INDO-SÉMITIQUES
Au point de yne des sciences bistoriqncs, cinq choses constitnent Tapanage essentiel d'une race et donnent le droit de parler d'elle comme d'une individualité oans l'espèce humaine : une langue à part, une littérature empreinte d'une physionomie particulière une religion, une histoire, une ciyilisation
(Renan.)