‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 11 sur 78 · Malherbe, Lettre à Peiresc, du 14 octobre · texte numérisé non relu

Malherbe, Lettre à Peiresc, du 14 octobre

2. Discours véritable de ce qui s'est passé en Normandie, etc. Voy. la Bibliographie.

SUR MONTCHRESTIEN. XXXiij

ils ne voulaient, disaient-ils, séjourner que quelques heures.

L'hôtelier, nommé Pierre Lemancel, ne connaissait pas Montchrestien ; mais entendant parler depuis plusieurs jours des assemblées qui se faisaient en armes dans la forêt voisine, il crut devoir donner avis à son seigneur du passage de ces voyageurs suspects. Le château des Tourailles', distant de moins d'un quart de lieue du bourgs appartenait alors au sieur Turgot des Tourailles, capitaine de chevau-légers, l'un des vingt-quatre gentilshommes ordinaires de Sa Majesté, c'est-à-dire attaché corps et âme au service du Roi.

Claude Turgot n'avait pas trente ans^. Jeune, ardent, fidèle, cette aventure lui plut ; « il résolut de servir le Roi ou d'y perdre la vie ». Il avait avec lui deux gentilshommes de ses amis et quelques domestiques. Il fit prévenir en hâte d'autres gentilshommes ses voisins et arma tout son monde; un de ses gens, par mégarde, fit partir dans la cour du château un coup de carabine. Claude Turgot, craignant que ce bruit insolite ne donnât l'éveil aux étrangers, sortit alors de chez lui, sans attendre les renforts qu'il avait demandés. En route, il rencontra deux gentilshommes et trois ou quatre soldats qu'il rallia, et tous ensemble, au nombre d'une vingtaine d'hommes en tout, marchèrent vivement vers l'hôtellerie. On voyait de loin la salle éclairée où Montchrestien et ses compagnons, ayant fini leur souper, s'apprêtaient déjà pour repartir.

On ignorait toujours leur véritable qualité ; pour sauvegarder les formes légales, Claude Turgot, sans

I. Le château appartient actuellement à M. de Vaudichon. 2 11 mourut à soixante-trois ans, le 23 mars 1655. Voy. M. de Vaudichon. (Bibliographie.)

xxxiv Notice

se montrer, dépêcha devant lui l'huissier du bourg avec charge de commander aux voyageurs, de par le Roi, qu'ils déclarassent leurs noms et missent bas les armes. Montchrestien, interpellé par l'huissier, déclare se nommer Champeaux ; mais tout en parlementant, il gagnait la porte de la salle avec ses hommes. En sortant, il voit l'escalier déjà occupé; sans hésiter un moment, il fait feu de ses pistolets ; sa troupe l'imite, et trois hommes tombent morts' sur les degrés de l'escalier ; mais, avant que Montchrestien ait pu songer à se frayer un passage sur leurs corps, Claude Turgot et ses gens s'élancent à l'assaut de la salle, et Montchrestien tombe mort, ayant reçu deux coups de pertuisane, l'un dans la tête et l'autre dans le ventre, et un coup de pistolet dans l'épaule. Son valet, grièvement blessé, est fait prisonnier ; les autres, ou blessés ou saufs, sautent par les fenêtres, traversent à la nage ou à gué la rivière des Tourailles et réussissent à s'enfuir à la faveur de la nuit. Des paysans les rencontrèrent le lendemain matin, mais ne voulurent ou n'osèrent les arrêter ; ils se dispersèrent dans des châteaux amis, et leurs traces furent perdues. Mais plusieurs, grièvement blessés, ne survécurent guère à leur chef. Le plus important de ces lieutenants de Montchrestien était, au témoignage de Malherbe, un nommé Rochefontaine, qui avait été gendarme du comte Maurice. Il avait tous les « Mémoires » de Montchrestien, c'est-à-dire sans doute le plan de l'insurrection et les noms des affidés.

Sur le cadavre du malheureux capitaine, on ne

I . Ils se nommaient le sieur de Mesnil-Aiivray, le sieur de Sainte- Marie, et un soldat, nommé Geston. Malherbe (lettre à Peiresc, du 14 octobre) nomme parmi les morts « un gentilhomme nommé l'Escarde, de cette ville (Caen), fils unique de sa maison, riche de

Page 1