SUR MONTCHRESTIEN. XXXV
trouva rien qu'un billet' avec ce chiffre énigmatique 7779; « mais de savoir ce que cela voulait dire, il n'y a moyen », dit Malherbe, sur un ton de curiosité déçue; « son valet même ne le sait pas ou ne l'a pas voulu dire ». Ce valet, interrogé par le juge du lieu, reconnut que son maître était bien Montchrestien, comme le soupçonnait Claude Turgot. Il fut emmené au château des Tourailles ; on y transporta le cadavre de Montchrestien. Les chevaux, les armes, tout l'équipage des vaincus fut distribué par le sieur Turgot à ses compagnons. Le jour venu, il fit avertir en toute hâte M. de Longueville et messieurs du Parlement à Rouen, M. de Matignon à Domfront et le Roi même à Montauban. M. de Matignon renvoya le jour même ses félicitations, en exprimant le regret que Montchrestien n'ait pu être pris vivant. Il ordonnait que son corps fût porté à Domfront, ce qui s'exécuta aussitôt. Les juges ordinaires du siège instruisirent le procès de ce malheureux cadavre, et, le mardi 12 octobre, ils rendirent arrêt contre « Anthoine Montchrestien, autrement dit Mauchrestien, dûment atteint et convaincu du crime de lèse-majesté au premier chef », ordonnèrent « que le corps dudit sera cejourd'hui, trois heures de relevée, traîné sur une claie, en la place de la Brière, près cette ville, lieu accoutumé à faire les exécutions criminelles, et là, sur un échafaud, ses membres brisés sur un gril en la forme et manière accoutumée ; puis sondit corps brûlé et réduit en cendres, et les cendres jetées au vent par l'exécuteur des sentences criminelles. Tous les biens dudit défunt Montchrestien acquis et
cinq à six mille livres de rentes, qui fut apporté ici où il fut inhumé hier matin » .
I. Une partie des commissions (48 sur 100 à 120) fut retrouvée chez le sieur des Ventes, cousin de Monchrestien, selon le Discours,
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confisqués au Roi. » Louis XIII n'en fut pas beaucoup plus riche.
La justice parut s'acharner sur ce corps infortuné. Messieurs du parlement de Rouen le réclamèrent des juges de Domfront ; mais il était trop tard, et ce qui avait été Montchrestien n'était plus que cendre légère et dispersée aux souftles de l'air. Le Parlement dut se contenter d'un vivant, le valet de Montchrestien ; on lui réunit quelques complices de l'insurrection^ arrêtés dans les premiers jours qui suivirent la mort de son chef. Une lettre de Malherbe à Peiresc, datée du 2 novembre, annonce que « sept camarades » de Montchrestien, presque tous de ses parents, ont été menés à Rouen, « où ils sont déjà pendus ou bien vont l'être' ». Comment se put-il retrouver tant de parents de Montchrestien, en un moment surtout où il ne faisait pas bon de l'être ; de Montchrestien jadis adjugé, faute de famille, à la tutelle forcée d'un voisin 'C Les parents de sa femme étaient-ils demeurés fidèles à cet allié un peu clandestin ':' Avaient-ils cru à son bonheur et suivi sa fortune.'^ La chose paraît bien douteuse ; il est probable que Malherbe, en cela mal informé, prit pour des parents de Montchrestien quelques complices, vrais ou supposés, de sa folle expédition.
Ainsi périt, à l'âge de quarante-six ans, dans une embuscade obscure, Antoine de Montchrestien, digne d'un meilleur sort par son beau talent de poète et par l'étendue, la vivacité, la souplesse de son esprit,
I. M. Fiinck-Brentano (Revue bleue, 14 sept. 1889) paraît avoir mal interprété le texte de Malherbe, en faisant de l'un des prisonniers (Les Ventes) un gentilhomme parent de Monchrestien. Voici le texte de Malherbe : " Lundi, 25"^ du passé (mois) furent amenés en cette ville sept des camerades (sic) de Montchrestien, desquels son valet était l'un; le principal de tous était un nommé Les Ventes,
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capable des plus grandes choses, si l'inquiétude de son caractère, une ambition déréglée, un orgueil présomptueux n'était venu gâter ses bonnes qualités naturelles. Il méritait quelque pitié, malgré ses fautes ; il n'en obtint aucune. Malheur aux turbulents qui, par fanatisme ou par ambition, bouleversent la vie de gens qui n'ont nulle envie qu'on les dérange; il ne leur sera rien pardonné. « Tant y a, conclut Malherbe (après avoir conté à son ami Peiresc la fin tragique de Montchrestien), tant y a que par sa mort, nous croyons être en repos en Normandie. » Et voilà toute l'oraison funèbre de Montchrestien par Malherbe, d'un grand poète inachevé par un grand poète illustre ! Aussi qu'avait-il été faire dans cette galère f La nature l'avait fait poète, autant, et plus peut-être, que Malherbe. Il est oublié, Malherbe est immortel. Cependant, qu'aurait laissé Malherbe s'il eût cessé d'écrire, comme fit Montchrestien, après la vingt-cinquième année.'' Ceux à qui la Muse a souri dans leur jeunesse devraient-ils jamais lui être ingrats et chercher, loin d'elle, une gloire douteuse et moins purc^*
que l'on dit avoir eu quelque part en ses conseils ; les autres étaient gens de peu, et presque tous parents de Montchrestien. Le lendemain, ils furent menés par le prévôt à Rouen, où si les fêtes ne leur ont allongé la vie, je crois qu'ils sont déjà pendus. » Le Mercure paraît s'être trompé en faisant de Les Ventes un parent de Montchrestien.