MONSEIGNEVR
;es Tragédies que ie vous ay desia dédiées recherchent encor vostre apuy pour en tirer vne nouuelle recommandation. S'il m'estoit possible de les dégager totalement du public, ce me seroit vn grand contentement, et par mon propre consentement elles seroient désormais plustost suprimées que reimprimées : Car la grandeur de vostre nom demande quelque chose plus sérieuse et mon humeur de maintenant est plus portée à vn autre suiet d'escrire. Mais il ne reste plus en ma main que de tascher à les rendre dignes d'auoir vos qualitez sur le front. l'auouë fort librement que la honte m'est montée à la face autant de fois qu'elles sont reuenùes à mes yeux, depuis que ie les enuoyai vous porter vn tesmoignage de mon peu d'industrie, où mon dessein
ÉPISTRE
estoit simplement de vous donner vn gage de ma seruitude. l'ay auisé cette erreur après l'auoir commise, m'en suis iugé coupable, et pour la reparer ay assubietti mon esprit et ma main à vne plus exacte pollissure, afin de cacher à mon pouuoir les taches espanduës par tout leur corps. On ne me peut donc imputer à blasme si pour excuser ma première hardiesse, i'entrepren par vne toute nouuelle de les vous représenter plus auantageusement accommodées et de meilleure estoffe. le les ay remaniées pièce à pièce et leur ay donné comme vne nouuelle forme, à l'imitation du Peintre lequel voulant tirer au vif la figure d'vn Prince en ébauche grossièrement les premiers traits qui le font desia reconnoistre , mais après auoir adiousté les couleurs et conduit son ouurage iusques à perfection , ce semble estre vne autre chose, et neantmoins c'est la mesme chose. Le cœur me dit qu'elles vous seront agréables en contemplation d'Hector que ie fay marcher à leur teste. Ce Prince belliqueux, puissant de force et non moins d'exemple, fut en ses iours le vif image et vray patron de la valeur Royale, et aux âges futurs sera le seul et vnique but où s'efforceront d'attaindre ceux que la Noblesse du sang et le soin de la nourriture sépareront du vulgaire. Aussi remarquerez vous en luy cest air releué de courage et de gloire, non susceptible d'altération, ains ferme et demeurant immuable en vn calme et serain perpétuel de constance. Que si vers la fin de la vie sur les approches de la mort, les nerfs de la force deuiennent plus tendus en ces rares hommes que par vn effort extraordinaire la Nature fait naistre pour l'ornement de leurs siècles, telles extensions violentes en apparence, mais bien réglées en effet, se font neantmoins sans conuulsion aucune
Epistre.
de frayeur. Ainsi la clarté du Soleil semble comme tascher quelque fois à se surmonter elle mesme. Ainsi les torches iettant leurs dernières flammes, les élancent plus haut et plus viuement. En la vertu ceste propriété se trouue comme essentielle, et la preuue en est toute palpable par le moyen des autres qui suiuent ce braue chef. Ne vous ennuyés point de leur prester les yeux et les oreilles, de les oùir et de les voir gracieusement, tandis qu'ils rendent le dernier acte de leur vie, arbitre et iuge des précédents, mémorable par la fermeté d'vn courage inuincible. C'est d'vne émulation des actions généreuses que sont éueillées, nourries et fortifiées en nos âmes ces estincelles de bonté, de prudence et de valeur, qui comme vn feu diuin sont meslées en leur essence. De là se tire le fruit des exemples, que ces miracles de l'vne et de l'autre fortune fournissent abondamment. Leur vie et leur mort est comme une escole ouuerte à tous venans, où l'on apprend à mespriser les choses grandes de ce monde, seule et divine grandeur de l'esprit humain, et à tenir droite la raison parmi les flots et tempestes de la vie, seul et plus digne effet qui dépende de nostre disposition. l'ay creu fermement que vous n'imaginerés rien de bas et contemptible en ces hommes : Tous ont eu l'extraction ou la qualité Royale, et se sont présentés en leurs temps auec beaucoup d'aplaudissement sur le Théâtre de lavieciuile, où désormais l'âge vous appelle, où le deuoir vous porte, où vostre honneur et celuy de vos ayeuls vous engage à bon escient. Puissiés vous. Prince bien heureux^ marcher tousiours ferme en ce pas glissant, et rencontrer au bout des succès aussi auantageux à vostre mémoire qu'il en est deu à vostre mérite, afin qu'en vous la vertu ne manque
ÉPISTRE
iamais à la fortune, ni la fortune à la vertu. Là se terminent tous les vœus que ie fay pour vostre grandeur, lesquels seront suiuis des offres du très humble seruice que vous dédie auec son ouurage
Ant. de Montcretien.