HELEINE
o misérable Heleine! ô Dame infortunée!
Tu pleures à bon droit, puis que tu ne fus née Que pour causer la mort de tant d'hommes vaillans
40 Hector.
Au front des murs Troyens à l'enui balaillans.
Geste fleur de beauté qui tombe en peu d'années, Ces Lys soudain passez , ces roses tost fanées, Cet œil en moins de rien couuert d'obscurité Deuoit-il estre ô Dieux à tel pris acheté ?
Tant d'illustres Seigneurs, de Princes remarquables A l'égal ennemis, à l'égal misérables, Occis pour mon suiet valent-ils moins que moy, Moy qui vis sans honneur aussi bien que sans foy ?
le doy d'vn trouble estrange auoir l'ame saisie , Voyant dedans vn champ l'Europe auec l'Asie Combatre pour moy seule, et s'enferrer de coups Au gré de mes riuaux l'\-n de l'autre ialoux.
Puis-ie vivre asseurée au milieu de ces vefues Qui détestent la Grèce, et maudissent les glaiues Par qui leurs chers maris forcez de tomber bas Ont espandu la vie au milieu des combats?
De quelle oeillade, ô Dieux! puis-ie estre regardée De l'amante fidèle à l'amant accordée, Qui par vn dur destin à la mort succombant Soupire encor pour elle et la nomme en tombant.
De quel front puis-ie voir ces misérables pères Que la mort de leurs fils enuieillit de misères, Q.uand leur œil plain de rage ils élancent sur moy Qui m'accuse et conuainc de causer leur esmoy ?
Gombien d'aigres tourmens et de trauerses dures Enduray-ie au dur son des cruelles iniures C^ue me font les parens, les frères, les amis. De ceux que l'espé' Grecque au monument a mis?
O trois fois malheureuse et quatre fois encore, Si i'ay perdu l'honneur qui la femme décore, Dois-ie encor désirer l'vsufruit de ce iour, Pour estre obiet de haine aussi bien que d'amour?
Las! cachons nous plustost au centre de la terre Que d'estre le Hambeau d'vne éternelle guerre : Puis que i'ay par ma vie allumé ces combats, Haston de les esteindre auecques mon trespas.
O Guerriers ennemis, appaisez vos querelles, Puis que i'ay suscité vos haines mutuelles. Accourez tous ici pour me rauir d'accord. Et deuant vos deux camps me iuger à la mort.
De vos si longs malheurs ie suis seule coulpable; Seule par la raison faites moy punissable : Ainsi des deux costez nous resterons contens, Moy de souftVir le mal et vous d'en estre exempts.
Tragédie. 41
Mieux vaut que vos combats ce conseil salutaire : O Grégeois, ô Troyens, modérez la colère, Et si ce n'est par haine, au moins par amitié Accordez moy la mort prenant de vous pitié.
Veux trop clairs à mon dam couurez vous de ténèbres; Ne voyez plus des iours que vous rendez funèbres; Las! ne regardez plus sur ces champs beaux et vers Qui de meurtre et de sang sont pour vous recouuerts.
Bouche qui consentis à l'amoureuse enuie Du plus beau des Pasteurs que ie fusse rauie. Ferme toy désormais, cesse de respirer; Misérable! es-tu point lasse de soupirer?
Oreille qui reçeus la parole charmeuse Dont ie senti gagner ma pensée amoureuse Clos ton entrée aux voix; que mon ame par toy N'entende iamais plus blasphémer contre moy.
Perdons auec l'amour toute autre connoissance , Et montron que ce fut le sort de ma naissance Qui porta ces malheurs, non pas ma volonté : » \n péché fait par force est de blasme exempté.
Ne te désole plus, Heleine, Bien que le suiet en soit grand :
» Quand le Ciel nous Hure à la peine, » On a beau chercher vn garant.
» Celuy-là qui le moins y pense » Fera par fois le plus grand mal, » Mais il n'est chargé de l'ofténce » Quand c'est par accident fatal.
O belle, rien ne te contraigne A troubler ton cœur de souci; Tu vaux certes que l'on te plaigne, Quoy que tu causes tout ceci.
CHŒVR.
L'Ame à la vertu vive et promte » N'appréhende rien que la honte, » La nonte la peut esmouuoir, » Toute autre passion volage )) Ne pénètre point vn courage, » Qui n'ouure les yeux qu'au deuoir.
» L'homme qui n'est enflé d'audace » A tendre le cœur et la face :
» Le meschant a le front de fer;
42 Hector.
» Et tant s'en faut qu'il se l'imprime M De la vergongne de son crime, » Sa bouche en oze triompher.
» La seule apparence de vice » Q.ui dans l'opinion se glisse » Pour deceuoir le iugement, » Afflige l'ame généreuse » Que la gloire rend amoureuse, » Et luy donne vn secret tourment.
» Q.ui n'a soin de sa renommée » Bien ou mal au monde semée » N'a l'esprit d'honneur animé :
» le vous pri' quel autre salaire » Peut-on attendre de bien faire, » Que d'en estre bien estimé.
» Pourquoy tant d'honorables peines » Supportent les grands Capitaines; » Pourquoy les h'azardeux soldarts » S'eslanccnt-ils en tant d'alarmes, » Sinon pour la gloire des armes » Qui les célèbre en toutes parts.
» Est-il vn seul qui ne désire » Aux yeux du monde se produire » Sur le Théâtre de l'honneur; » Qui beuuant les douces louanges » Des siens et des peuples estranges , )) N'en gratifie à son bon-heur?
» Non qu'il faille qu'vne belle ame » Se confonde au vent de tout blasme » Qui par l'enuie est suscite.
» L'homme que la constance asseure , » Tousiours comme vn cube demeure » Ferme en sa propre granité.
» Qui craindroit trop ceste tempeste » Auroit tousiours martel en teste, » Et son cœur seroit esbranlé, » Comme la barque trop légère, n Qu'Aquilon roue en sa colère » Sur les sillons du flot salé.
)) Il ne fût iamais belle vie » Exempte de haine et d'enuie, » Le Soleil sans ombre ne luit.
» La course excite la poussière.
» Mais tousiours la viue lumiere » Paroist plus claire après la nuit.
Tragédie. 45
» Q.uoy que tasche la mesdisance , » Elle n aura point la puissance » D'obscurcir vn los mérité.
» duoy qu'il sorte de la fumée n D'une tlamme bien allumée )) Elle n'estaint point la clarté.
» La vapeur d'vne renommée » Q.ui s'est en Astre transformée , » Esclaire comme vn beau Soleil ; » Faite plus viue d'âge en âge , » Sans que iamais aucun ombrage » L'empesche de luire à noslre œil.
» Encor que le cours de Nature » Transforme l'homme en pourriture » Au fonds obscur de son tombeau, » Si suruit-il par sa mémoire, » Et des clairs rayons de la gloire » Son nom vieillissant deuient beau.