ACTE IV ANDROMACHE, CASSANDRE, PRIAM^ HECUBE
ANDROMACHE.
Ir: meschant inhumain m'a donc abandonnée! É)>i ïyriirfjj^ Destin inexorable ! et vous, noire iournée, u^ imM Auriez vous sçeu passer sans apporter vn niai , V^Lj^l^ Vn mal qui n'eut iamais ni n'aura point d'égal ! » Ainsi donques vos coups demeurent im}:iarables ? » Tournez vous en tous sens, ô mortels misérables, » Et l'atteinte mortelle en venez éuiter. Hélas! à quel parti pui-ie me reieter?
Quel Dieu dois-ie prier, ô femme déplorée Ton ame est à ce coup toute désespérée. Toute triste et dolente ainçois toute douleur; le n'attens plus nul bien que le dernier malheur. Repreniez vous, ô Cieux, vos scraines lumières Pour tromper nos désirs et moquer nos prières '. Pour frauder nostre espoir.^ vue telle clarté Deust-elle seruir d'ombre à vostre cruauté ?
44 Hector.
Mais est-ce de vous seuls que ie me doy comp»!aindre Non, c'est de ce cruel qui vous semble contraindre Par l'audace insensée où le porte son cœur A verser dessus luy toute vostre rigueur.
O misérable Hector! la fureur vengeresse De quelque grand Démon pour nostre dam te presse Bon gré mal gré, de voir, d'affronter l'ennemi, De t'en faire litière, et puis tomber parmi.
Est-ce ainsi que tu rens ta promesse obseruée ? Quoy, tu nous l'as enfrainte aussi tost qu'acheuée.'' A peine le serment de ta bouche est sorti, Qu'vn effet tout contraire a son vœu démenti. La sainte authorité d'un père vénérable, La chaude affection d'vne mère honorable , Le désir des parens tout brûlant d'amitié, Les pleurs et les soupirs d'vne chaste moitié, Bref les vœux d'vn pais qui préuoit sa tempeste Ne sont donc que ioûets pour le vent de ta teste!'' Rien ne peut arrester la fureur de tes pas : Tu cours au précipice où t'attend le trespas.
C'est bien vn dur destin qui contre ta nature. Contre ta douce humeur, contre ta nourriture, Te fait présomptueux, partial, obstiné, Pour accomplir en toy le sort prédestiné, » Q.uand le dard de la mort la teste nous menace, » Nous perdons tout à coup nostre naïue grâce, » Nos agréables mœurs, nostre instinct gruticux , » Pour deuenir hagards, hautains et furieux.
O Cassandre ma sœur, nostre perte est prochaine! Tu le dis haut et clair et d'une voix certaine, En branlant le Laurier dont ton chef est orné; Mais quoy? l'Oracle en vain pour nous te fut donné. Tu rechantois tantost que l'incrédule Troye Par le trespas d'vn seul est exposée en proye; L'effet de ta parole auiotird'huy sortira; Hector s'en va mourir, quand et luy tout mourra.
CASS.\NDRE.
» Andromache, cessez, si les puissans Dieux mesmes
» Ne sçauroient empescher que 1 ;s destins suprêmes
w Des hommes nais mortels du soir au lendemain
» Ne restent accomplis, on pleure bien en vain.
» Mais pensons pour alors que l'orage qui tonne
» N'est pas prest à tomber quand plus il nous estonne.
ANDROMACHE.
Penses-tu mes tourmens consoler à crédit?
Tragédie. 45
le garde trop au cœur ce que tu m'as prédit,
Pour m'allaiter encor dVne espérance folle;
Comme le criminel qu'on mené de parole
F'ol, s'aueugle soy-mesme au malheureux succez, ^
Tandis qu'vn luge entier trauaille à son procez.
O douleur incroyable! ô tristesse commune!
O courage inflexible! ô maudite fortune!
O suport de nos Dieux follement espéré!
O mal indubitable aux Troyens prépare!
Pleurez, Dames , pleurez vos maris et vos frères.
Pleurez les fers de Troye, et vos propres misères.
CHŒUR
C'est donner trop de cours à vostre passion,
» Chaste espouse d'Hector, par cette affliction
» Et par ce vain transport s'enaigrit la colère
» Des Dieux dont nous cherchons la faueur salutaire.
Qu'on ne m'arreste plus aux charmes de l'espoir. Tout est perdu pour moy : ie ne m'atten plus voir Ce misérable Hector dont i'ay l'arne rauie. Ou si ie le dois voir il doit estre sans vie. Dedans moy comme flots s'abisment les malheurs. Dedans moy comme traits pénètrent les douleurs. Comme orages dans moy les tristesses s'émeuuent. Mon cœur est un Enfer, toutes rages s'y treuuent.
CHŒUR
Tenez ferme la bride à ce rauissement ; Rentrez dedans vous-mesme et sortez du tourment Qui gesne vostre esprit, quand la fureur déborde, C'est comme un rier Torrent qui sans miséricorde Emporte ce qu'il treuue , et n'arreste ses pas Qu'il n'ait victorieux mis la raison à bas.
ANDROMACHE.
Si iusques au tombeau le desespoir m'emporte
Il me sera bien doux en sa rigueur plus forte :
Car ie suis résolue à mourir parauant
Qu'Hector mon bien, mon tout , cesse d'estre viuant.
CHŒUR
Quoy que ce seul désir règne dedans vostre ame , Retardez-en l'effet, ô magnanime Dame , Pour iouir de la ioye où baigneront vos yeux Tantost qu'il reuiendra sur vn char glorieux Suiui par le paué d'vne pompe Guerrière.
ANDROMACHE.
Mais plustost estendu dans vue longue bière.
Prest de mettre au tombeau sa dernière maison. Si ie veux donc mourir ay-ie pas bien raison r
CHŒUR
Vostre aprehension qui tousiours continue , Vous ombrage l'esprit d'vne grossière nue A trauers de laquelle vn péril fort léger Se transforme à vos yeux en extrême danger.
ANDROMACHE.
L'ame n'est pas tousiours de son sort ignorante.
CHŒUR
Telle pour son malheur est accorte et sçauanle.
ANDROMACHE.
La mienne est de ce rang : car pour ne celer rien, le voy plus clair au mal que ie ne fais au bien.
CHŒUR
Mais il faut que l'espoir en modère la crainte. Parquoy, si la raison n'est dedans vous estainte, Ramassez l'espérance et dissipez la peur. )> Il vaut mieux auoir mal qu'auoir faute de cœur.
ANDROMACHE.
Voici venir Priam. Hà, père misérable, Quelle vigueur as-tu que le dueil ne t'accable!
PRIAM
Hecube , notre Hector s'est desrobé de nous.
HECUBE.
On me le dit ainsi , l'en tremble de courroux.
l'aprehende ce iour; car il nous est contraire.
HECUBE.
C'est grand cas voirement qu'on ne l'ait sçeu distraire.
PRIAM
Et c'est aussi le poinct qui me trouble plus fort.
HECUBE.
O bons Dieux! destournez la menace du sort.
PRIAM
« Quelle barrière arreste vn généreux courage!
HECUBE.
Mais quoy? les autres fois il me sembloit si sage.
PRIAM
Il l'est tousiours beaucoup, mais il brusle d'honneur.
HECUBE.
» On doit à la raison mesurer son bon-heur.
PRIAM
Il espère tousiours auoir Mars fauorable.
Tragédie. 47
31ECUBE.
Plusieurs sous tel espoir ont vn sort lamentable.
PRIAM
Grand autheur des combats, plaise toy l'assister.
HECUBE.
Auec lui ie t'en prie, ô Sauueur lupiter.
PRIAM
AUon en rechercher plus certaine nouuelle.
HECUBE.
Je voy son Andromache et Cassandre auec elle.
PRIAM
Les voila toutes deux, Hecube, approchon nous.
HECUBE. '
Mes filles, venez çà; parlez, que faites vous?
ANDROMACHE.
Nous pleuron par auance, ô Reine vénérable, De nostre grand Hector le malheur lamentable.
HECUBE.
Pourquoi le pleurez vous au comble de son heur r
PRIAM
» Aucun n'est malheureux qui viue auec honneur.
ANDROMACHE.
» Il n'est plus grand malheur que de perdre la vie.
PRIAM
» Encores d'vn plus grand est la honte suiuie. Mais qui vous fait iuger qu'il en doit venir làr
Certes, plus que iamais ie m'attens à cela.
PRIAM
C'est en la main d'enhaut qu'est sa fatale trame.
ANDROMACHE.
Vous ne le verrez plus, ou ce sera sans ame.
HECUBE.
O Dieux! qu'est-ce que i'oy : vient-il donc de mou'"irl
ANDROMACHE.
Non, mais il est couru nostre camp secourir.
HECUBE.
En ce danger e.xtre'me, extrême est la folie, De l'auoir laissé seul, plain de mélancolie, Se ronger tout le cœur de regret et d'ennuy.
PRIAM
N'en blasmez point aucun , la faute en est à luy. Mais vous, chaste troupeau, changez en vœux vos larmes ; Ce n'est point d'auiourd'huy qu'il se trouue es alarmes : Puis ceux de qui les Dieux ont espousé le soin
48 Hector.
N'ont manqué de secours s'il leur en fait besoin.
Mais comme est-il sorti? sçauriez vous me l'apprendre?
ANDROMACHE.
A peine auois-ie peu dans le temple descendre
Pour enquérir les Dieux si leur aspre courroux
Se prolongeoit encor' sur Hector et sur nous,
Qu vn bruit à l'impourveu tonne dans mon oreille :
le sors, et voy le peuple en tremeur nompareille
Se batre l'estomach, la barbe s'arracher;
Femmes, filles, enfans çà et là s'etïbucher,
S'imprimer des terreurs, se faire des complaintes,
Courir aux saints autels, toucher leurs cornes saintes,
Baiser les pieds des Dieux et les tremper de pleurs :
Moy qu'vn soupçon nouueau de ces nouueaux malheurs
Frappe tout à l'instant, si tost que i'enten dire
Que le camp des Troyens en fuite se retire.
Et que de mon Hector on cherche du secours,
Doutant bien sa sortie au logis ie r'acours,
Afin que s'il vouloit s'emporter de colère,
le peusse par mes pleurs du combat le distraire.
l'arriue; mais trop tard, ie ne le trouue plus.
Las! ie ne puis parler, dites leur le surplus.
CHŒUR
A peine eut vostre Hector entendu le message De la route des siens, qu'il bout de viue rage, Et sans parler vn mot s'encourt viste et dispos Au proche râtelier, et prend dessus son dos Vn harnois flamboyant, en sa main vne lance.
HECUBE.
Vous deuiez refréner sa nuisible vaillance.
Il parut si terrible en cet accoustrement, Que nul à l'arrester ne songea seulement. Il court droit à l'estable où sa main ne dédagne D'équiper son cheual, puis sort à la campagne.
PRIAM
Ici la plainte est vaine, et ce que nous pouuons
C'est d'inuoquer pour luy les Dieux que nous seruons.
andromaciie.
» Priam, ce n'est assez quand le malheur nous presse » D'implorer leur faueur et dormir en paresse, )) La teste dans la plume : ils sont muets et sourds » A ceux qui sans s'aider inuoquent leur secours.
PRIAM
Mais en Testât présent que puis-ie davantage.^
Tragédie. 49