ANDRO.MACHE
^"ser de vostre sceptre et le rendre plus sage.
PRIAM
Auons nous pas en vain ce moyen employé.
ANDROMACHE.
Encor vous auoit-il son seiour otlroyé.
PRIAM
Quel bien nous a produit sa légère promesse ?
ANDROMACHE.
Son transport et non luy maintenant la transgresse.
Par mon authorité ie ne l'ay peu tenir.
ANDROMACHE.
Par vostre authorité faites-le reuenir.
PRIAM
» La voix de la raison se perd au bruit des armes.
ANDROMACHE.
» L'ame se refroidit en l'effroy des alarmes.
PRIAM
» Vn esprit fort et prompt y dénient furieux.
ANDROMACHE.
» Le péril assagit le plus audacieux.
PRIAM
C'est tousiours le dernier à faire la retraite.
ANDROMACHE.
Mais gardez que par luy commence la deffaite.
PRIAM
le n'espère du sort vne si grand douleur.
ANDROMACHE.
Hastez vous donc, Priam, preuenez son malheur.
PRIAM
le crain de luy causer vne honte éternelle.
Est-ce ainsi, ie vous pri', que son salut s'apelle?
PRIAM
Que diront les Grégeois l'ayans veu comparoir?
ANDROMACHE.
Qu'encor à leurs despens ils pourront le reuoiri
PRIAM
Puis disparoir soudain comme vn esclair qui passe.
ANDROMACHE.
Qu'il se reserue encore à leur donner la chasse.
PRIAM
Peut estre à couardise il seroit imputé.
^0 Hector.
ANDROMACHE.
N'importe par quel prix, mais qu'il soit racheté.
PRIAM
Mais quel esprit constant consentira de faire Vn vray mal pour vn bien à peine imaginaire?
ANDROMACHE.
Il nous est bien permis d'employer tous moyens : Il y va de sa vie et du salut des siens.
PRIAM
» On doit garder l'honneur comme vne chose sainte.
M Les coups des ennemis n'y portent point d'atainte.
PRIAM
)) Mais qui veut mériter d'cstre bien estime » D'ennemis ni d'amis ne doit estre blasmé.
ANDROMACHE.
» L'ardeur de plaire à tous que la gloire luy donne » Est cause bien souvent qu il ne plaist à personne.
PRIAM
» Le meschant a cela qu'à soy-mesme il desplaist, » Mais le bon en tous temps demeure tel qu'il est.
ANDROMACHE.
» Vn iugement bien sain ne pense pas mal faire » S'il se tire à propos d'vn périlleux affaire.
PRIAM
» Quand sur mainte action le iugement se fait, » Pour n'en sçauoir la cause on en blasme l'effet.
ANDROMACHE.
» Vn chef n'est obligé de rendre manifestes
» Les intimes ressorts qui gouvernent ses gestes.
PRIAM
» Si bien, en fait d'honneur : car qui n'en est soigneux » Fait naistre du scrupule es esprits soupçonneux.
ANDROMACHE.
On connoist bien qu'Hector a l'anie par trop haute Tour taxer sa retraite et l'imputer à faute.
» Tant plus l'homme est vanté pour ses perfections, » Tant plus clair on veut voir ciedans ses actions.
ANDROMACHE.
Et bien, l'on apprendra que sagement il cède Au destin inuincible, est-ce vn mal sans remède?
PRIAM
On iugera plustost que son esprit tremblant
Se lasche à la frayeur dessous vn faux semblant.
Tragédie. $1
ANDROMACHE.
O Priam incrédule! est-ce ainsi que lu nommes
Geste image d'un Dieu qui communique aux hommes,
Ce Héraut véritable attesté du Soleil ?
Baste, soit fait d'Hector, que iamais plus mon œil
Ne regarde sa face, à moy seule ne touche
Le salut de sa vie, ains son père farouche,
Sa mère, ses parens, ses amis obstinez ^
Pour l'auoir mesprisé se verront ruinez.
Cependant, ô bons Dieux! puis que son piropre père,
Sa mère, et ses parens non meus de leur misère
Semblent comme k l'envi s'opposer à son bien.
Faites que son trespas soit préuenu du mien.
A vostre affection ie remets ces paroles Qu'on iugera tousiours téméraires et folles; Chacun connoist assez que i'aime vostre espoux; Q.u'Hecube et ses parens le chérissent sur tous; Que ma Cour le respecte et l'admire et l'embrasse Comme l'appuy de Troye et l'honneur de sa race : Mais regardez vn peu qui le fait estimer, Rechercner des Seigneurs, et des peuples aimer. Ce n'est ni sa beauté , ni sa grandeur Royale, C'est sa rare vertu qui marche sans égale : Ainsi cessant le fruit d'où germe son 'bon-heur, Il ne cueiHiroit plus ceste moisson d'honneur. Mais soit fait toutesfois ainsi qu'elle propose : le ne veux pour son bien obmettre aucune chose. Ide, cours sur le champ où nos sanglans débats Se vuident par le sort des hazardeux combats, Et là me cherche Hector qui veut par sa prouesse R'animer les Trojens à repousser la Grèce : Quand tu l'auras trouuc , somme le de ma part De ne tenter plus outre; adiouste le hazard Dont ce iour le menace, adiouste que sa mère. Sa femme, ses amis preuoyans leur misère Lamentent son départ, et le coi^iurent tous Par mille et mille vœux de s'abstenir des coups. Apres conseille luy de retirer l'armée ; Qu'aussi bien son effort voleroit en fumée, Et que perdant nos gens nous n'auancerions rien. Que nostre seul malneur. Va donques et reuien.
CHŒUR
C'est grand coup de hazard s'il quitte la bataille. » Quand l'aguillon d'honneur vn courage trauaille,
52 Hector.
» Rien ne peut l'arracher des prises du combat, » S'il void quitter la palme à l'ennemi qu'il bat.
PRIAM
Voy-ie pas Antenor qui deuers nous s'approche .'
HECIIBE.
Le voici , c'est luy-mesme.
PRIAM
O vieillard sans reproche, D'où viens-tu, ie te pri ? sçais-tu que son espoux S'est dérobé d'ici pour se trouuer aux coups r
ANTENOR
On ne me l'a point dit, et l'en ay connoissance; l'ay bien tost reconnu le branle de sa lance, Et le pannache horrible enté sur son armet, Qui parmi nos Troyens le courage remet.
PRIAM
Quoy? l'as-tu desia veu meslé parmi la presse .•"
ANTENOR
Mais plustost foudroyant les bataillons de Grèce.
ANDROMACHE.
le crain bien qu'à la fin luy-mesme foudroyé, Soit aux ombres d'embas dVn tonnerre enuoyé.
ANTENOR
Sans luy nous perdion tout. Troy' s'en alloit perie.
PRIAM
Comme l'as-tu connu, di le nous, ie te prie?
ANTENOR
Je m'estois peu deuant séparé d'auec luy, Ne songeant de rien moins qu'à sortir auiourd'huy. Pour voir quel sort regnoit au milieu de nos armes, Et quel deuoir rendoient les plus braues Gensdarmes. Au sommet d'vne tour à peine paruenu, Tauois parmi nostre Ost vn grand branle connu : Tous tlechissoient par tout, le demeurois en doute, Pour voir prendre aux Troyens vne honteuse route, Ressentant à peu près les mesmcs mouuemens Où fiottoit nostre armée en ses estonnemens; Quand soudain i'apperçoy ton Hector magnanime Monté sur vn coursier que l'esperon anime Poudroyer la campagne, et tirer aux combats; L'horreur, l'eft'roy, là mort accompagnoient ses pas. Promptemcnt il se fourre à trauers nostre armée. Qui d'vn nouueau courage à l'instant enHamméc Repousse l'ennemi viuement poursuiuant :
Puis en moins d'un clin d'oeil ie I'apperçoy deuant
Tragédie. 53
Haut sur tous les Troyens d'espaules et de teàte, Passer comme vn csclair suiui de la tempeste; Mais plustost comme un foudre effrayant les regards, Et brisant de ses coups lances, piques et dars. Contre le fort Aiax et le preux Diomede Il se bat main à main, mais l'un et l'autre cède. Nestor et Merion veulent parer ses coups; C'est vn foible rempart aux traits de son courroux. A luy vient s'opposer le plus vieil des Atrides, Il passe comme vn vent sur les vagues humides : Puis s'enfonce parmi les vulgaires soldarts Que sa face dissipe en mille et mille parts : Comme quand vn Lion poingt de faim et de rage Tombe sur les troupeaux qui sont en pasturage, En fuite il les escarte aussi tost que ses yeux Lancent dessus leur front vn regard furieux. Nostre camp remis sus sa valeur accompagne, Et comme vn fier torrent rauage la campagne. L'homme le plus timide est du tout asseuré, Quand cet astre de guerre a son œil esclairé.
Apres qu'Hector longtemps a couru par la presse, Il apperçoit Achilc, à lui donc il s'adresse, Met la lance en l'arrest : Achile d'autre part Auquel moitié du champ s'otTre par le hazard , Honteux de refuser vne si belle lice Tasche à couurir sa honte avec de l'artitice, Et se met sur les rangs, lors tous deux de droit fil ' Viennent à se heurter, mais d'un choc inutil; Le bois vole en esclats, et la seule poignée Leur reste dans la main du grand coup estonnée : Ils lu iettent en l'air, poussent le chenal prompt. Tournent court l'vn vers l'autre, et se trouuent à front Desia branlans au poin la redoutable espée, Qui mille fois s'est veuë au sang haineux trempée. L'vn chamaille sur l'autre, et leurs coups esclatans D'un effroyable bruit vont en l'air retintans : Quatre Ciclopes nuds martelans vne barre A grands retours de bras ne font tel tintamarre^.
Comme on voit au Printemps deux toreaux fort puissans Apres vne génisse à l'enui mugissans De colère, d'amour, de ialousie ardente; Celuy qui veut iouir en ronflant se présente, L'autre veut l'empescher, mais après plusieurs coups Le premier reste seul et le maistre et l'espoux : Ain^i le grand Hector qui bouillonne de rage
54 Hector.
Reste en fin le vainqueur : Achille se dégage,
Et le champ et l'honneur laissant à son Riual,
Se relance en son gros à pointe de cheual ;
Et mon œil est trompé s'il n'emporte vne attainte
Ou dans le petit ventre ou dans la cuisse cmprainte.
Hector pousse après lui , crie : Achile, où vas-tu?
Donc tourner le visage est acte de vertu ?
Venge aumoins, si tu peux, ton grand fils de Menéte
Qui se plaindra de toy parmi l'ombre muette.
l'ay bien ouy ces mots. Ores il va par tout,
Puis retourne sur soy , passant de bout en bout
Par l'armée ennemie, et sans tarder en place
Donne aux fiers Mirmidons ou la mort ou la chasse.
De là me naist l'espoir qu'auec l'aide des Dieux
Auiourd'huy nous auron vn camp victorieux.
PRIAM
Le Ciel t'en vueille ouir, ô vieillard honorable Rendant à nos efforts sa dextre fauorable. Comme ton seur rapport ne m'a iamais trompé, Ainsi puisse mon fils estre au sort eschappé.
CHŒVR.
DIEU couure d'vn obscur nuage » Tout ce qui nous doit arriuer.
» Vn beau iour naist au cœur d'Hiver, » Et l'Esté se trouble d'orage :
» On ne sçauroit montrer au doy » Ce que le temps porte auec soy.
» L'ame à soudains momens attainte » D'allégresse et de tremblement, M Tousiours balance instablement » Entre l'espérance et la crainte ; » Comme la Nef que dans les Hots » L'ancre ne peut mettre à repos.
» Tantost sa force est aftbiblie, M Tantost elle a trop de vigueur, » Tantost elle hausse le cœur, » Tantost son audace elle oublie, » Gomme vn vent prospère et diuers » La releue ou iette à Tenuers.
» O bien-heureuse la pensée )i Qui n'cspere rien en souci, » Et qui ne désespère aussi ; » Ne pouuant estre trauersée
» De voir les accidens humains » Luy voler ses désirs des mains.
» Pour elle n'a lieu le desastre, » Ni l'effort d'vn esprit mutin, » Ni le sort diuers du destin, » Ni l'intluence d'aucun astre :
» Q.uoy qu'on luy vueille susciter » Elle peut tout aprofiter.
» Ses discours réglez de prudence » lettent leur regard haut et bas, » Combien qu'elle n'ignore pas » Que fort courte est l'intelligence » De ceux que l'âge et le sçauoir n Font plus sages apperceuoir.
» Si l'effet trompe son attente, » Elle n'endort son sentiment » Pour couler insensiblement » Dans le malheur qui se présente :
» Mais tousiours préparée à tout, » Void sa fortune et s'y resoult.
» V'ne ame débile au contraire » Au premier vent peut s'esmouuoir, » Et quoy qu'elle ait fait tout pouuoir » A toute heure elle désespère , » Comme si l'homme le plus fin » Pouuoit maistriser son destin.
» Aueugle en sa propre science » Et trouble en son propre repos, » Elle discourt mal à propos » Sur l'incertaine expérience, » Pensant régler à quelque loy » Ce qui ne dépend pas de soy.
» Ainsi vainement aheurtée, » S'il adulent que sa passion » La deçoiue en l'élection; » Par soy-mesme au double agitée » Elle s'ouure à tous les efforts » Et du dedans et du dehors.
» Vrayment l'homme est bien misérable, » L'homme obiet de tant de malheurs, » S'il court au deuant des douleurs, » Qu'il doit attendre de pied stable, » Pour souffrir sans rien murmurer » Ce qu'il est forcé d'endurer.
56 Hector.