‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 25 sur 78 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

PRIAM, HliCUBE.

PRIAM

[ecube, nos malheurs déclinent à leur fin. Hector par sa valeur eschappe le destin; Son bras n'a plus d'obstacle, il perce les batailles De rOst Grégeois comble d'horribles funérailles : Q.aoy que de ce combat maint soupçon i'eusse pris Le doux vent d'vn espoir rallegre mes esprits.

HECUBE.

» Bien souuent nostre cœur prend de fausses alarmes, » Et nos yeux sans suiet versent beaucoup de larmes : H Car vne fausse peur gagnant l'atFection , » Egale en ses douleurs la vraye affliction.

PRIAM

le l'esprouue auiourd'huy, ce mal imaginaire

Dont le sen mon esprit peu à peu se defFaire,

Plus que tout autre ennuy m'a cause' du tourment.

y C'est que l'on craint beaucoup aimant bien chèrement.

HECUBE.

Quand il y va de tout c'est bien raison de craindre. Si le sort rigoureux venoit Hector esteindre, 11 nous faudroit mourir ou de glaiue ou d'ennuy; Car comme il vit par nous, nous respirons par luy.

PRIAM

Heureuse et glorieuse à bon droit l'on t'estime Pour avoir enfanté cet Héros magnanime , Dont le nom immortel en mille lieux porté Sera par les mortels d'âge en âge chanté.

HECUBE.

)i Ton heur passe le mien; car vn chacun révère » Le père par le rils^ et le fils par le père. » On ne pense iamais qu'vn homme généreux H Soit engendré de sang imbécile et poureux.

PRIAM

Pour le salut commun le destin nous l'enuoye, L'honneur en vient sur nous et reiallit sur Troye : Car non les seuls parens ont part à son bon-heur, Mais toute la patrie en acquiert de l'honneur.

Tragédie. 57

HECUBE.

Q.ue feroit-elle aussi sans ce grand Capitaine, Q.ui pour son seul repos supporte tant de peine? Et nous mesmes, Priam, que ferions nous encor Sans le tidele appuy de l'inuincible Hector?

PRIAM

le repute ma Troye heureuse entre les villes Non pour son abondance en illustres familles, Non pour ses murs bastis des propres mains des Dieux, Non pour ses hautes tours qui voisinent les Cieux, Non pour ses grands thresors, non pour sa large terre ; Mais pour loger chez soy ce grand nomme de guerre , Qui luy sera tousiours comme vn heureux tiambeau, Quand toute elle deuroit n'estre plus qu'vn tombeau.

HECUBE.

» C'est vn plaisir extrême aux bonnes gens de Pères » Q.ue leurs fils vigoureux au trauail des affaires, » Marchent d'vn train constant sur les pas du deuoir, » Quand d'âge et de foiblesse ils n'ont plus ce pouuoir. Et ie croy que la gloire acquise en tant d'alarmes] Par ton hls nompareil au maniement des armes. Chatouille autant ton cœur que l'honneur glorieux Que t'apportoit iadis ton bras victorieux.

PRIAM

Non, iamais tel plaisir n'entra dans mon courage D'auoir en camp ouuert gagné maint auantage, Quoy que i'aye autrefois sur d'assez bons Guerriers Conquis à coup d'estoc grand nombre de Lauriers, Que quand mon cher Hector après quelque victoire Rentre dedans ces murs plain d'honneur et de gloire, Quasi comme en triomphe , attrainant après soy Cent Gensdarmes captifs encor pasles d'effroy.

HECUBE.

Moy qui ne sentis onc quelle douce allégresse Espanouit les sens d'vne ame vainqueresse, le n'en sçaurois coucher pour la. comparaison : Mais quand je l'apperçoy regagner sa maison Trempé d'une sueur meslee à la poussière, le sen plus de plaisir qu'à la pompe nopciere, De ma plus chère tille, à qui le sort heureux Accoupleroit vn Prince aimable et valeureux.

PRIAM

» Quelquefois vn malheur peut estre profitable.

Si la main du destin, destin inéuitable,

Tant d'accidens fascheux sur nos chefs ne rouloit ,

Nous n'aurion pas connu ce qu'Hector nous valoit.

HECUBE.

)) Le Pilote on néglige en temps bonace et calme, » Et le Guerrier en paix n'acquiert aucune palme. » Au contraire on connoist la force et le bon-heur, » En vn pénible champ croist la moisson d'honneur.

PRIAM

» La vie est voirement plus belle et glorieuse » Que plusieurs accidens rendent laborieuse : » Car le flambeau de gloire à l'air estant porté » Ne s'allume iamais s'il n'est fort agité.

HECUBE.

» Vne vie exercée es tempestes humaines » Sous l'orage fatal de cent diuerses peines )) Laisse à parler de soy beaucoup plus largement » Qu'vne autre toute libre et franche de tourment. » Mais ie tien quant à moy qu'il est plus souhaitable M D'auoir vne carrière en tous endroits cquable, » Que marcher vn chemin difficile et tortu, » Tel que l'on nous a feint le sentier de vertu : » Car l'homme est possesseur d'vne grâce diuine, » Qui prend sans se piquer la rose sur l'espine.

PRIAM

» La mer seroit suiette à la corruption , » S'elle dormoit tousiours sans nulle émotion : » Ainsi l'ame languit de paresse infectée, » Si par soin et trauail elle n'est agitée.

HECUBE.

» Comme vn peu d'exercice est propre à la santé, » Et le corps par le trop se sent violenté : » Vn peu de mal profite à nostre expérience, » Mais le trop en souffrir force la patience.

» Si le cœur des mortels n'estoit comme endurci » A la trempe des maux qu'ils endurent ici, » 11 seroit penetrable aux violentes pointes, » Que nostre opinion au malheur a coniointes. L'exemple n'est point loin, emprunton.le de nous. Du contraire destin l'implacable courroux Nous poursuit tellement depuis plusieurs années. Qu'on n'espère plus voir nos peines terminées.

D'vn beau nombre de fils, mes gelons glorieux, Qui sembloient en croissant deuoir monter aux cieux, La plus grand part attains de la Grégeoise foudre Sont bronchez à mes yeux sur la Troyenne poudre.

Tragédie. 59

Mes gendres qu'aux combats ma querelle guida

Ont soupiré leur ame au pied du mont Ida.

Les Princes alliez qui me vindrent deffendre,

Tous presque ont pour tombeaux les vagues de Scamandre

Et de ces braues Chefs, de ces vaillans soldars

Q.ui formilloient n'aguere au sein de nos rempars,

Ceux nous restent sans plus que l'aueugle fortune

Séquestre par faueur de la perte commune,

Et possible que l'vrne où roule le destin

Reserue au soir ceux-là qu'elle espargne au matin.

» De toutes vanitez la plus vaine c'est l'homme!

» Sa gloire est vn phantosme et sa vie vn court somme!

HECUBE.

O bel œil flamboyant du vagabond Soleil,

\'is-tu iamais de sort à celuy-ci pareil?

Mais Priam, ne repeins en ma triste mémoire

De nos longues douleurs la pitoyable histoire;

Laisse moy sauourer quelque trait de repos,

Puis qu'aux Grecs mon Hector a fait monstrer le dos.

Assez auons nous eu par tant d'autres alarmes

Suiet de soupirer et d'espandre des larmes;

Et puis que celle-ci nous montre quelques fleurs

D'espoir et de plaisir, ne les noyon de pleurs.

» Plus de maux que de biens le Ciel à 1 homme enuoye :

» Ne retranchon iamais de nostre courte ioye,

» Pour aux longues douleurs folement adiouster :

» Car ce seroit soy-mesme à crédit tourmenter.

PRIAM

Et bien, chassons au loin ces fascheuses pensées Qui rengregent l'vlcere en nos âmes blessées : » L'homme par tel moyen se deffait sagement » Sinon de son malheur au moins de son tourment.

HECUBE.

le sens tousiours frémir mon ame soupçonneuse Reuenant à penser que la guerre est douteuse. Et qu'encor mon cher fils est parmi le danger. O Dieux, d'vn tel souci venez me dégager.

PRIAM

Tu fais dedans mon cœur vn beau désir renaistre De l'aller accueillir, de luy tendre la destre. De le ceindre en ces bras, de luy gratifier D'auoir sçeu vaincre Achile en ce combat dernier.

HECUBE.

Oyez le bruit confus qui tonne par la rue : C'est l'applaudissement qu'on fait à sa venue,

6o Hector.

Courons viste au deuant, Priam , auancez vous.

PRIAM

Arrestez, Andromache arrive deuers nous.

HECUBE.

Ho, comme à pas hastez la pauurette chemine.

PRIAM

Bons Dieux! elle lamente et se bat la poitrine.

HECUBE.

Le bon-heur des Troyens seroit-il bien changé?

PRIAM

Soi visage en apporte vn certain préiugé.

ANDROMACHE.

Tumulte auant-coureur de quelque malencontre !

HECUBE.

La fortune est tournée, Andromache le montre.

ANDROMACHE.

Vn malheur incertain par toy nous est connu.

Las! quel fatal desastre est encor' suruenu.

ANDROMACHE.

Mais ie ne puis connoistre à qui plus il importe.

HECUBE.

Ma hlle, quel ennuy vous trouble en ceste sorte:

ANDROMACHE.

Madame , on voit là bas vn peuple confondu Q.ui court par ci par là criant : tout est perdu.

PRIAM

N'auez vous point enquis ce que cela veut dire.

ANDROMACHE.

Assez, et tout en vain; mais chacun se retire.

PRIAM

Possible n'est-ce rien qu'vne vaine terreur.

» Vn faux bruit met parfois tout vn peuple en fureur.

ANDROMACHE.

Tant de bruyans soupirs dans le Ciel retentissent, Q.u'il ne faut point penser que sans cause ils gémissent.

HECUBE.

Cestui-ci nous dira d"où viennent ces rumeurs.

PRIAM

Escoutez, il discourt.

Hà, Madame, ie meurs.

MESSAGER

Quel trait d'asprc douleur trauerse mon courage! le suis bien malheureux d'apporter le message

Tragédie. 6ï

De ton dernier desastre, ô non plus Troye, ainçois La proye et le butin de ces maudits Grégeois. O bon vieux Roy Priam , helas! de quelle oreille Pourras-tu recevoir ta perte nompareille? O vénérable Hecube, où fuiront tes esprits En venant à sçauoir que la Parque l'a pris. Quelle deviendras-tu, misérable Andromache, Oyant conter sa mort? Peuple Troyen', relasche, Relasche à l'aduenir les nerfs de ta vertu: Celuy qui l'animoit gist sur terre abbatu.

HECUBE.

Hà, ie n'ay plus de fils, ô mère misérable!

PRIAM

Quelle frisson me glace ! ô père lamentable!

CHŒUR

Andromache, Andromache, elle est en pasmoison; Retirons la, mes sœurs, dedans ceste maison. Cela vient à propos afin qu'elle n'escoute Ce message de mort que tant elle redoute.

PRIAM

De quel estonnement suis-ie à présent surpris, Que ie sens tout d'vn coup s'enuoler mes esprits!

MESSAGER

Comment est-ceAndromacher en quel poinct on l'emporte? O trois et quatre fois heureuse d estre morte Ceste sage Princesse, auant que d'auoir sçeu Comme son cher espoux a le trépas reçeu.

HECUBE.

O rapport inhumain dont ie me sens frappée! Les Grecs tiennent-ils point ceste place occupée, Apres auoir vaincu son plus ferme rempart Qui soupire blessé sa vie en quelque part?

MESSAGER

Que sert de plus nourrir vostre vaine espérance, 11 est mort cet Hector des Troyens l'asseurance.

PRIAM

En quel gouffre d'ennuis est mon cœur abismé! l'ay donc perdu mon tils, mon Hector bien-aimé , Ma gloire, mon support, mon salut et ma ioye. Qui seul estoit l'espée et le bouclier de Troye r Certes, l'extrême dueil dont mon cœur est vaincu. Me doit bien reprocher que par trop i'ay vescu.

HECUBK.

Priam, poure Priam, que deuon nous plus faire, Nous sommes ruinez; pour moy ie désespère.

62 ' Hector.

Auoir mis au tombeau tant de tils valeureux, Et puis perdre à la fin le plus grand, le plus preux Qui ceignit onc espée! ô douleur immortelle. Hector, mon cher Hector, mais en vain ie t'appelle. Tu ne peux plus m'oûir, ton oreille et ton œil Sont bouchez maintenant d'vn éternel sommeil, le suffoque de peine , et mon ame afFoiblie Des liens de mon corps peu à peu se délie.

PRIAM

Messager, pour nous voir en ces extre'mitez

Ne laissez de poursuiure et sa mort nous contez.

MESSAGER

Hector avoit chassé les batailles de Grèce, Qui desia vers leurs naus reprenoient leur adresse; Et mesme le plus fort des superbes Grégeois Honteux se retiroit, sans courage et sans voix , Blessé dedans la cuisse : innombrables Gensdarmes Tremblans de froide peur iettoient à bas les armes , Par la fuite aimans mieux leur salut recherciaer, Que de demeurer ferme et soudain trébucher; Quand ces mots il enuoye aux troupes Phrigiennes: Courage, mes amis , vos haines anciennes Doiuent ici mourir, terminez vos combats Par la route honteuse ou par le dur trespas De ces fuyards Grégeois, qui d'vne iniuste guerre là par deux fois cinq ans rauagent vostre terre. Enuoyon ces mutins sur l'ombreux Acheron Charger le foible esquif du nautonnier Charon, Que du nombre pressé contre eux il se courrouce Et de sa longue perche à l'escart les repousse : Donnez, frappez, tuez, courageux Citoyens, Faites vous auiourd'huy connoistre pour Troyens. 11 mit fin de parler; puis d'vn courage extrême Sur le camp d'Arhaïe il s'eslance luy-mesme, Et de coups redoublez pousse dans le cercueil Ceux qu'il ne peut chasser de la langue ou de l'œil.

Comme quand vn faucon soustenu de ses aisles Descouure le voler des faibles Colombelles, Qui retournent des champs et coupent seurement La vague remuant du venteux élément.

Il se laisse tomber sur la bande timide; La pluspart fuit légère où la crainte la guide, Proye à d'autres oiseaux, mais celles-là qu'il bat Et de bec et de mains sur terre il les abat : Hector fondant de mesme en l'Argoliquc armée,

Tragédie. 63

On la voici sur le champ deçà delà semée;

Mais ceux-là qu'il rencontre au milieu de ses pas,

De trenchant ou d'estoc reçoiuent le trespas.

là le fort Diomene et le vaillant Hippiae Estoient cheus sous les coups de son bras homicide; Antonoe et lentée aux tournois signalez De la clarté céleste il auoit exilez; Et le brave Stenelle attaint de son espée Sentoit cuire vne playe en sa cuisse coupée; Q.uand le preux Polybete essaye à l'arrester. Résolu se présente et ses coups veut tenter.

Alors s'attache entre eux vne rude bataille, Et leur bras sajis cesser l'vn sur l'autre chamaille. Hector par tel arrest embrazé de courroux Se ramasse en sov-mesme et redouble ses coups : D'autre part Polibete aspire à la vengeance, Et comme un fier Lion à tous périls s'élance, Voltige autour d'Hector, le taste à plusieurs fois: Sonde tous les défauts de son luisant harnois, Tire aux plus nobles lieux, mais ne se donne garde Qu'en cet aspre conflit par trop il se hazarde, Et qu'Hector cependant ne fait que remarquer Où le coup plus mortel il luy pourra bailler : Le temps aussi tost pris il sent le coup au ventre, La part où le nombril dedans soy-mesme r'entre. A l'mstant il chancelle, et son corps trébuché Qui plonge contre bas fait le chesne fourché. Excitant plus de bruit au heurter de la terre, Qu'un sappin de montagne abbaiu du tonnerre. Hector d'vn œil ravi mesure sa grandeur, Fait branler son pennache en la claire splendeur Du casque flamboyant qui gist dessus la terre. Et veut s'orner le chef de cet astre de guerre. Le corps estendu mort il taste à plusieurs fois Pour voir s'il demouroit veuf d'esprit et de voix; Puis le fait despouiller par l'un de ses Gendarmes Du fardeau glorieux des reluisantes armes. Mais prest à se courber pour enleuer l'armet , Achile suruenu derrière luy se met.

Ses mouuemens espie, obserue sa démarche; Et voyant que son corps se voûtoit comme vne arche Panché dessus la terre, aux reins il l'enfonça. De sorte que le fer iusqu'au cœur trauersa. Hector tourne à l'instant et le frapper essaye; Mais il sent eschapper son ame par sa playe.

Hect^dr.

PRIAM

O desastre! ô malheur que nous tramoient les Cieuxl O trespas machine des hommes et des Dieux! O Grecque trahison! ô desloyales armes!

Falloit-il donc qu'Hector tombast dans les alarmes Non par vn comoat iuste, ains par le lasche effort D'un meurtrier inhumain plus perfide que fort.'' lunon, soit maintenant ta fureur assouuie!

MESSAGER

Ce n'est pas tout, Priam, sa rage le conuie A telle cruauté , puis-je le reciter, Ou toy, père esploré, pourras-tu l'escouter, Qu'il perpètre vn forfait qui sembleroit horrible A tout ce que l'Enfer loge de plus terrible; Il insulte au corps mort et d'vn bras furieux Le front luy deshonore et luy poche les yeux; Voire et n'eust onc fini ces traits sanglans de rage, Sans que le preux Memnon s'opose a cet outrage.

PRIAM

Qu'est deuenu l'honneur! les Mânes violer! Sans honte, sans respect vn Cadavre fouler' Le meurtrir, le derompre et le gaster en sorte Que plus d'vn corps humain la figure il ne porte! Maintenant peux-tu dire, ô lasche cruauté, Que tu passes toy-mesme en inhumanité.

Va, meschant, va, félon, Thetis n'est point ta mère, Bien que les flots cruels soient tousiours ton repaire : Bien que le vieux Pelé pour son fils t'ait reçeu. Dans le cœur d'vn Rocher Caucase t'a conçeu ; Et puis vne Tigresse oubliant son engeance, De sang plus que de lait te nourrit en l'enfance.

MESSAGER.'

Comme vn torrent bruyant par les champs débordé Roule moins roidenient n'en estant point gardé, Que si les villageois remparent à l'cncontre ; Lors son Hot orgueilleux plus colère se montre, Heurte, choque, tempcsle et taschc surmonter La digue amoncelée où l'on veut l'arrester : Achille à nos Troyens parauant redoutable. Semble beaucoup plus haut et plus espouuentable , Depuis que ce grand Chef fort de cœur et de main S'offre dessous les coups de son bras inhumain, Qui comme vn gros marteau sur l'enclume martelle, Rcfrape incessamment : le Prince ne chancelle Non plus qu'vn haut Rocher profondement planté.

Tragédie. 6$

Qui se moque du vent et du flot irrité.

Nostre Ost qui plus la mort que la honte redoute Lafsse tout cependant, se met à vauderoute, Et d'vn cœur esperdu iette les armes bas, Pour fuir à la mort qu'il rencontre en ses pas. L'vn gistoutrepercé dVne mortelle playe, L'autre abatu se leue et la fuite r'essaye, Mais il n'a point marché quatre ou cinq pas auant, Qu'il rechet sur le dos ou bien sur le deuant, Selon qu'il fut frapé par la main aduersaire. Troye a cède par tout, et la Grèce au contraire A regagné le champ et suiui tellement Qu'il ne reste au combat que Memnon seulement, Qui contraint par le nombre à tourner le visage S'en reuient plus despit que failli de courage.

Achille cependant du grand Hector vainqueur, Mais vaincu de sa rage et de son propre cœur, Retourne vers le corps estendu sur la place, Luy fend les deux talons, par ensemble les lace, Du baudrier qu'il portoit les attache à son char, Puis à course le traine autour de ce rempar.

Le tourment infini qui mon ame désole M'estraintsi fort le cœur qu'il m'oste la parole.

HECUBE.

O ciel trop rigoureux! ô destins ennemis!

l'ay perdu mon cher fils, et vous l'auez permis!

Auez porté ce Grec, ce meurtrier infidelle,

Ce poltron assassin, cette beste cruelle!

Et bien, que désormais mon œil voye abismer

L'air flotant en la terre et la terre en la mer;

Que tout se mesle ensemble et qu'vne nuict obscure

Comme au commencement recouure la nature.

Que me peut-il chaloir de voir le monde entier

Rebroûillé pesle-meslc en son chaos premier.

Puis que mon hls Hector, puis que ma chère Troye

De Pluton et des Grecs sont auiourd'huy la proye.

O vieillard assailli de toute aduersito. De quel comble de gloire es-tu précipite! Et moy poure, chetiue et douloureuse mère, A quel poinct me réduit la fortune aduersaire. Cruelle, variable et ferme seulement A verser en mon cœur tourment dessus tourment. Amassez vous, Troyens, peuple, soldats, Gensdarmes; Venez mesler vos yeux à mes dernières larmes ,

dd Hector.

Soupirez auec moy la commune douleur :

Vostre cœur est de fer s'il ne sent ce malheur.

O malheureuse Hecube! ô Priam lamentable! O dolente Andromache! ô peuple misérable. Las, que deuiendron nous! Hé, quel sort nous attend! Le preux Hector est mort, rien plus ne nous defFend. Faison donc d'vn accord que la fatale Parque Nous charge quand et luy dans l'infernale barque, Sans attendre les fers des Grecs iniurieux; Car puis qu'il est occis qu'esperon nous de mieux? Andromache, ma tille, à bon droit ton silence Exprime de nos maux la dure violence.

Et puis qu'à ma douleur défaillent les propos, le ne me plaindray plus qu'à force de sanglots.

ANDROMACHE.

Aux regrets à mon tour i'ouuriray le passage.

C'est trop long temps couué le dueil dans mon courage;

O soupirs, permettez que ie puisse parler.

Et qu'en parlant ma vie eschappe dedans l'air;

En mon cruel malheur certes bien fortunée.

Si ie meurs en plaignant ma dure destinée.

C'est vous, ce croy-ie, ô Cieux, qu'il me faut accuser, Auec quelle équité pouuiez-vous mespriser Tant de vœux si bruslans, tant de chaudes prières Dont i'inuoquoy sur nous vos faneurs coustumieres ? Non, ie n'ignore point qu'Andromache ne vaut, Que pour la contenter on s'esmeuue là haut : Mais Hector, cet Hector, que ses qualitez rares Ont si bien fait connoistre aux Nations barbares; Ceste illtistre bonté, ce courage parfait Deuoient vos durs destins ployer à mon souhait. Inutile vertu, tu n'es rien qu'vne Idole, Qu'vn vent d'opinion, et qu'vn son de parole! O mortels ignorans! espérez désormais Que les Dieux aux meilleurs ne manqueront iamais, Apres la mort d'Hector, qui brusioit au courage De l'amour de la gloire : Vn homme plain de rage, Mais bien plustost vn Tigre, a sans aucun effort Vaincu son vainqueur propre, et le tourmente mort. Quelle nouuelle horreur! ie frissonne, ie tremble, De l'œil de mon esprit ie te voy, ce me semble, le te voy, cher espoux, les Ïambes contre mont, Et le chef contre cas, saillant de bond en bond, Selon que les coursiers ioints au timon d'Achile, Font autour de nos murs voler leur course agile.

Tragédie. 6~

O dueil désespéré, qui me troubles le sens! O desespoir dolent auquel ie me consens, Arriuez à tel poinct qu'en l'effort du martire l'espande dans les vents Fesprit que ie respire. Afin qu'auec Hector i'aille accuser là bas L'insolence Grégeoise, et ses cruels esbats.

Hector, vniqùe autheur de ma tristesse extrême, Fut-ce pas me tuer aussi bien que toy-mesme D'aueugler ton esprit au présage euident Qui peignoit en mon cœur ce mortel accident? Hà, ie m'attendoy bien que nostre destinée Iroit par ceste voye à sa fin ordonnée!

Si toy-mesme voulois t'auancer le trespas, Lassé d'ame et de corps pour tant de longs combats Liurez depuis dix ans au front de nos murailles; Si tu voulois mourir au milieu des batailles, Non dans vn riche lict, de courtines tendu. Et bien, tu le pouuois : mais de m'auoir perdu, D'auoir perdu ta ville et ton propre lignage, Q.ui te regardoit seul en ce funeste orage. Comme dois-ie nommer vne si grande erreur? Hector, est-ce vn forfait, ou bien vne fureur? Si les noms de patrie et de père et de mère, D'allié, de parent, d'ami, de sœur, de frère. Comme Idoles sans corps, estoient vains noms pour toy, Deuois tu point penser de ton fils et de moy?

Hà, poure misérable, où la douleur t'emporte! Son cœur brusloit pour nous d'affection si forte, Que mettant en arrière et repas, et repos, Sans cesse il s'exposoit aux prises d'Atropos, Qui pour le renuerser eut recours à ces armes Dont le Grec infidèle estonne les alarmes.

O couard ennemy du plus braue Guerrier, Qui iamais sur la teste ait porté le Laurier, Sans ceste intelligence il estoit indontable; Son bras l'auoit prouué par sa force incroyable : Qui comme vn foudre ardent a rompu maintesfois Les puissans bataillons des obstinez Grégeois : Mais ton iniuste fraude en embusche cachée, Par vn coup non preueu sa vie a retranchée; Ce bras qui sans combat l'a sur terre abbatu. Ne pouuant autrement surmonter sa vertu.

Dieux! si vous punissez les meschans de leur vice, Laschez en vos fureurs quelques traits de Justice, » Pour apprendre aux mortels , que tousiours le forfait

Hector.

» Retombe sur le chef de celuy qui l'a fait.

Mais hastez, s'il vous plaist, vos vengeances tarJiues,

Afin que ie descende aux infernales riues

En porter la nouuelle à l'Esprit glorieux

Qui se plaint de ce traistre et peut estre des Cieux.

Cependant que i'atten ceste grâce dernière, O mes yeux, respandez vne double riuiere Pour pleurer vostre Hector, mon malheur et mon bien, Mon aise et mon tourment , dont ne me reste rien Que le désir pressant d'aller trouuer son ombre, Qui des Héros deffunts croist maintenant le nombre.

Par la dextre d'Hector Troye a resté debout : Par sa mort malheureuse elle tombe du tout. Il faut bien qu'elle soit de nos larmes suiuie; En elle nous perdons la victoire et la vie.

» Que le bon-heur publique est foible et vacillant, » S'il dépend de la main d'vn seul homme vaillant, » Qui s'offre à tous hazards sans crainte de la Parque. » Mortels, voyez ici que pour estre Monarque, » Empereur, Capitaine, on ne vit pas plus seur » De tromper les ciseaux de la fatale soeur, » Qui sans aucun respect en la tombe deuale » La houlette champestre et la verge Royale.

LA

Page 1