‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 26 sur 78 · REINE D'ANGLETERRE. CONSEILLER · texte numérisé non relu

REINE D'ANGLETERRE. CONSEILLER

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W\ l^/îtf^ -'^ ^'^ iusques à quand mon ame désolée

^ rw^ D'etrroyablessursautsdoit-elleestreesbranlée?

ï^ |'#^ Iusques à quand viuray-ie exposée au danger

'ii^^t^^S l^u poison domestique et du glaiue estranger? •

» Vn corps sous le Soleil n'a iamais plus d'vne ombre;

» Mais tant et tant de maux qu'ils surpassent tout nombre,

» Accompagnent le Sceptre, enuié des humains,

» Lourd fardeau toutesibis de l'esprit et des mains

» Qui croist de iour en iour, puis à la fin accable

» Son possesseur superbe encor que misérable.

Bien qu'vn monde de gens me respecte à l'enui, Me regarde marcher d'œil et d'esprit raui :

1 Dans l'édition de 1604, le titre général est : Tragédie de la Reine d'Escosse; et le titre courant : L'Escossoise, tragédie. La liste des « entreparleurs » manque ; elle peut se rétablir ainsi : Reine d'Escosse. Reine d'Angleterre. Conseiller. Davison. Maistre d'hostel. Messager. Page. Chœur. (Chœur des Estats, chœur des suivantes de la Reine d'Escosse.)

72 La reine d'escosse.

Bien que cent Nations admirent mes richesses, M'esleuent plus d'vn rang sur les autres Princesses; l'estime quant à moy malheureux mon bon-heur, Qui prend pour les séduire vn vain masque d'honneur. Le glaiue de Damocle appendu sur ma teste Menace de la cheute, et moins que rien l'arreste : ' L'Espagnol non content de son monde nouueau Veut son trosne orgueilleux planter sur mon tombeau; Où la force ne vaut l'artifice il employé. Pour remettre ma vie et mon Estât en proye : Ce Pyrrhe ambitieux, dont la toile est sans bout Embrasse tout d'espoir, aspire à gagner tout, De la fin d'vn dessein vn autre fait renaistre : Des deux bouts de la terre on le connoist pour maistre : Encor' sa conuoitise il ne peut assouuir. S'il ne vient, ô forfait! ceste Isle me rauir; Et sans la main d'enhaut qui m'est tousiours propice, L'innocence auroit veu triompher la malice. Ma Tamise l'honneur de nos fleuues plus beaux Rouleroit pour luy seul ses tributaires eaux; Et mon peuple Guerrier en armes indontable Porteroit gémissant son ioug insupportable. Mais à quoy désormais me reserue le sort? Lors que moins ie me doute, on me brasse la mort. Vne Reine exilée, errante, fugitiue, Se dégageant des siens qui la tenoient captiue. Vint surgir à nos bords contre sa volonté : Car son cours malheureux tendoit d'autre costé. le l'ay bien voirement dés ce temps arreslée, Mais, hors la liberté, Royalement traitée; Et voulant mille fois sa chaîne relascher, le ne sçay quel destin est venu m'empescher. Chacun par mon exemple à l'aduenir regarde, » Qu'vne beauté Royale est de mauuaise garde. Quoy que de sa prison l'ennuyeuse longueur Peust vn iuste courroux allumer en son cœur; Par mon doux traitement elle devoit l'esteindre, Se plaignant en son mal de ne s'en pouuoir plaindre : Mais l'on m'a rapporté qu'en ce dernier eftbrt, Elle brigue mon Sceptre, et minute ma mort. Seroit-ce donc l'amour. Ame ingrate et légère, Que me iuroit sans fin ta bouche mensongère? Auray-ie ce loyer non deu, non attendu, D'vne à quitant de bien pour le mal i'ay rendu! Mais doy-ie tenir vraye vne simple apparence,

Tragédie. 75

Et former vn soupçon en certaine créance?

M Qui croit trop de leî^er aisément se déçoit :

)) Aussi qui ne croit rien mainte perte en reçoit.

)) Qui s'esmeut à tous vents, montre trop d'inconstance:

» Aussi la seureté naist de la meffiance.

» Celuy qui vit ainsi, meurt cent fois sans mourir;

» Il vaut mieux craindre vn peu que la mort encourir.

Si donc pour asseurer mon Estât et ma vie, le l'ay, mesme à regret, quelque temps asseruie, Ne cherchant point sa mort, ains taschant seulement A dompter son audace et viure asseurément, Faut-il qu'vne fureur à l'autre la transporte, Et qu'à me courir sus tout le monde elle exhorte? Que contre moy les miens elle tasche animer, Qu'elle excite mon peuple, et s'efforce à l'armer. Bref que par ses attraits maint qui m'estoit fidèle Distrait de son deuoir s'engage à sa cordele.

O cœur trop inhumain pour si douce beauté, Puis que tu peux couuer tant de desloyauté, D'enuie et de despit, de fureur et d'audace, Pourquoy tant de douceur fais-tu lire en ta face? Tes yeux qui tous les cœurs prennent à leurs appas, Sans en esire troublez, verront-ils mon trespas? j

Ces beaux Astres luisans au ciel de ton visage. De ma funeste mort seront-ils le présage? N'auras-tu point le cœur touché d'affliction, Voyant ceste belle Isle en désolation, En proye à la discorde en guerres allumée, Au meurtre de ses fils par'ses fils animée? Verras-tu sans douleur les soldats enragez. Massacrer à leurs pieds les vieillards outragez, Egorger les enfants présence de leurs pères'. Les pucelles forcer au giron de leurs mères, Et les tleuues encor regorger sur leurs bords Par les pleurs des viuans et par le sang des morts? Si ceste volonté barbarement cruelle Peut tomber en l'esprit d'vne Reine si belle. Si le cœur d'vne femme ayant la mort au sein, Ose encor' conceuoir ce furieux dessein; le croiray désormais que les Ourses cruelles Dépouillent les fureurs qui leur sont naturelles; Et que la femme née à la bénignité Enuironne son cœur d'vne aspre cruauté.

CONSEILLER

Le masque est ià leué, la chose est trop connue : ■''

74 La reine d'escosse.

L'œil qui ne la void point est voilé d'vne nuë;

L'esprit qui ne la croid soy-mesmes se dément;

Le cœur qui ne la craint n'a point de sentiment;

Il s'endort misérable, et l'orage tempeste

Qui doit à l'impourueu fondre dessus sa teste.

Il ne faut plus, Madame, en demeurer ici;

Embrassez de vous mesme et de nous le souci :

Car si le bien public doit estre votre enuie,

Il faut aussi pour luy conserver vostre vie.

Ainsi pourrez vous rendre esteins plustost que nés

Les barbares desseins de ces fiers Basanés;

Ainsi vous nous pouuez apporter asseurance,

A l'Lscosse dommage, et terreur à la France;

Là où si vous mourez c'est le souhait des Rois,

La fin de nostre Foy, le tombeau de nos loix.

Et comme le troupeau despourueu de son maistre

Qui pense en seureté dans l'herbage se paistre

Est exposé en proye à la fureur des loups;

Vn semblable danger tomberoit dessus nous,

Si la Parque cruelle auoit coupé la trame.

Qui ioint pour nostre bien vostre corps et vostre ame

» Lors que de factions l'Estat est diuisé,

« Tousiours le plus meschant est plus authorisé;

» Le desordre à la voix, la licence effrénée

» Aux énormes péchez rend l'ame abandonnée;

» Tout est indiffèrent et profane et sacré,

« Le mal fait est sans peine et le bien-fait sans gré.

Madame, ie vous pri' de remettre en mémoire. Que tous les Roys du monde enuient vostre gloire; Que chacun vous en veut, que l'orgueil estranger Vous trame incessamment quelque nouueau danger, Recherche tous moyens de vous rauir la vie, Vostre mort seule estant le but de son enuie. L'eftbrt de l'Espagnol mille fois retenté. Fait voir assez à clair son infidélité; Et s'il n'a satisfait à son traistre courage, C'est faute de bonheur et non faute de rage; C'est que le Ciel bénin veille tousiours pour vous, D'autant qu'en vostre bien gist le salut de tous.

REINE

le sçay bien, mon amy, qu'ores les destinées Des Anglois, semblent estre à ma vie enchaînées; Que plusieurs par ma mort du deuoir diuertis, Auroient bien tost esclos cent Monstres de Partis; Que comme la Vipère est de son fruit rongée,

Tragédie. 75

L'Angleterre seroit des siens mesmes mangée.

Songeant à tel malheur ie souffre cent tourmens.

Et d'vne seule peur i'ay mille estonnemens;

Mais ceste noire humeur qui mon ame possède,

Ne me permet iamais de songer au remède, ' V

Semblable au Patient qui languit sans mourir, ' '

Et ne peut malheureux sa douleur secourir.

Sortez vous de ce trouble, il n'est rien plus facile. Maintenant que le Ciel est serain et tranquile, Que la mer est bonnace et le vent bien tourné, Mettez la voile au mast; c'est par trop seiourné : Car lors qu'à ce beau temps succédera l'orage, Démarer seulement c'est chercher le naufrage. M Tel peut en temps de paix sa vengeance exercer » Qui s'endort en son aise et ne veut y penser; )) Puis quand la guerre vient est contraint de le faire, Trouuant pour son salut, juste, le nécessaire.

REINE

A quoy me resoudray-ie en ces confusions ?

CONSEILLER

Tranchez en vn seul chef l'Hydre des factions.

REINE

Pour frapper ce grand coup il faut un bras d'Alcide.

CONSEILLER

On peut sans grand péril occire vne homicide.

REINE

Combien qu'elle fust telle, elle est hors de nos loix : )) De Dieu tiennent sans plus les Reines et les Rois.

CONSEILLER

» C'est piété d'occire vne femme meschante

» Aussi bien qu'vn Tyran : de tous deux on se vante.

REINE

Considérez la bien; elle est mère d'vn Roy, L'espouse de deux Roys, et Reine comme moy.

Considérez la bien; c'est vne desloyale

Qui dément par ses mœurs la maiesté Royale.

REINE

Mon interest priué m'empesche d'en iuger.

CONSEILLER

Et ce mesme interest vous semond d'y songer.

REINE

l'y voy plus de péril alors que plus i'y pense.

La reine d'escosse.

CONSEILLER

Vous pouuez l'amoindrir en vengeant vostre offense.

REINE

Geste iuste vengeance il faut laisser à Dieu.

CONSEILLER

Dieu la remet en vous, qu'il a mise en son lieu.

REINE

Si le Ciel est pour moy la terre m'est contraire.

CONSEILLER

» Si le Ciel est pour vous rien ne vous peut mal faire.

» Ses secrets sont profonds, et l'humain iugement M Proposant d'vne sorte, il dispose autrement.

CONSEILLER

» Puis que le Ciel est iuste il ne peut luy déplaire, » Que la Justice rende aux meschans leur salaire.

REINE

Non, non, quelque vengeur sortiroit de ses os.

Qui m'osteroit la vie et à vous le repos.

» Les Roys qui font mourir ceux qui leur sont contraires,

» Pensant les amoindrir, croissent leurs aduersaires;

» Les parens, les voisins, les enfans, les amis,

» Reuiuent pour ceux là qu'au sepulchre ils ont mis :

» L'arbre reiette ainsi mainte nouuelle branche

» Au lieu des vieux rameaux que le fer en retranche.

CONSEILLER

» Mais en telle saison l'arbre peut se trancher » Que iusqu'à la racine on le void dessécher.

REINE

Ce remède est iugé pire que le mal mesme.

CONSEILLER

» Mais aux extrêmes maux, il est tousiours extrême.

REINE

» Supporter vne iniure est quelquefois meilleur

» Que d'en chercher reuanche, et trouuerson malheur.

CONSEILLER

» Si vaut-il tousiours mieux se vanger de l'iniure, » Qu'en attirer mainte autre à cause qu'on l'endure.

REINE

» En deux périls du moindre on fait élection.

CONSEILLER

» Mais il en faut iuger sans nulle passion.

REINE

Si nous l'executon, nous irritons la France.

Tragédie. 77

CONSEILLER

La laissant viure aussi quelle est vostre asseurance?

REINE

Nous pouuon l'accuser mais non pas la punir,

CONSEILLER

Puis qu'elle est en vos mains. qui vous en peut tenir?

REINE

Maint peuple sous ceste ombre enuahiroit ma terre.

CONSEILLER

A qui la paix la paix. La guerre à qui la guerre.

Les Roys la pleureront, i'auray seule le tort.

CONSEILLER

Ils ne pourront au moins rire de vostre mort.

REINE

Pour l'iniure commune ils armeront leur destre.

CONSEILLER

» Plus d'effroy que de mal le tonnerre fait naistre.

» Lors qu'vn grand se chastie il s'esmeut bien du bruit.

» Apres le coup frappé peu d'effet s'en ensuit.

REINE

)) Le sacré sang des Roys doit estre inuiolable.

CONSEILLER

Elle deuoit du vostre estimer le semblable.

REINE

Nul ne croira qu'elle aye à ma vie entrepris!

CONSEILLER

Encor' le vaut-il mieux que d'en estre surpris.

REINE

» Les Ligues sont tousiours obscurément connues, » Tant qu'à l'efiFet sanglant elles soient paruenués.

CONSEILLER

» Mais telle connoissance arriue vn peu bien tard; » Car on est cependant trop suiet au hazard.

» le lien qu'il vaudroit mieux abandonner la vie » Que pour la conseruer s'aquerir de l'enuie.

CONSEILLER

» Le Prince a peu de cœur s'il ne peut endurer » Ceux qui ne peuvent rien outre le murmurer.

REINE

La Clémence le gagne, il conuient que i'essaye Si par doux appareils ie puis sonder la playe; le veux encor vn coup ceste voye esprouuer; Car la pouuant bien perdre et la voulant sauuer,

78 La reine d'escosse.

Au moins l'on connoistra que i'ay l'ame si bonne Que ie veux tout sauuer et ne perdre personne.

CONSEILLER

Gardez en la gardant de perdre vous et nous.

HEINE

I'ay peu de soin pour moy, mais l'en auray de vous.

CONSEILLER

Ce n'est rien de le dire, il en faut apparoistre.

REINE

Voulans oster le mal gardon bien de l'accroistre.

CONSEILLER

Sans employer le fer on ne le peut guarir.

REINE

Si ne le faut-il mettre à la faire mourir.

Quoy! vostre ame au pardon laschement s'abandonne.-'

REINE

» Quand la douceur nous sert ie la iuge estre bonne.

CONSEILLER

» L'homme doux au meschant est inhumain au bon.

REINE

» Le meschant quelquefois se vainc par le pardon :

» Mais qui veut par le sang cimenter sa fortune,

n Meurt tousiours à la fin d'vne mort non commune.

CONSEILLER. '-

» Celle qu'on ne craint point ou qui pardonne tout » Acheue son chemin auant que d'estre au bout.

REINE

« La peur qui n'a pouuoir que sur l'ame couarde » Des Royaumes puissans est vne foible garde.

CONSEILLER

» L'impunité du vice a causé maintesfois

» La ruine et la mort du Royaume et des Rois.

REINE

» La trop grande rigueur iamais ne va sans haine.

CONSEILLER

» Et la facilité des mespris nous ameine.

REir.'E.

D'estre aimée entre vous i'ai beaucoup eu de soin.

CONSEILLER

D'y estre crainte aussi vous auiez bon besoin.

REINE

» L'amour de nos subiets qu'engendre la Clémence, » Cent fois plus que leur crainte apporte d'asseurance.

Tragédie. 79

CONSEILLER

» L'amour de vos subiets vous doit donc esmouuoir » A fermer l'œil à tout fors à vostre deuoir.

REINE

le le veux faire aussi, mais sans estre cruelle : » La douceur en la femme est vertu naturelle.

CONSEILLER

Ce n'est point cruauté que d'ordonner la mort A celle qui taschoit vous la donner à tort.

REINE

» C'est vn bien grand honneur de remettre l'ofFence, » Quand on a le pouuoir d'en prendre la vengeance.

CONSEILLER

» Si l'œil peut pénétrer iusques dans le penser, » Punissez bien plustost qui songe d'offencer.

REINE

» Qui pardonne à l'autruy pour l'amour de soy-mesme, » Se connoissant fautif mérite vn los extrême.

» Mais souuent il se liure en proye à l'estranger, » Lors que de ses subiets il ne s'oze vanger.

REINE

» Des Auettes le Roy porte en sa republique » Vn poignant aguillon et si jamais ne pique.

CONSEILLER

» Aussi contre les bons vous n'en deuez avoir; » Mais contre les meschans qui forcent le deuoir.

REINE

» Le Prince trop seuere est taxé d'iniustice.

CONSEILLER

» Le Prince trop bénin se rend fauteur du vice.

REINE

Pécher en la Clémence est toujours le meilleur.

CONSEILLER

L'vn aussi bien que l'autre est cause de malheur. » L'excès et le défaut font des erreurs notables » En matières d'Estat, peu ou point réparables.

REINE

le veux donc à ce coup vn entre-deux choisir Vtile à mes subiets, et propre ù mon désir.

CONSEILLER

Madame, auisez bien, pensant estre en la voye, Gardez que vostre pied maintenant ne fouruoye, » Tel s'égare souuent qui pensoit bien aller. En ce chemin glissant venant à vaciller,

8o La reine d'escosse.

Vous verriez (ô bon Dieu, destournez ces présages) Ruiner les Chasteaux, fourrager les villages, Rauager les Citez, les flottes abismer, Et le sang à torrens fuir dedans la mer; Que di-ie, vous verriez ? possible vostre veuë Caciieroit sa clarté d'vne mortelle nue, Et parmi tant de maux vous resteroit ce bien De ne les pouuoir voir et de n'en sentir rien. Heureux qui dormiroit en la tombe poudreuse. Pour ne languir captif sous vne grotte ombreuse, Où tout vif enterré comme dans vn tombeau, En vain Phœbus pour luy resortiroit de l'eau.

REINE

Et bien, pour empescher qu'vne telle tempesto N'enueloppe avec vous mon incoulpable teste, En prison plus estroite il la faut enfermer; le le fais par contrainte, on ne m'en peut blasmer.

CONSEILLER

Pour vous bien deliurer de ceste prisonnière, Vous tenterez en vain la façon coustumiere : Rechargez de cent fers ses iambes et ses mains. Vous la rendrez touiours plus aspre en ses dessains. Et s'elle peut vn coup escnaper de la chaîne, Elle se plaira lors à faire l'inhumaine, Mille maux, mille morts elle suscitera; Le souuenir des fers sa rage augmentera. Et sa propre fureur se rendra plus félonne. Ainsi voit-on le Tigre ou la rousse Lionne Retenus pour vn temps dans la cage enfermez. S'ils gagnent la campagne estre plus animez. Faire plus de d^^gast, de meurtres, de carnages, Que ceux qui sont nourris dans les déserts sauuages.

REINE

Nous pouuon l'adoucir en luy faisant merci, Encor qu'elle eust le cœur d'vn Rocher endurci, Et que du mont Caucase elle prist sa naissance : Aussi seroit-ce alors de ma seule Clémence Qu'elle obtiendroit la vie auec la liberté Que perdre par sa faute elle auoit mérité.

CONSEILLER

Son courage perfide est si fier de nature Que ces rares bien-faits luy seroient une iniure. » le connois son humeur. D'vn ingrat obligé » Que peut-on espérer que d'en eslre outragé?

Tragédie. 8i

CHŒVR.

HEUREUX le siècle d'or où sans auoir enuie » De monter à l'honneur, » L'homme sentoit couler tous les iours de sa vie » P"n vn égal bon-heur.

» Il n'estoit affligé de crainte et d'espérance

» Ni meu d'ambition ; » Son corps plain de vigueur estoit franc de souffrance,

» Son cœur sans passion.

» Il ne desiroit point voir sa vie estimée

» Au prix de ses trauaux; » Ni pour vn peu de gloire, agréable fumée,

» N'enduroit mille maux.

» Il repaissoit des fruits que la terre benine

» De soy-mesme apportoit; » Et tout plat estendu sur vne eau christaline,

» Sa soif il contentoit.

» Libre il se promenoit es forests verdoyantes

» De son plaisir conduit, » Et n'habitoit encor' les places resonnantes

» D'vn populaire bruit. » Il reposoit l'Esté dessous vn frais ombrage

» S'il se trouuoit lassé, a Et sommeilloit la nuict dans vn antre sauuage

» De mousse tapissé.

» Là sans estre louché des vains soucis du monde

» A son aise il dormoit; » Le chagrin ni l'enuie en mille maux féconde

» Son cœur ne consommoit.

» Qui ne prefereroit l'heur de ces douces choses

» A la rompe des Roys; » Qui ne sounaiteroit cueillir ainsi les roses

» Sans se piquer les doigts?

» L'ardente ambition qui les Princes transporte

» Touble leur iugement; » La gloire plus de mal que de bien leur apporte;

» Leur aise est vn tourment.

)) Leur repos s'establit au milieu de la peine;

» Leur iour se change en nuict :

» Leur plus haute grandeur n'est qu'vne Idole vaine,

» Qui le peuple séduit.

)) Leur Estât n'a rien seur que son incertitude;

» En moins d'vn tourne-main » On void leur liberté tomber en seruitude,

» Et leur gloire en dédain.

82 La reine d'escosse.

» Encores que chacun les prise et les honore,

» Ils n'en sont plus contens :

» Car le ver du souci sourdement les deuore

w Parmi leurs passetemps.

l'estime bien-heureux qui peut passer son âge

Franc de peur et de soin, Et qui tous ses désirs borne dans son village,

Sans aspirer plus loin.

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