ACTE II
CHŒUR DES ESTATS. REINE d'aNGLETERRE. CHŒUR.
l'honneur souuerain des Dames Souueraines Qui feras désormais bénir le ioug des Reines, Daigne baisser tes yeux d'esclairs enuironnez Sur tes humbles subiets deuant toy prosternez, Qui viennent par ma voix te sommer de promesse, Asseurez en leur cœur, que loy grande Princesse Qui mesme à tes haineux de parole ne faux. N'en manqueras iamais à tes peuples loyaux, Ains que tu permettras que la iuste sentence Donnée en plain Conseil en ta sainte présence Contre ceste Princesse, aye son libre cours, - ■
Puis que les factions renaissent tous les iours. <
C'est le désir de tous. Le bien de la patrie, Que seul tu dois chercher maintenant t'y conuie; Tes Estats assemblez en sont là résolus, Et ton peuple deuot ne souhaite rien .plus. Il n'est temps qu'au pardon ta bonté se hazarde, Garde ta Maiesté afin qu'elle nous garde; Ce que tu ne peux faire en voulant que les loix Espargnent celle-ci pour toucher à nos Rois. Souffre que l'Angleterre en ma parole iure, Que par ta seule mort plus de perte elle endure
Tragédie. 83
Qu'elle n'aquist iamais par ces preux Cheualiers
Qui dans le champ des Lis plantèrent leurs Lauriers.
Ils moururent suiuans vne triuole Guerre,
Et toy plus charitable enuers ta propre terre
La pourras garantir de tout nuisible effort
Si tu trompes vn coup les pièges de la mort.
Mais en l'aDandonnant à ce cruel orage,
Son Estât est pour faire vn si piteux naufrage
Qu'aucun n'ayant moyen d'en ramasser le bris,
Sa gloire et son honneur tomberont en mespris :
Celle qui fut iadis en armes si prisée,
A ceux qu'elle a vaincus seruira de risée;
Ceux qui trembloient de peur voyant ses estendars,
Accourront l'assaillir, bandez de toutes pars.
Portant donques le front peint d'vne couleur blesme, Et craignant plus pour toy que non pas pour soy-mesme, Imagine la voir, et te dire ces mots Tranchez de longs soupirs et de tristes sanglots : Fille que i'enfantay pour me seruir de mère. Reine chère à mon cœur, à mon bien nécessaire, Pren garde à ton salut, et si ce n'est pour toy. Soit au moins pour les tiens, pour les miens, et pourmoy : Si de mourir pour nous iamais te prist enuie, Conserue aussi pour nous le reste de ta vie. » La Dame est bien-heureuse à qui les Cieux amis » Par vne grand' faueur ont tant de bien permis )) Qu'elle viue vne vie au public piofitable, w Agréable à chacun, à soy-mesme honorable.
REINE
» O combien malheureuse est l'humaine grandeur,
» Quoy qu'elle esclate aux yeux d'vne belle splendeur,
» Si des malheureux mesme il faut qu'elle se garde;
» Car que ne peut la main qui sans peur se hazarde?
» Qui présage vn orage au port se va ranger;
» Qui preuoit le danger doit pouruoir au danger;
Aussi veux-ie asseurer mon Estât et ma vie
Comme le bien publique et le mien m'y conuie.
Moy qui voudrois me perdre ahn de vous sauuer.
Pour ne vous perdre pas me dois bien conseruer.
La cause est raisonnanle et prudente est la crainte
De ce péril voisin, dont vous doutez l'attainte :
Car il semble à peu près qu'en moy seule est compris
Tout l'espoir du repos qui nourrit vos esprits.
Mais vous n'ignorez point que ceste belle Reine,
En qui nous offençon la grandeur Souueraine
La reine d'escosse.
Par trop iniustement la tenir en prison,
De chercher sa franchise a bien quelque raison ; -^
Encores que peut estre il nous soit dommageable
D'eslargir vne Dame en beautez admirable,
Féconde en artifice et faconde en discours,
Et qui sert de Soleil aux Astres de deux Courts.
le ne veux point ici m'informer d'auantage
S'elle me veut du mal; ie sçay bien son courage.
A dire vraj, sa vie importe à nostre Estât,
Mais la faire mourir c'est vn grand attentat.
CHŒUR
Plusieurs leurs sont passez que nous l'y destinasmes S'elle ourdissoit encor d'autres nouuelles trames.
REINE
» Le temps au sage esprit sert par fois de raison,
» La volonté se tourne auecques la saison,
» Et le Pilote seul est digne de louange,
» Qui peut tendre la voile ainsi que le vent change.
CHŒUR
» Quand vn dessein est pris il ne le faut changer, » Si par ne le point faire on se met en danger.
REINE
Estant bien conuaincue elle est mal condamnée.
CHŒUR
Au péché non au rang la peine soit donnée.
REINE
le veux encor surseoir ceste exécution.
Gardez vous d'auancer nostre perdition.
REINE
Que peut plus, ie vous prie, vne femme enchaînée ?
CHŒUR
» Que ne peut vne femme à mal faire adonnée?
REINE
Trop tard après sa mort viendra le repentir.
CHŒUR
Trop libre en peu de iours vous la pourrez sentir.
REINE
Sa mine est esuentée à son propre dommage.
CHŒUR
Encor le marinier vogue après le naufrage.
REINE
S'elle ose l'entreprendre il faudra la punir.
CHŒUR
Vous estes à ce poinct pour n'y plus reuenir.
Tragédie. 85
Voyez l'esclat brillant des cuirasses Françoises,
Escoutez les tambours des bandes Escossoises,
Et les pifres d'Espagne, auiourd'huy son danger
Suscite tout le monde, et pour la dégager
On va couurir la mer de voiles et de rames,
Emplir nos riches ports et de fer et de tiames.
Cependant parmi nous ce tison consommant
Ira de tous costez les Ligues allumant,
Et la peste mortelle enclose en nos mouelles
Causera plus de mal que les guerres cruelles:
Où voulant seulement consentir à sa mort.
Vous pouuez dés le bers sulFoquer cet effort;
Et par vn peu de sang l'embrasement esteindre,
Qui, tant plus rampe auant, est davantage à craindre.
REINE
Bien, faites, mes amis, comme vous l'entendez, De ma part vos desseins ne seront retardez; En toutes les deux parts mesme raison ie trouue Comme mesme péril ; ainsi ie n'en approuue. Et n'en reprouue rien; mais soyez aduertis D'auiser bien encor' au meilleur des partis.
CHŒUR
Le Ciel vueille bénir nostre haute entreprise; A ce notable effet la terre fauorise; Soit le Démon Anglois des autres le vainqueur. Aussi bien par nos mains comme par nostre cœur. Dieu vueille sur ton chef asseurer la couronne. Le Sceptre dans ta main, et que l'ire félonne Des peuples coniurez pour le rendre abbatu, Cède rinablement à l'heur de sa vertu : Afin qu'à l'aduenir l'image de sa gloire Vole sur les autels du temple de Mémoire.
REINE
Quoy! que pour contenter ce conseil obstiné. L'on meine ceste Reine au supplice ordonné; Dois-ie bien le vouloir: Le puis-ie bien permettre? Q.ue ne pourra donc plus l'audace se promettre ? Teindre ainsi l'eschaffaut du sacré sang des Rois? le pourroy le mien mesme y verser quelquefois : » Car qui force le droit des Gens et de Nature, n Ce qu'il fait à tout autre en soy-mesme l'endure. Il faut bien empescher que mon bruit renommé Soit d'acte si barbare à iamais diffame', le pourray mieux d'ailleurs signaler ma mémoire Que d'vné si tragique, et malheureuse histoire :
86 La reine d'escosse.
Pour le vulgaire seul soit leué l'eschaffaut,
Non pour ceux que Dieu monte en vn degré si haut.
Car que diroient de moy les Nations estranges?
Pourroient-ils sans despit escouter mes louanges
Que la voix du Renom publie en tous endroits?
Veux-ie en ceste Princesse outrager tous les Rois?
Leur mettre contre moy la fureur au courage?
Le blasphème dans l'ame? en la bouche l'outrage?
Qui pourroit désormais sans horreur me nommer?
Elle a pris, diroit-on, naissance de la mer;
Au bers elle a teté le pis d'vne Lionne
Moins rempli de laict doux que de rage félonne;
Bref elle porte bien vn estomac de chair,
Mais il recelé vn cœur de marbre ou de Rocher.
Mon sexe qui de moy tire tant d'auantage.
N'en pourroit receuoir que vergoigne et dommage;
On le blasonneroit cruel, vindicatif,
Meschant, double, ialoux, cauteleux, et craintif.
Sanguinaire, imposteur, artisan de mensonges,
Inuenteur de malice, et controuueur de songes,
Caméléon venteux, suiet au changement,
Prenant toutes couleurs, fors le blanc seulement.
Les femmes que le sceptre a mis sous ma puissance Ne se tiendroient iamais de dire en mon absence : O cruel deshonneur de nostre sexe humain! Tu ne deurois tenir en ta sanglante main Le sacré gouuernal de ceste Isle fameuse Qui ceint de tous costez la grand'mer escumeuse. Si tu vins sur la terre en vn tel ascendant. Qu'il faille que ta vie y passe en commandant, Que n'establissois-tu ta tiere tyrannie Sur les Lions d'Affrique et Tigres d'Hyrcanie, Puis que ces animaux en leur plus grand courroux Au prix de toy barbare ont le courage doux. Pour donques éuiter qu'auec de si grands blâmes Leur babil ne diffame aux estrangeres Dames, Ces Dames à leurs hls, ces rils à leurs nepueux Et ces nepueux encor à ceux qui naistront d'eux,' 11 me faut à ce coup deliurer ceste Reine Dont tout le monde a plaint la prison et la peine. Tenant comme ses fers, et libre de ses fers. Possible elle oublira tous les ennuis soufferts Et le doux souuenir de telle bien-veillance Ne sortira iamais hors de sa souuenance. » Ainsi de quelque bien nous deuons obliger
Tragédie. 87
» Ceux qui d'vn mal reçeu peuuent se reuanger;
» L'homme bien auisé tousiours s'il se peut taire
» Gagne par courtoisie vn puissant aduersaire.
Tant de difhcultez se viendront présenter
Lors que l'Arrest de mort deura s'exécuter,
Que pour y prendre aduis faut prendre vne remise;
le rompray cependant le coup de l'entreprise.
GHŒVR.
v'EST-CE,ôDieu,que de l'homme! vne fleur passagère, » (luelachalcur nestrit ou que le vent fait choir j » \ne vaine fumée, vne ombre fort légère ■""^ » Q.ui se ioue au matin et passe sur le soir; » Vn Soleil de la terre assez clair de lumière, » Mais que mille brouillats vont sans cesse cachant, » Qui s'eslcue au berceau pour tomber en la bière, » Qui dés son Orient incline à son couchant : » Vne ampoule venteuse au front de l'onde enflée, » Mais qui tout à l'instant se refond en son eau; » Vne estincelle morte aussi tost que soufflée, » Mais qu'on ne peut iamais rauiuer de nouueau.
» La vie est vn air chaud sortant par la narine, » Qu'vn pépin de raisin peut soudain estouffer; M \'n vif ruisseau de sang arrosant la poitrine, » Qui glacé de la mort ne se peut reschauft'er.
» La Lune a vn Soleil pour reparer sa perte » Et remplir son croissant vne fois tous les mois; » Mais depuis que la vie est de la mort couuerte, » Elle ne renaist pas en mille ans vne fois.
» Si les arbres l'Hiuer perdent leur cheuelure » Le Printemps les reuest d'vn fueillage plus beau; » Et l'homme ayant perdu sa plaisante verdure, » Ne doit point espérer de second renouueau.
» On ne peut rendre aux Heurs leur couleur printenniere » Lors qu elles ont senti les chaleurs de l'Esté : » Quand vne fois la mort fleslrit nostre paupière, n Yeux, vous poimez bien dire : adieu, douce clarté.
» La vie est sans arrest, et si court à son terme » D'vn mouuement si prompt qu'on ne l'apperçoit point; » Là si tost qu'elle arrme elle y demeure ferme, » Le naistre et le mourir est presque un mesme poinct.
La reine d'escosse.
» Bien certaine est la mort, mais la sorte incertaine. » Qui pourroit du matin iuger la fin du iour? » L'on veut bien décoler vne Déesse humaine » Fille de la vertu et mère de l'amour.