‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 28 sur 78 · ACTE IIL · texte numérisé non relu

ACTE IIL

DAUISON, REINE DESCOSSE, CHŒUR.

DAUISON.

VI veut à la grandeur esleuer le courage ^^j^yVu » Doit exposer son corps et son ame à l'outrage M,§| V)} » D'vn maistreiniurieux dont le commandement ^y/d " Est suiui d'vne honte ou bien d'vn monument. 5^gi^ » O l'homme possédé d'vne manie extrême

w Qui s'engage au seigneur et renonce à soy-mesme !

» Qui pour vne faueur muable comme vent

» D'honneur et de repos se priue bien souuent.

La charge qu'on m'impose est certes bien fascheuse,

Mais ie crains qu'elle soit encor' plus périlleuse :

le vay fraper vn coup, mais soudain ie le voy,

le le voy, malheureux, retomber dessus moy.

O que d'vn corps meurtri renaistront de querelles !

Que d'vne mort viuront de douleurs immortelles !

Que de sang innocent sera bas espanché

Auant que ceste playe ait le sien estanché!

Geste Hydre s'accroistra sous les coups de l'espée.

Cent Chefs pululeront d'vne teste coupée;

Cependant moy chetif, dechassé, langoureux,

le seray mais en vain du trespas désireux,

Tousiours pour mon tourment s'alongera ma ^■ic.

Justement poursuiui de rancune et d'enuic ;

Pour m'estre à ce forfait ainsi tost résolu,

De tous également ie seray mal voulu.

Sans cesse il me souuient de la mort de Pompée

Et que de ses meurtriers l'attente fut trompée.

Tragédie. S9

Le mastin hérissé de rage et de courroux,

Quand vn passant le chasse à grands coups de cailloux,

Ne regarde le bras qui sur luy se desserre,

Mais son aigre fureur consomme sur la pierre :

Sur moy seul tout de mesme on voudra désormais

Prendre vengeance d'elle, et ie n'en pourray mais :

Où ceux qui sont auteurs du mal de ceste Reine,

Au milieu de mes pleurs se riront de ma peine.

Le sort est bien cruel qui me donne la loy!

le ne le veux point faire et faire ie le doy :

Il faut bien le vouloir; car c'est force forcée;

Tremblant ie m'y resous. O ma triste pensée,

Esloigne loin de toy ce qui peut t'effrayer :

» Quand la promesse est faite il conuient la payer.

Ne restiuon donc plus, ne tardon dauantage.

Bien, ie seray l'autheur de mon propre dommage.

Baste, l'on me tiendra pour ma témérité.

Fidèle exécuteur d'vne infidélité.

GHŒVR.

)) Q.ue l'ame a de peine à mal faire !

» Elle sent dix mille combats

)) Qui la poussent de haut en bas

)' Par maint et maint discours contraire :

» Mais las pour considérer tout,

» Elle est tant au vice inclinée,

» Que pourtant elle s'y resoult

» Par malice ou par destinée.

» Que sert aux mortels la raison )) Si la passion est si forte » Qu'il faut que la pourette sorte » Pour la loger en sa maison?

» En vain certes en nos deuis » Reine des hommes on l'appelle, )) Puis que par force ou par cautellc » Ses plus beaux droits luy sont rauis.

» Cessez, pauures âmes humaines, » De plus vanter vos qualitez, » D'vn vent d'honneur vous vous flatez, M Mais vous n'en sentez moins les peines : » Et si par les biens et les maux )> On mesuroit le bien de l'Estre » Les plus stupides animaux » Plus heureux se font reconnoistre.

90 La reine d'escosse.

» Vn seul poinct vous fait preualoir » Qui n'est pas commun à la beste, » C'est quand la vertu vous arreste » Dedans les termes du deuoir » Sans que l'appétit aueuglé » Tyran de vostre fantasie » D'vn élans plain de frenaisie » Vous emporte au train déréglé.

» Mais qui se pourra tant promettre » Sinon par la faueur d'enhaut :

» Sans elle la force défaut, » Quand le vice nous veut sousmettre, )) Mais ne sçay quoy de plus qu'humain, » Que le Ciel de grâce nous donne )) A la vertu nous aguillonne, » Au vice nous tire le frain.

REINE d'escosse.

DE qui me dois-ie plaindre! ô ciel, ô mer, ô terre! Qui de vous trois me livre vne plus aspre guerre? Depuis que le Soleil alluma son Hambeau Pour orner de clarté le monde encor nouueau Le sort en son courroux n'a versé tant de peine Sur aucun des mortels non que sur vne Reine ' Comme sur moy chetiue et pleine de douleurs; Seule ie suis en bute aux traits de tous malheurs Dés le moment fatal de ceste heure première Qui me vit en pleurant saluer la lumière, lusques au iour présent, iour triste et déploré, Sans tresue, sans secours i'ay tousiours enduré; Et si i'ay quelquefois senti l'ombre d'vn aise C'estoit pour rendre encor ma douleur plus mauuaise. Mon corps foible et débile estoit gisant au bers, Où ses pleurs presageoient les maux que i'ai souffers, Quand mon pays natal diuisé de courage. Comme s'il print plaisir à son propre dommage, Chasse de son esprit toute fidélité.

Pour y substituer vne desloyauté.

De nostre antique thrône il débouta ma mère, Qui par des lieux secrets errante et solitaire, Transportoit mon berceau tousiours baigné de pleurs, 'Au lieu d'estre semé de roses et de Heurs, Comme si dés ce temps la fortune inhumaine Eust voulu m'allaiter de tristesse et de peine. Cette grande Princesse ornement de ses ans

Tragédie. 91

Me tenant quelquefois en ses bras languissans, De nos malheurs communs émeuë en son courage, Du ruisseau de ses yeux me noyoit le visage; Et liaussant vers le Ciel le cœur et le sourci, Soupiroit tendrement et me parloit ainsi :

O chère part de moy, débile créature, • le ne sçay quelle bonne ou mauuaise auanture Te garde le destin; car l'œil du plus sçauant Ne peut dans ses secrets pénétrer si auant. Bien sçay-ie seulement que si ta pauure vie Du ril qui la commence est tousiours poursuiuie, Le Ciel pour démontrer combien peut son malheur, T'a fait naistre ici bas pour y viure en douleur.

Mais, di,Ciel inhumain, quel mal ou quelle iniure T'a peu faire au berceau ma pauure geniture, Qui semble tous les iours à force de pleurer Ta grâce pitoyable à nos maux implorer? Si c*est pour les péchez de la mère dolente, ■ Que tu punis la rille, elle en est innocente : Espargne-!a, cruel, et plustost dessus moy, Dessus moy misérable espands tout cet esmoy.

En ces termes ma mère au Ciel tist sa demande; Mais il s'en alluma d'vne fureur plus grande, Elle n'estoit encor au milieu de son cours Qu'vne nuit éternelle obscurcit ses beaux iours, Et redoubla sur moy qui restois orpheline Les coups de sa colère indontable et maline. A peine auois-ie encor' veu neger sept Hiuers Et sept fois le Printemps prendre ses habits vers. Que l'abandonnay là ma terre naturelle, Qui ne m'estoit plus mère, ains marastre inhdelle, Et trauersant la mer iusques en France vins Dessous vn autre Ciel, chercher d'autres destins,' Là le Roy m'espousa, mais ce haut Mariage Fut suiui de bien près d'vn funèbre veufuage; Il mourut ce bon Prince, et le sort rigoureux Ne tist que le montrer aux Gaulois malheureux. O fortune volage, est-ce ainsi que ta roue Des Reines et des Rois inconsiamment se iouë !

Reconnoissant depuis qu'en cette belle Cour l'auoy tousiours Eclipse au plus clair de mon iour, France, la belle France, à tout autre agréable Ne fut plus à mes yeux qu'vn désert effroyable. le reuins voir ma terre où ie pensois sans fin Lamenter tristement mon malheureux destin;

()î La reine d'escosse.

Mais ie n'y suis lon^ temps, qu'au milieu de mes plaintes,

le ressens de plus beau ses fatales attaintes,

Et ne voy pas si tost l'vn de mes maux faillir,

Qu'vn autre plus cruel retourne m'assaillir :

Sur le triste moment qu'au monde ie fus née.

Le Ciel à souflVir tout m'auoit bien condamnée!

Mais s'il s'est enuers moy déclaré rigoureux, Ne s'est montré plus doux mon pais malheureux; Ayant laissé glisser dedans la fantasie La folle opinion d'vne rance hérésie; Ayant pour vn erreur fardé de nouueauté, Anreuué son esprit de la desloyauté; Il esmeut furieux des querelles ciuiles, 11 reuolte les champs, il mutine les villes, Il coniure ma honte et me recherche à tort. Croyant qu'à mon espoux l'eusse brassé la mort. Peux-tu bien, cher mary, qui maintenant reposes Au seiour bien-heureux entendre telles choses? Peux-tu voir diffamer ta plus chère moitié Qui mesme après ta mort vit en ton amitié? Reloge dans ton corps ceste ame généreuse, Et par auance sors de la tombe poudreuse. Pour prendre ma detfence en l'accusation Q.u'intente contre moy ma propre Nation.

» Cependant ie m'enfuy sçachant que l'innocence » A l'endroit des meschans n'est pas seure deffence, Et m'embarquant sur mer ie maudis mille fois Les destins ennemis, mon Royaume et ses loix. Mais comme si la mer eust quelque intelligence Auec la terre ingrate où i'ay reçeu naissance, A peine fus-ie entrée en son calme giron Esmeu dessous ma Nef des seuls coups d'auiron. Que ie vis aussi tost les plaines escumeuses Faire blanchir l'azur des vagues orgueilleuses. Qui menaçoient aux bords par leur mugissement Le naufrage à ma Nef gémissante asprement.

le single nonobstant, doutant moins la tempeste Que le danger des miens qui couroient à ma teste; Aussi pensois-ie bien trouuer plus de repos Au fort de la tourmente, au beau milieu des flots. Qu'entre vn peuple agité de felonnie et d'ire Qui la mort de sa Reine iniustement désire.

Le Ciel ne permit pas comme ie le voulois. Que ie mouillasse l'ancre au riuage Gaulois, Où i'esperoy trouuer vne terre estrangere

Tragédie. 93

Plus que la mienne ingrate à mes cendres légère : Mais comme hélas! ie fuy ce pais qui me fuit La tourmente s'acroist, le iour se change en nuit, Les esclairs enflammez qui partent de l'orage, Comme traits rougissans entre-fendent l'ombrage : L'horreur, le bruit, l'eftVoy, les sanglots et les cris Kstourdissent l'oreille, et brouillent les esprits; Tous s'adressent à Dieu durant l'aspre tempeste Et son oreille est sourde aux vœux de leur requeste ; L'air décoche son ire, et plus fort que deuant S'animent les combats des ondes et du vent.

Tantost gist nostre Nef es gouffres enfoncée ; Tantost haute s'esleue aux estoilles poussée; Puis tantost ballottée en égal contre-pois Puise le sel flottant par les fentes du bois : Bref courant à peu près la dernière fortune, Vne tiere bourrasque à nos vœux importune La vient ietter aux bords des barbares Anglois, Peuple double et cruel, dont les suprêmes loix Sont les loix de la force et de la tyrannie. Dont le cœur est couué de rage et felonnie, Dont l'œil se paist de meurtre et n'a rien de plus cher Que voir le sang humain sur la terre espancher. O qu'il me valoit mieux estre bien loin iettée Au riuage inconnu d'vne isle inhabitée.

Ou dans l'onde escumeuse esteindre mon flambeau, L'Océan pour le moins fust mon fameux tombeau.

On me tist prisonnière; un grand nombre d'années Dedans leur cercle rond sont du depuis tournées, Et nulle toutesfois ne m'a iamais rendu L'heur de ma liberté chetiuement perdu.

O chère liberté, mais en vain désirée!

Tu t'es donques de moy pour tousiours retirée. Encor vn iour en hn i'esperoy te reuoir; Cela n'a rien serui fors à me deceuoir; le ne dois plus sortir d'vne prison si forte, Ou si l'en doy sortir la mort en est la porte. On veut frapper le coup que ie ne puis parer; Et bien, c'est fait de viure, il m'y faut préparer. » Le mal impatient s'irrite dauantage; » Nous n'auon rien d'humain plus grand que le courage.

CHŒUR

Madame, quoy qu'on die ils n'en viendront point là.

REINE

le suis quoy qu'il en soit résolue à cela.

94 La reine d'escosse.

CHŒUR

Traiter en criminelle vne telle Princesse.

REINE

» A qui veut se vanger tout autre respect cesse.

CHŒUR

Ils le font à dessein pour vous espouuanter.

REINE

Le cœur me trompe, ou bien c'est pour m'executer.

CHŒUR

On craint trop d'ofFencer ces grands Princes de France.

REINE

On craint moins pour ma mort que pour ma deliurance.

CHŒUR

" La Reine vostre sœur iamais ne le voudra.

De ma prison iniuste elle se souuiendra.

CHŒUR

C'en est aussi trop fait sans ozer dauantage.

REINE

» Les grands mesurent tout par le seul auantage.

CHŒUR

Et que diroit-on d'elle en toutes Nations?

REINE

» Le souci du renom se perd es passions.

CHŒUR

» Q ui n'a la vertu mesme au moins l'ombre désire.

REINE

j) Qui n'a la vertu mesme k tout forfait aspire.

CHŒUR

» D'vn spécieux prétexte il tasche le voiler.

REINE

» Tel est si déploré qu'il ne le veut celer.

CHŒUR

» Vn courage modeste a crainte de la honte.

REINE

» Vn courage impudent n'en fait iamais grand conte.

Il nous faut donc prier, c'est le dernier recours.

REINE

» Les esprits furieux aux prières sont sours.

CHŒUR

l'en revien tousiours là que l'on fait ccste trame, Pour esteindre le feu nourri dedans vostre ame Du viuant souvenir de mille indignitez, Que vos deportemens n'auoient pas méritez.

Tragédie. 95

» Car quand au desespoir on vient offrir la grâce, » Es courages plus durs le mal talent s'efface.

REINE

» \'ne ame désolée aisément se déçoit

» Par croire de léger le bien qu'elle conçoit.

CHŒUR

» Vne ame infortunée a tousiours meffiance, » Et de son bien prochain recule sa croyance.

REINE

» Quand les pensers du cœur sont d'espoir agitez, 1) Il vit incessamment plain de perplexitez.

CHŒUR

» Heureux en ses malheurs qui nourri d'espérance, » Au plus espais des maux s'en promet deliurance.

REINE

Mais plustost malheureux l'homme désespéré, Qu'vn vain espoir du bien rend sans tin malheuré. Ne m'en parlez iamais; ce n'est en la parole. C'est en la douleur mesme enquoy ie me console, Et chassant loin de moy tout autre doux penser, l'embrasse seulement ce qui peut m'offencer : Aussi d'assez long temps ie suis en seruitude, Pour avoir pris au mal vne forte habitude.

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