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Voici des Gens, Madame, assez bien assistez, Qui descendus là bas demeurent arrestez : le n'ay peu rien sçauoir du suiet qui les meine. Mais ils sont pour le vray de la part de la Reine.
REINE
Bien, s'ils viennent à nous il nous les faudra voir; Plaisir ni déplaisir ie n'en puis receuoir; Car à tous accidens i'ay l'ame préparée : Moy-mesme ie me suis de moy-mesme asseurée.
CHŒUR
Mes sœurs, prions d'vn cœur et d'vne voix Le Dieu du Ciel qui tient le cœur des Rois,
Qu'il tire hors de peine
Nostre innocente Reine.
Prions celuy qui sur tous a puissance, Et qui de tous demande obéissance.
Qu'il ait compassion
De nostre atHiction.
Prions celuy qui ployé à ses dessains Les mouvemens des cœurs plus inhumains,
Qu'il nous rende propice
La reine d'escosse.
La grâce ou la lustice.
Prions celuy de qui la dextre forte De la prison ouure et ferme la porte, Qu'il nous tire d'ici Par sa douce merci.
Prions celuy qui seul est le recours Des affligez, et des bons le secours, Qu il oste la tristesse A nostre grand' Princesse.
Prions celuy qui promet deliurance Au cœur constant en sa dure souffrance Qu'il finisse auiourd'huy Son mal et nostre ennuy.
DAUISON.
A vous Reine d'Escosse en prison arrestée
Du depuis qu'à nos bords vous fustes apportée,
Les Estais d'Angleterre vnis en mesme accord.
Désireux de vanger vos forfaits et leur tort
Ce iuste Arrest de mort par moy vous font entendre.
Pour auoir contre nous fait les Roys entreprendre,
Fomenté la discorde, ourdi la trahison,
A nostre bonne Reine attenté par poison,
R'allumé çà et là les ciuiles querelles.
Semé des factions et des haines mortelles,
Resuscité l'ardeur des combats amortis,
Formé contre l'Estat grand nombre de partis;
Le Conseil vous prononce vne telle sentence.
Loyer bien mérité de vostre griefue offence.
Sur vn noir eschaffaut vostre beau chef voilé.
Par la main du bourreau tombera decolé.
Vostre ame monte aux Cieux! En cet espoir fidelle
Disposez vous, Madame, à la vie éternelle.
REINE
En fin vient le moment si long temps attendu Par qui le doux repos me doit estre rendu.'' O iour des plus heureux tu feras qu'vne Reine Sortant de deux prisons sortira de sa peine, Pour entrer dans les Cieux d'où iamais on ne sort. D'où n'approchent iamais les horreurs de la mort.
CHŒUR
O iour malencontreux, plustost nuict ténébreuse, Qui mets nostre lumière en la tombe ombrageuse! Sans bien et sans support nous laissez vous ici?
REINE
» 11 n'est point despourueu que Dieu prend en souci.
Tragédie. 97
CHŒUR
Vous nous laissez, Madame, et nos moites paupières A force de pleurer esteindront leurs lumières, Pour nous voir, ô douleur! entre mille dangers Parmi ces ennemis et traistres estrangers.
REINE
Vous me quittez plustost, ce n'est moy qui vous laisse;
l'abandonne la terre et au Ciel ie m'adresse.
» C'est vne loy certaine à qui vient ici bas,
» Que tousiours la naissance apporte le trespas.
» Que chaque iour, chaque heure et moment qui se passe
» De la mortelle vie accourcisse l'espace.
» Mais combien que la mort soit vn mal aux meschans,
» Si est-ce vn bien aux bons, qui par le cours des ans
» Sont conduits à ce port dont l'entrée moleste
» Introduit les esleus en la cité céleste,
» Plustost viuans que morts, plustost ieunes que vieux,
» De pèlerins errans faits combourgeois des Cieux.
» Alors que le Coureur a quitté la barrière, » Il aspire à gagner le bout de la carrière ; » Le Nocher ennuyé de voguer dessus l'eau » Désire sur la rade amarer son vaisseau; » Le voyageur lassé sent rire son courage » Quand il voit le clocher de son propre village : » Moy donc ayant fourni la course de mes ans, Supporté constamment les orages nuisans.
Tandis que ie flottois es tempestes du monde, le veux anchrer au port où tout repos abonde, le finis mon voyage en bien rude saison, Mais tant plus agréable auray-ie la maison. Où mesme ie dois voir ce père pitoyable, Qui tire du discord la concorde amiable, Qui régit constamment les mouuemens des Cieux, Qui fait danser en rond les Astres radieux. Et tient ce large monde enclos dans sa main forte; Par qui tout est en tous d'vne diuerse sorte, Par qui nous auons l'estre, en qui seul nous viuon, En qui seul nous senton, respiron, et mouuon.
Le feu prompt et léger prend au Ciel sa volée ; L'eau par son propre poids est en bas deualée, D'autant que cnasque chose aspire au mesme lieu Qui luy fut comme vn centre assigné de par Dieu : Mon esprit né du Ciel au Ciel sans cesse tire. Et d'ardeur altérée incessamment soupire Apres le tout-puissant, le bon, le sainct, le fort,
La reine d'escosse.
» Q.ue voir est vne vie et non voir vne mort.
laçoit que la tempeste amassant mainte nue Vueille du Paradis m'empescher l'aduenuë, Et que par le chemin mille dit'ticullez Viennent dessous mes pas s'offrir de tous costez; Que le chaud et le froid, que le vent et l'orage Taschent me destourber en cet heureux voyage, Si ne le peuuent-ils : là ie dois arriuer : le voy pour m'honorer les Vierges se lever; Les Princes et les Roys ioyeux de ma venue, M'iissigner en leur rang la place retenue; Et Dieu mesme au milieu des Anges glorieux, Me receuoir cliez lui d"vn accueil gracieux, Me faire mille traits d'honneur et de caresse. Et me vestir au dos la robe de liesse Teinte au sang précieux de l'innocent Agneau, Qui voulut s'immoler pour sauuer son troupeau; Qui de libre fait serf, et qui de Dieu fait homme. Porta dessus la Croix de nos péchez la somme. Ciel, vnique confort de nos aspres trauaux, Port de nostre tourmente, et repos de nos maux, Reçoy donc mon esprit qui sauué du naufrage De l'éternelle mort descend à ton riuage.
CHŒVR.
NÉ t'afflige point de la mort, ■» C'est vne chose trop commune » Comme le foible le jplus fort » Court à la tin ceste fortune.
» Tous finissent également, » Mais non pas tous semblablement.
» Mortel, cesse donc de penser » Fléchir la dure destinée; » Si rien ne la peut auancer, » De rien elle n'est destournée; » Larmes, soupirs, plaintes, discours » Sont vains obstacles pour son cours.
» Vne forte nécessité » Conduit à son poinct toute chose, » Qui court d'vn pas non arresté » Tant qu'en sa hn elle repose :
» Sans sentir mouuoir le bateau, M On gagne à l'autre bord de l'eau.
Tragédie. 99
» Pieça tous nos premiers parens » Ont batu ceste noire voye, » Où mille animaux difFerens » La Parque nuict et iour couuoye, » Si l'vn part du monde auiourd'huy » L'autre suit demain après luy.
» L'homme au dernier terme arriué » Ainsi qu'à sa première source, » Par le sort humain est priué » De faire encor vne autre course; » Comme vn t^euue à la mer se ioint, » Qui puis après n'en ressort point.
» Vn chemin se peut-il trouuer » Qui ne termine en quelque issue?
» Tu vois le Soleil se leuer » Et puis se cacher à ta veuë; » De là commence à discourir » Qu'un mortel est né pour mourir.
» Celuy qui s'estomaqueroit » De n'auoir eu plustost la vie, jt) Vray foui il se declareroit :
» C'est bien vne aussi folle enuie » De vouloir différer sa mort » Contre le dur Arrest du sort.
» L'homme iamais ne résoudra » Qui craint vne chose asseurée:
» La Parque aussi tost luy viendra » Toute affreuse et deffigurée » Pour craindre l'heure du trespas, » Comme pour ne la craindre pas.
» Qui voudra constamment la voir, » S'arme le cœur dVn haut courage :
» Et s'apreste à la receuoir » Comme vn bien non comme vn outrage.
» II n'en peut iamais auoir peur » Qui peint son image en son cœur.
» L'homme qui se reconnoist bien » Sçait en quelque saison qu'il meure, » Que de son temps ne se perd rien, » Mais qu'aux autres l'autre demeure; » Estant vieil, finist-il son cours » En la fleur de ses plus beaux iours.
» Il void la Parque racler tout » Sans respect de grandeur ne d'âge, » Void que de l'vn à l'autre bout
100 La reine d'escosse.
» Le monde est de son appennage; » Et qu'il n'est aucune saison, » Qui ne luy porte sa moisson.
» Il espie le vol du temps )) Qui toutesfois n'importe guère » A ceux dont les esprits contens » Ont la fortune si prospère, » Qu'ils ne sçauroient rien espérer » Sinon perdre à plus désirer.
» Il regarde grands et petits » Se suiure de peu d'interualle » Au lieu qui les tient engloutis, » Et que dans sa demeure pasle » Tout homme est pressé au sommeil » lusqu'au grand iour de son réueil.
» Il contemple qu'en se plaignant )) Pour vne belle Créature » Lors que la mort va l'esteignant, » Il accuse à tort la Nature, )) Q.ui reçoit d'vn plus grand que soy » La contrainte de ceste loy.
» Il connoist qu'au branle soudain » De tant d'inconstances humaines, » Le trespas demeure certain » Entre ses façons incertaines, » Mais qu'on ne peut sur son moment M Asseoir aucun vray iugement.
» Celuy-là qui médite ainsi » Et l'attend tousiours de pied ferme; » Qui n'est point de frayeur transi » Quand il void auancer son terme, M Mais le croid tousiours accompli, » Seul est de sagesse rempli.
Tragédie. loi