‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 30 sur 78 · ACTE IIII · texte numérisé non relu

ACTE IIII

REINE d'eSCOSSE.

oici l'heure dernière en mes vœux désirée, Où ie suis de long temps constamment prepan le quitte sans regret ce limon vitieux Pour luire pure et nette en la clarté' des Gieux, Où l'esprit se radopte a sa tige éternelle, Atin d'y reHeurir d'vne vie immortelle.

Ouure toy, Paradis, pour admettre en ce lieu Mon esprit tout bruslant du désir de voir Dieu; -^ Et vous. Anges tuteurs des bien-heureux fidèles, De'ployez dans le vent les cerceaux de vos aisles, Pour receuoir mon ame entre vos bras alors Qu'elle et ce chef Royal voleront de mon corps. Qu'au sein d'Abram par vous elle soit transportée Où la gloire de Dieu nous est manifestée.

l'anticipe par foy ce doux contentement, Qui d'vn espoir certain me remplit tellement, Que tout ce que mon ame à mon cœur représente Me fait viure là haut quoy que l'en sois absente. Mais que sera-ce au prix si paruenuë aux Gieux, le puis voir de l'esprit ce qui n'est veu des yeux? Ce qui n'est point ouy? ce qui ne peut en somme, Tomber aucunement sous l'intellect de l'homme, Si deschargé du corps il n'est fait tout esprit. Pour comprendre le bien qu'en terre il ne comprit?

Or ahn de iouir du fruit de mon attente. Humble et deuotieuse à Dieu ie me présente Au nom de son cher Fils, qui sur la Croix fiché Domta pour moy l'Enfer, la mort, et le péché; Qui print d'vn serf mortel la sensible tigure, Pour nous restituer l'immortelle nature; Et qui daigna du Ciel en terre s'abaisser, Ahn qu'au Ciel la terre il puisse rehausser : Au nom, di-ie, du Fils, l'adresse à toy, le Père, Les fidèles accens de mon humble prière; Plaise toy Faccepter en sa seule faueur, Puis qu'il s'est par sa mort déclaré mon Sauueur.

Ramenteuant les maux dont ie suis criminelle Tu me peux adiuger à la mort éternelle,

102 La reine d'escosse.

A l'abisme de Souffre où resonnent dedans Plaintes, cris, et sanglots, et grincemens de dents : Mais vestuë au manteau de l'entière innocence Dont ton enfant vnique a couuert nostre offence, le te prie, ô Seigneur, de donner à ma tby Ce que peut ta ïustice alléguer contre moy. Père doux et bénin en iugement n'arrive Contre ta créature. Helas mon Dieu! n'estriue Contre moy ta semante, et ne me vien prouuer Tous les péchez mortels qu'en moy lu peux trouuer.

Toas ont failli, Seigneur, deuant ta sainte face : Si par là nous estions exilez de ta grâce, A qui seroit en fin ton salut reserue'? Q.u'auroit serui le bois de tant de sang laué? » La terre des viuans demeureroit déserte, » Si l'erreur des humains en aportoit la perte.

Tu nous as releuez de la cheute d'Adam, Et tiré nostre bien de nostre propre dam : Puis ouurant vn thresor de grâces libérales, De toy-mesme as payé nos debtes desloyales .■ Là mesme où les péchez auoient plus abondé Pour tous les abîsmer ton sang a desbordé.

Comme q^uant au matin l'air est chargé de nues, Le Soleil décochant ses œillades menues Fait soudain disparoir les brouillats espandus Entre la terre et luy comme vn voile tendus; Tu dissipes ainsi, clair Soleil de ïustice. Quand tu leues sur nous, l'amas de nostre vice. Qui sans les doux regards qui partent de tes yeux, Feroit comme vn obstacle entre nous et les Cieux.

S'il te plaist tant soit peu ietter sur moy la face, S'esprendront dans mon cœur les rayons de ta grâce, Qui le repurgeront des infâmes péchez Dont i'ay l'ame et le corps l'vn par l'autre tachez. G Dieu, fay que mon ame en ses fautes ternie Reçoiue le portrait de ta gloire infinie Par ta main nettoyée, ainsi que pour s'y voir Quand la glace est crasseuse on frote le miroir.

Deliure-moy, Seigneur, de ce mortel seruage Dont la chaine éternelle est le plus certain gage, Et permets que mon ame en dépouillant ce corps Qui l'a long temps serrée en ses liens trop forts, Par son poix dangereux ne soit point retenue, Mais que pronte et légère elle fende la nuë, Afin qu'estant admise au seiour éternel,

Tragédie. 103

Elle possède en soy ton amour paternel,

Qui se conçoit plus grand par l'obiet de ta face

En l'esprit déuoilé de sa fangeuse masse.

11 ne me reste plus au parfir de ce lieu, Q.ue faire à tout le monde vn éternel Adieu. Adieu donc mon Escosse, adieu terre natale, Mais plustost terre ingrate à ses Princes fatale, Où régnent la discorde et les dissensions, Où les cœurs sont partis d'estranges factions, Et soudains à la guerre ainsi qu'à la créance, Les mouuemens premiers n'ont point en leur puissance. Le Ciel vueille appaiser ces bouillons intestins Qu'esmeuuent en ton sein les orages mutins D'vn tas de factieux, qui de guerres ciuiles Deschirent la concorde et la paix de tes villes. Puisse ton ieune Roy mon enfant bien aimé Te gouuerner lonjj temps, par les siens estimé. Bien voulu des voisins, cramt des peuples estranges, Et connu iusqu'au Ciel par ses propres louanges.

O toy l'espoir des Gens, doux souci de mon cœur, Quoy que l'on m'vse à tort de fraude et de rigueur Possible en tel suiet par tout inusitée, Q.ue ton ame pourtant ne s'en tienne irritée; » Mais pour le bien public porte patiemment » Ce que tu ne deurois endurer autrement. » En telle occasion se taire de l'outrage » Ce n'est point lascheté, c'est grandeur de courage. Adieu puis qu'en viuant ci-bas régner te faut Aussi bien qu'en mourant ie vay régner là-haut. Puisses-tu croissant d'âge accroistre tant en grâces, Qu'après tous autres Roys toy-mesme lu surpasses.

Adieu France iadis seiour de mon plaisir, Où mille et mille fois m'emporta le désir Depuis cjue ie quittay ta demeure agréable, Par toy le fus heureuse, et par toy misérable : Si toutesfois chez toy pouuoient loger mes os, La mort me tiendroit lieu de grâce et de repos : Mais puis que l'Eternel autrement en dispose. Sur son iuste vouloir mon ame se repose.

Adieu ton grand Henry, Monarque glorieux, Délices de la terre et doux souci des Cieux, Qui porte aux yeux l'amour, la grandeur au visage, L'éloquence en la bouche, et Mars dans le courage.

Adieu Princes du sang honneur de l'vniuers, Adieu braues Lorrains qui de Lauriers couuers,

104 L^ REINE d'eSCOSSE.

Faites que vostre Race en tous lieux estimée, Vante encor' à bon droit les palmes d'Idumée.

Adieu superbe Louure, enflé de Courtisans; Adieu riches Cités, adieu Chasteaux plaisans, Adieu Peuple courtois, adieu belle Noblesse, Qui m'auez tant chérie estant vostre Princesse, Lors qu'vn François second clair Astre des Valois, Sur la Gaule exerçoit les paternelles loix.

Adieu tinablement chastes et belles Dames, Le beau désir des cœurs, l'ardeur des belles Ames, Qui dedans l'air François brilles plus viuement. Que ne font par la nuict les feux du Firmament, Et qui passés encor' en nombre les Estoilles, Quand pour luire en Hiuer elles n'ont plus de voiles.

Maintenant de quels mots pourrai-ie m'auiser, Belles et chères sœurs, de quels adieux vser En partant d'auec vous pour aller voir les Anges? le sens plus que iamais des mouvemens estranges, Lors que ie voy vos yeux de larmes se bagner, Pour ne pouuoir au Ciel mes pas accompagner; Au son de ces soupirs qui vous ouurent la bouche, Vn grand trait de douleur si viuement me touche Que l'en ay l'ame outrée, et contre mon vouloir, le me contrain moy-mesme à gémir et douloir. Mais calmon nostre Esprit, serenon nostre face Puis que ceste tempeste apporte vne bonace. » C'est fort peu de mourir pour reuiure à iamais » Au seiour éternel en éternelle paix.

A ce dernier départ baisés moy, Damoiselles, Et priés Dieu pour moy; vos prières tidelles Seruiront de cerceaux à mon esprit léger. Pour s'aller d'vn plain vol sur les Astres loger.

Mais ie vous suppliray (c'est le dernier otfice Que ie requiers de vous pour comble de seruice) Que les mains du bourreau ne profanent mon corps; » Le cher soin de l'honneur doit suruiure les morts. Fermés donc de vos doigts mon obscure paupière, Enseuelissés moy, coucfiés moy dans la bière : Si mes membres gelés n'en ont nul sentiment, Mon ame en goustera quelque contentement.

Tragédie. io^

CHŒVR.

L'Homme auant qu'il soit mort heureux ne se doit croire; » Car la félicité n'habite en ces bas lieux; » Elle vit loin du monde et nul ne void sa gloire, » Sise laissant soy mesme il ne retourne aux Gieux.

» Q.ue l'esprit est content qui connoist ceste Belle » Et peut à plain souhait la chérir et baiser; » Que l'anae est satisfaite en la gloire immortelle ■^ » D'vzer de ses plaisirs qui ne peuucnt s'vser.

» Quels doux rauisseniens de gouster l'Ambrosie » Que sa main délicate offre à ses Courtisans, » Et boire son Nectar qui de la fantasie » Escarte la tristesse et les soucis cuisans.

» Celuy qu'elle reçoit à l'honneur de sa table, M Au banc des immortels elle le fait asseoir, » Pour mener dans le Ciel vne vie agréable, » Et commencer un iour qui n'aura point de soir.

» Sa teste est par sa main de gloire couronnée, » Son corps est reuestu de l'immortalité; » Il célèbre en ce poinct le céleste Hymenée, » Qui pour iamais l'allie auec l'éternité.

» Les Anges assistans au sacré mariage » Font le chant nuptial retentir dans les Cieux, » Vn extrême plaisir chatouille leur courage, » Pour l'extrême plaisir des Amans glorieux.

» Possesseurs éternels des grâces éternelles, » Viuez paisiblement en la maison de paix : » Le temps rendra tousiours vos liesses nouuelles; » La Heur de vos plaisirs ne tlestrira iamais.

» Vous habitez vn port d'où n'approche l'orage » Qui le calme du monde à l'instant peut troubler : 1» Là l'esprit s'est sauué le corps faisant naufrage, » Et les riots courroucez ne le font plus trembler.

» Vous ne redoutez plus les aguets d'vn Corsaire, « Qui la mer espouuante et pent le Nocher : » Vous n'auez plus la peur d'vn brigand sanguinaire, » Qui court le fer au poin le pas vous empescher.

» Plus l'auare vsurier qui les viuans deuore, » N'enuoye à vostre porte vn Sergeant rigoureux : » L'homme vous mesprisoit. Dieu mesme vous honore, » Et par vostre malheur vous estes bien-heureux.

» Vn Prince ambitieux ne vous fait plus d'outrage, » Pour ranger tout vn peuple à sa discrétion; » Et vous ne craignez plus d'vn Tyran le visage,

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La reine d escosse.

» Prenant pour tout conseil sa seule passion.

» La trompette en sursaut vos âmes ne resueille; » Vous ne voyez nos champs de bataillons couuers; » La musique des Cieux contente vostre oreille, » Et pour en voir le bal vos beaux yeux sont ouuers.

» Rien ne peut désormais du repos vous distraire, » Vos cœurs sont maintenant -saoulez de tous plaisirs; » Ce qui plus nous déplaist ne vous sçauroit déplaire, » Et vos contentemens surmontent vos désirs.

» Bref, vous possédez tant de grâces nompareilles, » Que l'oyant et voyant on ne s'en croiroit pas, » Mais on tiendroit suspects les yeux et les oreilles, » Comparant vos plaisirs à ceux-là d'ici bas.

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