‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 31 sur 78 · MAISTRE D^HOSTEL · texte numérisé non relu

MAISTRE D^HOSTEL

TROIS et quatre fois seruiteur misérable! Tu vis encor', et vois ce malheur déplorable, Ains ne le voyant pas, et par trop de regret, En ta discrétion demeurant indiscret.

Reine vnique ornement des Dames de nostre âge, Q.ue ton malheureux sort afflige mon courage! Beau corps, de qui la mort trauaille tant d'esprits Dont le plus grand bon-heur en tes yeux fut compris, le n'ay peu m n'ay deu te faire cet office, Quoy que ie fusse né pour te rendre seruice.

Apres t'auoir seruie en vn degré si haut, Que ie t'eusse conduite au honteux eschatlaut .'' Ce n'eust pas esté rendre vn certain tesmoignage Combien i'abominois vn si cruel outrage.

l'avoy veu ci-deuant ton auguste grandeur Surpasser le Soleil en sa viue splendeur, '

Et croyoy que la nuë à l'entour amassée, Seroit par ton bon-heur quelque iour dechassée; Mais l'en suis si trompé qu'au lieu de te reuoir Sur vn thrône Royal exercer ton pouuoir; Helas! ie suis contraint te regarder de l'ame Exposée au Bourreau sur vn théâtre infâme.

Tragédie. 107

Certes, ie fusse mort au milieu de mes pas, Si ie t'eusse guidée à ce honteux trespas, Honteux non pas à toy mais à cette BarJDare, Que le visage seul de ses Ourses sépare. C'est estre bien vrayment la mesme cruauté De laisser manier cette vnique Beauté', Q.ui des Rois seulement mérite estre touchée, A la main d'vn Bourreau de carnage entachée, Pour en elle meurtrir sans vergongne et sans peur La grâce de la grâce et l'honneur de l'honneur.

O toy qui le consens, peuple fier et saunage. Puisse ton propre sang humecter ton riuage; Tousiours par tes Citez se promené la Mort, Conduisant deuant soy la haine et le discord ; Tousiours le Ciel brouillé d'orage et de tempcste Mille foudres agus delasche sur ta teste; Tousiours la mer enflée en ses bruyans dehors Coure sur ton riuage et sans bride et sans mors.

CHŒUR

» Nous viuon en vn siècle auquel la modestie, » La honte et la vergoigne est du monde partie; » Nous sommes en vn temps où tout est confondu, » Où riniuste supplice au bon droit est rendu, » Où le vouloir aes grands est estimé loisible, » Où toute la raison se mesure au possible-

On fait si peu de cas du sacré sang Royal Que la hache s'en trempe et le bras "desloyal L'espand ne plus ne moins que le sang mercenaire; On donne aux maiestez le supplice vulgaire, Et ce qui de tous temps restoit d'inuiolé Se void pour l'aduenir profanement souillé.

D'autant plus que de près tel supplice on contemple, On le iuge exécrable et de mauuais exemple : Car iamais le Soleil dans le Ciel tournoyant N'apperçeut ici bas de son œil flamboyant Vne si détestable et si perfide iniure; O Dieu, tu le connois et ton foudre l'endure! Mais voici pas quelqu'vn qui s'en vient deuers nous ? Marchon viste au deuant, mes sœurs, auancez-vous.

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Vous venez à propos, dolentes Damoiselles, Pour entendre par moy de piteuses nouuelles.

CHŒUR

Nous les attendon bien; mais parle, Messager, Aussi bien nos esprits cherchent à s'affliger.

io8 La reine d'escosse.

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Cette Dame Royale et d'ame et de courage, En qui le plus haut Ciel admiroit son ouurage, Est morte maintenant; son sang fumeux et chaud Ondoyé à gros bouillons sur le noir eschatïaut.

CHŒUR

Forfait inusité ! supplice abominable !

Cruauté barbaresque! attentat exécrable!

D'vn visage si beau les roses et les lis Par les doigts de la mort ont donc esté cueillis? Cette bouche tantost si pleine d'éloquence Est close pour iamais d'vn éternel silence? Et cet esprit diuin hoste d'vn corps humain En est chassé dehors d'vne bourrelle main.

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Seules vous ne plaignez le sort de cette Dame, Mais escoLitez sa fin pour consoler vostre ame. M Vne constante mort dite à l'esprit discret, » Mesle quelque plaisir auecques son regret. Une grand' salle estoit funebrement parée, Et de tiambeaux ardans haut et bas esclairée, D'vne noire couleur esclatoit le paué, L'eschaffaut paroissoit hautement esleué.

Là des peuples voisins se fait vne assemblée, dui de tel accident estoit beaucoup troublée, Et la Reine qui porte vn visage constant, Arriue tost après où le Bourreau l'attend. Paulet son garde-corps luy seruoit de conduite/ Et ses femmes en pleurs cheminoient à sa suite. Elle qui lentement à la mort se hastoit, Leur douleur par ces mots doucement confortoit : le vous pri' que ma mort ne soit point poursuiuie De larmes et sanglots; me portez-vous enuie, Si pour perdre le corps ie m'aquiers vn tel bien, Q.ue tout le monde entier auprès de luy n'est rien ? Puis qu'il faut tous mourir suis-ie pas bien-heureuse D'aller reuiure au Ciel par cette mort honteuse ? Si la rieur de mes iours se flestrit en ce temps, Elle va rerieurir à l'éternel Printemps, Et la grâce de Dieu comme une aime rosée, Distilera dessus sa faueur plus prisée, Pour en faire sortir vn air si gratieux. Qu'elle parfumera le saint pourpris des Cieux. » Les esprits bien-heureux sont des célestes Roses » Au Soleil de lustice incessamment escloses ;

» Celles-là des iardins durent moins qu'vn matin, » Mais pour ces iîeurs du Ciel elles n'ont point de fin.

Quand elle eut dit ces mots à ses tristes semantes, Pour son cruel départ plus mortes que viuantes, S'accreurent les souspirs en leurs cœurs soucieux. Les plaintes en leur bouche, et les pleurs en leurs yeux.

Comme elle est paruenuë au milieu de la salle, Sa face paroist belle encor qu'elle soit palle, Non de la mort hastee en sa ieune saison. Mais de Tennuy souffert en si longue prison. Lors tous les assistans attendris de courage. Et d'ame tous rauis, regardent son visage, Lisent sur son beau front le mespris de la mort, Admirent ses beaux yeux, considèrent son port; Mais la merueille en eux fait ià place à la crainte, Du prochain coup mortel leur ame est plus attainte, Quand s'abstenant de pleurs elle force à pleurer, Quand ne soupirant point elle fait soupirer.

Comme tous demeuroient attachez à sa veuë De mille traits d'amour mesme en la mort pourueuë, D'vn aussi libre pied que son cœur estoit haut. Elle monte au coupeau du funèbre eschaffaut. Puis sousriant vn peu de l'œil et de la bouche : le ne pensois mourir en cette belle couche; Mais puis qu'il plaist à Dieu vser ainsi de moi, le mourray pour sa gloire en deffendant ma foy. ' le conqueste vne Palme en ce honteux supplice. Où ie tay de ma vie à son nom sacrifice. Qui sera celebre'e en langages diuers; Vne seule couronne en la terre ie pers. Pour en posséder deux en l'éternel Empire, La couronne de vie, et celle du Martyre.

Ces mots sur des soupirs elle enuoyoit aux Cieux, Qui sembloient s'atrister des larmes de ses yeux ; Mais soudain se peignant d'allégresse plus grande, Vn Père confesseur tout haut elle demande; L'vn s'auance à l'instant qui veut la consoler. Elle qui reconnoist à l'air de son parler Qu'il n'est tel qu'elle veut, demeure vn peu confuse. Si peu donc de faueur, dit-elle, on me refuse? C'est trop de cruauté de ne permettre pas Qu'vn Prestre Catholique assiste à mon trespas : Mais quoy que vous faciez ie mourray de la sorte. Que mon instruction et ma croyance porte.

Ce dit sur l'eschafFaut ployant les deux genoux,

1 10 La reine d'escosse.

Se confesse elle mesme, et refrappe trois coups Sa poitrine dolente et baigne ses lumières De pleurs deuotieux qui suiuent ses prières, Et tient tous ses esprits dans le Ciel attachez, Pour auoir le pardon promis à nos péchez.

Son Oraison finie elle esclarcit sa face. Par l'air doux et serain d'vne riante grâce. Elle montra ses yeux plus doux qu'auparauant, Et son front s'aplanit comme l'onde sans vent; Puis encor derechef forma cette parole : le meurs pour toy, Seigneur, c'est ce qui me console. A ta sainte faueur, mon Sauueur et mon Dieu, le recommande i'ame au partir de ce lieu. Puis tournant au Bourreau sa face glorieuse : Arme quand tu voudras ta main iniurieuse, Frappe le coup mortel, et d'vn hras furieux Fay tomber le chef bas et voler l'âme aux cieux. Il court oyant ces mots se saisir de la hache; Vn, deux, trois, quatre coups sur son col il delasche; Car le fer acéré moins cruel que son bras Vouloit d'vn si beau corps différer le trespas. Le tronc tombe à la fin, et sa mourante face Par trois ou quatre fois bondit dessus la place.

O quel froid marrisson nous suffoque le cœur! Afin que nostre sort connoisse sa rigueur : Transforme2-vous, nos yeux, en sources éternelles, A force de pleurer aveuglez vos prunelles; Et vous, cœur désolé, laschez tant de sanglots, Qu'ils bruyent aussi haut que l'orage des flots.

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Laissez, laissez à part ces plaintes misérables.

CHŒUR

Qui peut assez pleurer des maux si déplorables?

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» On doit tant seulement lamenter pour les morts

» Dont toute l'espérance est morte avec le corps

» Ignorans l'autre vie, et ne croyans que l'homme

» Est mis dans le tombeau pour dormir vn court somme,

» Et qu'à la voix de l'Ange il ressuscitera.

» La mort n'est point vn mal; et quand le bon mourra,

» Cette iniure ne peut iusqu'à ce poinct s'estendre

» De changer son Estât et malheureux le rendre :

» Car bien que mesme fin fust à l'homme innocent,

» Qu'à l'homme vitieux qui coulpable se sent,

Tragédie. ni

» Celuy-là dont la vie a tousiours esté bonne,

» .Nïeurt tousiours assez bien quelque mort qu'on luy donne,

» Si le genre de mort nous faisoit malheureux,

» Le Ciel seroit aux bons trop aspre et rigoureux :

» Car il auroit rendu chetifs et misérables

» Tant de sacrez Martyrs, de Pères vénérables,

1) Et de saints Confesseurs qui constans en la foy,

» Sont morts honteusement à l'honneur de leur Roy.

CHŒUR

Vostre conseil est bon. Ne lamentons pour elle Qui maintenant iouit de la gloire éternelle, Mais plaignons nostre perte, et pleurons seulement Pour chercher à nos maux quelque soulagement. » L'amertume des pleurs adoucit la tristesse. Escoute ces regrets, bien-heureuse Princesse.

Princesse vnique obiet des Princes et des Rois, Par qui l'amour faisoit reconnoistre ses loix. En toy seule acquérant dessus tous la victoire, La beauté respiroit quand tu viuois ici. Mais lors que tu mourus elle mourut aussi, Et le regret sans plus en reste à la mémoire.

Si ta main possedoit vn sceptre glorieux, Tu le viens d eschanger au Royaume des Cieux : Mais on nous aveugla nous cachant ta lumière; Car bien que le Soleil rayonne sur nostre œil, Nostre ame en te perdant a perdu son Soleil, Dont la seule clarté nous ouuroit la paupière.

Beauté qui commandois absolument aux cœurs. Et qui trempois d'attraits les traits de tes rigueurs, Par lesquels on mouroit de douleur ou d'enuie; S'il te falloit mourir naistre il ne falloit pas, Ou si rien ne peut viure immortel ici-bas, Tu deuois toute viue au Ciel estre rauie.

Immortel ornement des mortelles beautez Dont tous les yeux humains languissoient enchantez, Amour estant luy-mesme amoureux de ta grâce, Tousiours la Chasteté sur ton front reluisoit, La douceur en tes yeux sa retraite faisoit, Et la pudeur semoit ses roses en ta face.

Beau corps qui la vertu dedans toy renfermois, Comme le seul esprit duquel tu t'animois. Pour estre aux yeux de tous plus parfaite rendue; Quand Ion te hst aller de la vie au trespas, Auec toy dans les Cieux elle alla d'ici bas, Comme des Cieux en toy elle estoit descendue.

iii La reine d escosse.

Teste où les ieuxmignards comme oiseaux se nichoient, Doux liens où les cœurs des Princes s'attachoient. Et faisoient tous rauis gloire de leur seruice, Las vous n'esclairez plus, ô cheueux bien aimez, Ou bien c'est dans le Ciel, en astres transformez, Comme furent iadis ceux-là de Bérénice.

Beau front, glace brûlante où les yeux arrestez Admiroiertt chacun iour cent nouuelles beautez, Siège de maiesté tout releué de gloire, Amour ce grand Démon qui sçait ranger les Rois, Le sceptre "dans la main clonnoit en toy ses loix, Absis pompeusement sur vn thrône d'yuoire.

Beaux yeux de ce beau Ciel en clarté nompareils, Beaux Astres, mais plustost deux rayonnans Soleils, Aueuglans tout ensemble et bruslans de leurs fiâmes, Autresfois vos regards douceinent courroucez. Furent autant de traits rudement eslancez, Pour faire en leur désir mourir l'espoir des âmes.

Bouche plaine de basme et de charmes coulans Qui les cœurs plus glacez pouuoient rendre bruslans. Plus faconde en beaux traits qu'en doux attraits féconde : Vif oracle d'amour tousiours tu ruisselois, D'vn grand flus d'éloquence alors que tu parlois, PourVauir de merueille et de crainte le monde.

Helas vous n'estes plus, cheueux plus beaux que l'or, Ou vous estes sanglans si vous estes encor; Front tu n'as plus aussi ta blancheur naturelle; Yeux qui tant de lumière espandiez à l'entour, La mort vous a voilez en despit de l'amour; Le silence te clost, ô bouche sainte et belle.

Puis que tant de beautez Ion a veu moissonner, Cessez, pauures mortels, de plus vous estonner Si vous ne trouuez rien de constant et durable : » De moment en moment on voit tout se changer; » La vie est comme vne ombre ou comme vn vent léger, » Et son cours n'est à rien qu'à vn rien comparable.

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