‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 37 sur 78 · SCIP ION. SIPMAX. MASSINISSE · texte numérisé non relu

SCIP ION. SIPMAX. MASSINISSE

SCIPION

AR la faueur du Ciel la puissance Romaine Range le monde entier et n'en fait qu'vn domaine ; •f^é Tout cède, tout fait place à nos braues soldarts; Soit que contre l'Espagne ils brandissent leurs dard Soit qu'à rOst bazane de la terre Punique,

Ils montrent que la mort pend au bout de leur pique : Le bruit de nostre nom comble d'estonnement Les barbares esprits , ils viennent humblement Mettre sous nostre ioug leurs glorieuses testes, De par tout où patuient le son de nos conquestes; Et iamais peuple aucun ne s'en est mieux trouué D'auoir nos dures mains au combat esprouué. La Déesse Victoire aux ailes emplumees

Tragédie. 143

Ne tourne point son vol de dessus nos armées; Ains les suit en tous lieux portant mille Lauriers Pour couronner l'honneur de nos braues Guerriers : » C'est par ce grand Démon que loyer on appelle, » Qu'vne Cité s'accroist et dénient éternelle.

Mais voy-ie pas Siphax qu'on m'amène lié? C'est bien vn lourd erreur qu'il se soit oublié, Qu'il se soit rebellé contre nostre puissance. Attendu qu'entre nous fut si grande alliance. Son mal quoy qu'il en soit me touche de pitié. Tant pour le saint respect d'vne antique amitié, • Que pour voir maintenant si digne personnage Renuersé de fortune ainsi que d'vn orage.

Le iuste arrest du Ciel t'a réduit à ce poinct, Infortune Siphax! hé! ne voyois-tu point (Jue laissant des Romains l'alliance honorable Tu te rendois chetif aussi bien que coulpable? Que pensant conseruer à Cartage l'honneur, 'l'u perdois ta patrie et ton propre bon-heur? n Assez n'est-ce vrayment d'auoir vn haut courage, » 11 faut qu'il soit conduit, cju'il soit modeste et sage : » Car à nul n'apartient le sacré nom de Roy » Qui d'vne perridie ait entaché sa foy. C'estoit desia beaucoup que d'encourir la haine Des grands Dieux immortels et de la gent Romaine, En faisant banqueroute aux sermens solennels, Prononcez auec fraude en touchant les autels : Mais pour ne laisser rien qui peut croistre ta faute, Tu te tis partisan de Cartage la haute, Et contre nous armant tes peuples basanés, Tu nous as contre toy dans l'Afrique amenés. » On dit bien vray; chacun fait sa propre fortune » Selon qu'il se comporte, ores blanche, ores brune; » Mais il accuse à tort les hommes et les Dieux, » Qui fait mal de son gré quand il peut faire mieux : » L'aduersité desplaist; mais encor d'auantage, )) Si l'on n'en peut blasmer que son propre courage.

SIPHAX.

)) l'apren bien à mon dam que l'homme est malheureux

» S'il deuient vne fois follement amoureux,

» Et se forge en l'esprit des loix inuiolables

» D'vn tas de volontez par trop desraisonnables.

Inuincible Empereur, tu n'ignores, ie croy, Quels liens ont estreint Sophonisbe auec moy : Mais sçache encor de plus, que sa bouche sorcière

144 La CARTAGINOISE.

Range comme il luy plaist l'arrogance plus fiere, Et que ses yeux hrillans mes superbes vainqueurs, Sont Tyrans absolus en l'empire des cœurs.

» Or c'est comme vne règle en nature ordinaire, » Que l'enfant soit enclin aux vices de son père : Elle qui fut nourrie auecques ses germains En cette inimitié qu'ils portent aux Romains, L'a tousiours prouignee au fonds de son courage; Et tousiours attentiue à leur faire dommage A souhaité de voir que l'illustre grandeur De la forte Cartage obscurcit leur splendeur, le tasché longuement d'esteindre cette haine; Mais la perte du temps fut le fruit de ma peine : Son corps seroit plustost à force d'eau blanchi, Que son cœur obstiné à vous aimer tiechi.

Plus nuisible enuers moy se montra sa puissance : Car ioignant les attraits à l'art de l'éloquence, La douceur aux desdains, la grâce à la rigueur. Elle s'est faite en tin maistresse de mon cœur : Ainsi ie fus contraint de déclarer la guerre A vous braues dompteurs des peuples de la terre. Que le Dieu Mars auoué. Et bien que penses-tu.'' En aimant ces Romains tu hais la vertu, Disoit ma piperesse. Adores-tu la gloire.'' Veux-tu que ton beau nom se lise en mainte histoire? Lasche, ne souffre donc que ce dernier danger Engage ta Patrie au ioug d'vn esiranger; Ma'is'conçoy dans toy-mesme vne louable enuie De risquer pour son bien tes moyens et ta vie. » La mort est préférable au seruile pouuoir. Ferme les yeux à tout et les ouure au deuoir. Mais las! ce fer honteux qui durement me presse Est le plus bel effet de sa voix charmeresse. Garde, si tu le peux, de voir en mesmes laqs Massinisse alléché de ses trompeurs appas : Mais si par ma folie il ne veut estre sage. Et bien de son amour face l'aprentissage.

SCIPION

Ostez-luy ces gros fers, desliez ce cordeau. Qui d'vne force estreinte enfonce dans la peau; Combien qu'il n'ait commis vne faute petite, Qu'on me le traite en Roy, sa grandeur le mérite.

SIPHAX.

G l'honneur plus fameux de ces grands Scipions, Voir entrer mes malheurs en tes compassions

Tragédie. 145

Qui hanissent au loin la seuere vengeance, Fait que vaincu par toy ie béni ta puissance.

» Qui se void assez fort pour imposer la loy » Domte ses appétits et domine sur soy; » Car qui se peut gagner et vaincre sa victoire, » Deux fois victorieux mérite double gloire.

SCIPION

Remcne le, soldat, et sans luy faire tort. Infortune Siphax! certes ie plain ton sort. Mais hélas! c'est vn mal, ie ne puisque le plaindre, De nos seueres loix ie nie 'Sens trop contraindre.

» O sexe détestable! embusche de douleur! » Tousiours tu nous produis quelque nouueau malheur. » Si Pandore iamais ne fust entrée au monde, » On n'eust connu les maux dont sa tasse est féconde. » Tout ennui, tout discord, tout meurtre vient par toy; » Tu romps comme il te plaist les saints nœuds de la foy; » Tu pousses à tout mal l'indiscrette ieunesse; » Tu desbauches en hn la prudente vieillesse : Ton esprit violent, cruel, iniurieux Tousiours tousiours médite aux actes furieux. 11 nous importe bien que ce grand Capitaine Dont la main est vouée à la gloire Romaine, Perdant dedans tes fers sa chère liberté, A luy-mesme et à nous soit maintenant osté. O qu'il vient à propos. Çà çà, mon Massinisse, Qui nous rens tous les iours maint glorieux seruice; le discourois de toy : tu sois le bien-venu.

Grand guerrier dont le bras par tant d'exploits connu Recharge tous les iours ta vainqueresse teste Des Lauriers immortels d'vne fresche conqueste, l'ay mille fois béni ce moment bien-heureux Auquel deuint ton cœur de me voir désireux : Et desia de ton nom le bruit et la merueille Auoient depuis l'Afrique attaint à mon oreille. Quand sans effroy de mort, sans crainte de danger, Tu vins ioindre mon camp chez vn peuple eslrangcr, Où ie faisois trembler les monts et les campagnes, Pour imposer le ioug aux guerrières Espagnes. Aussi tost tu le sçais si ie t'aimay sur tous : Le lict et le manger fut commun entre nous; La semblance de mœurs vnit en telle scrte Nos humeurs, qu'encor l'vne à l'autre se rapporte : » L'amour de la vertu se forme en vn moment, » Et ce qui naist du Ciel est parfait prontement.

146 La cartaginoise.

» Ce dire est fort commun; l'ami pour l'ami veille, » L'vn l'autre à son deuoir s'exhorte et se conseille, » Se destourne du vice, et porte dans la main » De ses affections l'aiguillon ou le frain.

» Le Prince doit auoir l'âme si grande et forte, » Qu'aucune passion hors des gonds ne l'emporte, » Et que son ieune cœur chaud de désirs hoûillans » Ne suiue aueuglement ces pensers insolans » Qui contre la raison s'arment de violence; » Le seul calme de l'ame est en la continence.

Ainsi comme la Nef que plusieurs vents diuers Promènent sur les flots de torts et de trauers. Perdant le gouuernal qui conduit son voyage, En fin cède aux efforts du violent orage, Et court bon gré mal gré se fracasser le flanc Contre le dur rocher à\n effroyable banc : » Aussi l'homme emporté par la roide secousse » Du vent de ses désirs qui çà et là le pousse, j» Par cet orage en luy de luy-mesme excité » Fait naufrage à l'écueil de l'orde volupté.

)i II vaut tousioursbien mieux se surmonter soy-mesme, » Que gagner par l'espée vn royal diadème; » Puis que celuy sans plus mérite d'estre Roy, » Qui triomphant dautruy peut triompher de soy.

Contemple Hanibal. Ce foudre de la guerre. Qui pillant et bruslant saccagea nostre terre, Aussi tost que l'amour a ramolli son cœur, Est vaincu par ceux-là dont il estoit vainqueur.

le ne lasse iamais de réduire en mémoire Les Lauriers dont ta main couronne nostre gloire; Et mesme le dernier semble si verdoyant. Que l'œil de mon esprit s'esgaye en le voyant : Mais ie ne puis souffrir qu'il parte de ta teste. Pour voir prendre sa place au Myrthe dcshonneste.

Tu sçais bien que Siphax est ià fait prisonnier Du grand peuple Romain, qu'on ne luy peut nier Sa femme, ses enfans, ses tnresors et sa terre. Confisquez à luy seul par tous les droits de guerre; Et que par conséquent ils ne peuuent frauder Le triomphe pompeux qu'il me faut demander.

Si mon seul iniherest couroit en cette affaire, le te plairoy pourtant me deussé-ie desplaire : » Mais à ceiuy qui vit sous le commandement, » La gloire d'obéir reste tant seulement.

Laisse donc cet amour; liure-nous Sophonisse,

Tragédie. 147

Cette accorte femelle, ô mon cher Massinisse, Qui tend plus à ses yeux de trompeurs hameçons, Que l'Auril n'a de fleurs et l'Esté de moissons. Quand elle tient les cœurs vse de leur seruage, Pour appuyer Testât de la haute Cartage.

Siphax estoit n'aguere allie' des Romains; Mais aussi tost qu'il tombe en ses perfides mains, Le change et la reuolte en son ame elle inspire, 11 tient d'elle ses loix, sa gloire et son Empire; Bref d'vn seul clin de l'œil dont son cœur est donte', Esclaue malheureux, dépend sa volonté.

Toy qui portes vne ame aussi forte que haute, Garde bien de commettre vne pareille faute : Pour cet amour lascif ne sois iamais contraint D'offencer un Sénat que tout le monde craint : Montre telle aduenture estre plustost venue Pour rendre en le seruant ta vertu plus connue : » Tel parfois est tombé, lequel se retenant » Tient plus ferme debout qu'il ne fist parau'ant. En tin, plustost l'esclat d'vne horrible tempeste Attaigne Sophonisbe, et luy brise la teste. Qu'elle estrange de nous vn si preux Caualier, Vn si vaillant soldat, \n si braue Guerrier, Vn chef si renommé qui ià par tant de peines S'est mis au premier rang de nos grands Capitaines.

MASSINISSE

Empereur redoutable, en te donnant ma foy le ne me reseruav nulle chose de moy.

Sinon le seul deslr de te rendre seruice : Et bien, si tu le veux Sophonisbe périsse ; Mais de grâce permets que ie puisse acquiter Le solemnel serment qu'elle m'a fait prester.

SCI PION.

Qu'auez-vous donc promis?

MASSINISSE

De luy oster la vie.

SCIPION

Ce fait nous causeroit trop de haine et d'enùie.

MASSINISSE

Afin d'y preuenir il le faudra celer.

SCIPION

» Vn acte est tost connu qui de soy peut parler.

MASSINISSE

Nous diron que sa mort procéda d'elle mesme.

La CARTAGINOISE.

SCIPION

» Vouloir tromper vn peuple est vn danger extrême.

MASSINISSE

» Par cent belles couleurs vn Prince le déçoit.

SCIPION

» Mais il se vange bien quand il s'en apperçoit;

» Et puis tout homme entier iamais ne veut mal faire,

» Et iust-il asseuré que chacun doit se taire.

» Car celuy pèche assez qui pèche deuant Dieu

» Dont l'œil tousiours ouuert nousobserue en tout lieu.

)> Ne violon donc point la lustice publique.

MASSINISSE

» C'est bien fait d'amender vne ordonnance inique.

SCIPION

Cela dépend du Peuple et du sacré Sénat.

MASSINISSE

Mais plustost de celuy qui gouuerne l'Estat.

SCIPION

Nous n'auons qu'vne voix au conseil populaire.

MASSINISSE

Ce que veut l'Empereur le peut-il pas bien faire?

SCIPION

Non, car il vit dessous, et non pas sur les îoix. Ce qu'auoient vsurpé nos tyrans premiers Rois.

MASSINISSE

Il peut en maint subiet arriuer mainte chose Où son authorité librement s'interpose.

SCIPION

» Non iamais quand il faut faire force à la loy.

» Tout est bon de sa part quand on connoist sa foy.

SCIPION

" Le peuple est bien estrange, ô gentil Massinisse, y II reconnoist si mal ceux qui iuy font seruice, » Que lors qu'vn Empereur Ta beaucoup obligé, » En fin pour tout loyer il se void outragé. C'est tout vn, neantmoins que Sophonisbe meure : Nous perdon l'ennemie et 1 ami nous demeure.

CHŒVR.

ELUV qui sent nuict et iour » Les piqueures de l'amour » Est mélancolique et palle; » Il ne gouste aucun repios

» lusques à tant qu'Atropos » Au sepulchre le deuale.

» En cet importun dcsir » Il ne connoist nul plaisir; )> Son ame est toute altérée; » Son sein totisiours pantelant; » Sans tin son cœur est bouillant » D'vne ardeur de'mesurée.

» O combien est malheureux » Qui de traits si rigoureux » Reçoit les dures attaintes, » Et loge dedans son cœur 1) Ce qui l'ouure à la langueur » Et le ferme à toutes plaintes.

» Si l'amour trouble l'esprit » Où sa passion s'aigrit ; » Si la raison mesme il oste, » O l'homme trois fois perdu, » Qui pour serf estre rendu, » ^'eut chez soy loger tel hoste.

» Dans le sein il plante aussi » La pensée et le souci, » Que d'espérance il arrose:

» Il fait le corps enuieillir, » Et donne à l'ame à cueillir » L'espine au lieu de la rose.

» Ce larron audacieux M Qui rauit le feu des Cieux, » N'en reçeut pareille peine » A celle que Cupidon » Fait sentir par son brandon » A la pauuré race humaine.

» Vn Aigle se va paissant » De son foye renaissant » Pour sa faim démesurée :

» L'Amoureux par cent Vautours » Plus misérable en ses iours » La poitrine a deschirée.

1^0 La cartaginoise.

Page 1