‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 38 sur 78 · MASSINISSE. HIEMPSAL. SOPHONISBE. NOURRICE. MESSAGER · texte numérisé non relu

MASSINISSE. HIEMPSAL. SOPHONISBE. NOURRICE. MESSAGER

MASSINISSE

ANT plusvnhienestcher et moins il est durable.

Mon heur propre à ce-coup me fait tres-miserable ;

II m'a donne la fieur, on m'en este le fruit;

II m'a fait naistre vn iour dont ie n'ay que la nuit :

Deuxyeux Soleils ardens de claire et viue flame Ont amassé leurs rais au centre de mon ame Pour l'eschauffer d'amour, mais vn fascheux Hiuer De leur douce chaleur me vient bien tost priuer. Las ! ie perds ma richesse à peine encor trouuée, Et n'ay pas d'vn plaisir la douceur esprouuée, Que mille desplaisirs trop sensibles au cœur, Me comblent l'œil de pleurs et l'ame de langueur. » O qu'il vaudroit bien mieux n'auoir nul goust de l'aise, » Puis qu'après la douleur en dénient si mauuaise!

Ame plus que stupide aux doux traits de pitié, Deuois-tu point donner à ma seule amitié Ce que mesme on pourroit nier à mon mérite? Xenocrate d'Amour, infidèle hipocrite.

Voudras-tu donc iamais qu'vn Prince généreux Soit pour l'amour de toy de la mort amoureux? O Guerriers, désormais nul de vous ne s'aproche De ce marbre animé, de cette ame de roche, Qui se mesconlentant de mon contentement Pour loyer de seruice ordonne vn chastiment.

Auras-tu bien le cœur, malheureux Massinisse, De liurer en ses mains ta pauure Sophonisse? Fay-la plustost mourir, meurs plustost mille fois Que de rendre ton nom si contemptible aux Rois. Quoy qu'il feigne bien d'estre en amour impassible, La voir sans en brusler ne luy scroit possible; Et fust-il tout de glace il s'en Iroit dissous Au regard de ses }'eux agréables et doux; Et fust-il tout de fer il auroit le courage Amoli des attraits qu'elle porte au visage.

Grand Romain, ie t'accuse et de cœur et de voix, Mais sans raison possible : il me faut prendre aux loix.

Tragédie. 151

Loix qui me rauissez mon plus cher héritage, Lon vous publia bien pour me faire dommage : Vostre autheur quel qu'il soit montra bien clairement Qu'il eut peu de lustice ou peu de iugement> Quel droit peut vsurper ce qu'vn autre possède? Faut-il qu'à son vouloir la raison mesme cède? Et que par le décret de ne sçay quel Edit L'vsufruit de mon bien me soit ore interdit?

O cruauté du sort ! l'Astre clair de nostre âge Dés son bel Orient va se couurir d'ombrage, Et ce chef glorieux de Myrthe enuironné Descend dans le cercueil de Cipres couronne'. L'xVstre qui de nous Rois domine la naissance Deuoit verser sus moy beaucoup plus de puissance. Ou du tout me nier le bon-heur de la voir. Puis que de la garder il m'oste le pouuoir.

Certes, le vain renom d'vne illustre vaillance, Enfla trop mes souhaits de cette outrecuidance Qui ne met aucun borne à son afl'ection, Pour m'abatre le cœur sous cette affliction. Mais baste; le destin et mon propre courage Dedans cet Océan me causans le naufrage, le seroy bien vrayment transporté de fureur. Si ie me repentoy d'vne si belle erreur. Eussé-ie peu choisir de plus douce aduersaire? Eussé-ie peu brûler d'vne flame plus claire? Eussé-ie peu trouuer des yeux si pleins d'appas? Des tourmens si bénins et de si doux trespas?

Assailli, vaincu, pris de Beauté si parfaite, Mon plus braue Laurier ce sera ma desfaite. Et mes fers mon triomphe; vn seul trait de ses yeux Fait honneur à ma prise et m'en rend glorieux.

Si donc il te faut perdre, ô ma plus cliere flame, Auec toy i'esteindray le flambeau de mon ame; Mes yeux auec les tiens quitteront la clarté', Pour ne s'ouurir iamais au iour d'autre Beauté. Vn exil éternel me seroit ton absence; Et puis te suruiuant i'aurois part à l'ofFence; Mais si ie meurs pour toy, quel esprit bien-heureux Ira de pair à moy sur les prés amoureux? Là tu m'entretiendras de mignardes paroles; Là nos pas guideront les ioyeuses caroles Des fortunez Amans, qui dancent tour à tour, Puis sous les Myrthes vers discourent de l'amour; Là nous viurons sans mal, et qui plus est sans crainte,

1^2 La c a r t a g I n 0 1 s k .

Sans souci des Romains; nosire ame non contrainte Nuict et iour, sans cesser en ce lieu gracieux Goustera de l'amour les fruits délicieux.

O chers, mais vains souhaits, il faut que ie vous laisse, Pour lamenter la mort de ma douce Maistresse : Sophonisbe, tu pars, ie sort en est ietté; Et moy, ie reste seul priué de ta beauté. Belle âme de mon cœur que ne te peux-ie suiure? Ou bien que ne le veux-ie estant si las de viure? Tel est le sort cruel qui me donne la loy, Que ie ne puis mourir ni viure auecques toy. Meurs donques pour reuiure à iamais immortelle: le viurai pour mourir en douleur éternelle : Le premier feu d'amour dont tu m'as allumé Brusle tousiours en moy sans estre consommé. Tes yeux m'ont de l'esprit banni toute inconstance : Ni l'espace du temps, ni la longue distance, Ni l'accident mortel, ni toute autre rigueur N'effacera ton nom graué dedans mon cœur.

Aussi sçay-ie par'trop, ô clarté sainte et belle, Combien tu meritois vue vie immortelle : Mais le Ciel te retire, et semble désirer Q.u'auecques le Soleil tu l'ailles esclairer : Cependant il m'en reste vn regret dedans l'ame, Vn nuage dans l'œil, dans le cœur vne flame, Vne langueur stupide en tous les sentimens : le suis mort au plaisir et viuant aux tourmens.

Quel dessein av-ie pris? moy qui dois la defténdre? Moy qui dois la sauner, sur sa vie entreprendre? Luy donner le trespas? dure Nécessité, Est-ce, helas! ou sa faute ou bien ma lascheté, Que celle qui mes iours de troubles a fait calmes, Qui m'a donné vaincue vn milion de Palmes Reçoiue de ma main le funèbre Cipres?

Quand elle partira ie veux aller après. De ma vie à sa mort est deu le sacrifice; En sa fin doit cesser le cours de mon seruice; Car c'est pour vne mort souffrir mille trespas. Que de la voir mourir et de ne mourir pas.

Mais, puis que mon destin, puis que son aduenturc Surmonte mon désir et ce mal me coniure, Qu'il me la faille aimer sans iamais plus la voir, Faisant sa volonté faison nostre deuoir. O Ciel! que pour reuanche à mon iniuste peine Vienne à ces fiers Romains, vienne à leur Capitaine

Tragédie. 1^5

Tout mal et toute hoate, et la postérité

Die en le racontant qu'ils l'auoient mérité.

Pour moy, que ie sois homme à iamais exécrable;

Que i'erre par le monde esgaré, misérable,

Sans amis, sans moyens iusqu'au poinct de la mort;

Le Ciel n'a point pour moy d'assez rigoureux sort.

HIEMPSAL

» Le desespoir du cœur sous vn morne silence » Couue sa chaude rage et croist en violence, le veux l'en retirer.

MASSI.NISSE.

Qui m'a donc accosté ?

HIEMPSAL

Pardonnez ie vous prie à ma témérité.

le ne puis plus vous voir en ces tristes altères.

MASSINISSE

Las! mes douleurs encor n'égalent mes misères.

HIEMPSAL

Quel mal ie vous suppli' doit ainsi tourmenter Vn Roy qui n'a suiet que de se contenter? » Le regret est vn feu qui consomme nostre ame, » Vn trait qui la pénètre et iusqu'au vil' l'entame,

MASSINISSE

Tu me vois sans ressource accablé de douleur.

HIEMPSAL

» Le courage est plus grand que tout humain malheur.

MASSINISSE

le suis ores contraint pour sauner ma promesse D'enuoyer le boucon à ma chère Maistresse, D'occir ma propre vie, or' c'est donques à tov Que tousiours i'ay connu plain d'amour et d^e foy D'obliger maintenant le panure Massinisse , Qui te veut confier ce malheureux seruice.

HIEMPSAL

Sire, ie suis à vous; commandez seulement. L'effet suiura de près vostre commandement.

CHŒVR.

» Ne croye point qtii sera sage » L'espoir pipeur et mensonger, M Quand il promet de desgager, » C'est alors que plus il engage.

» Celuy qui ne craint le dommage » Peut bien son esprit soulager;

\^4 Lacartaginoise.

)) Mais qui redoute le danger, » S'afflige tousiours d'auantage.

» L'homme iuge discreltement, » Q.ui tout espère humainement, » Ne se paissant d'attente aucune :

)) Mais tousiours ferme et résolu, » Sans murmure a tousiours voulu, M La chance que liure fortune.

SOPHONISUE.

Mon ame est balancée entre espérance et crainte: De plaisir et d'ennuy sans cesse elle est attainte, L'vn veut hors de mon cœur le soupçon retirer, Et l'autre le conuie à se désespérer.

Adieu, chère Nourrice, il me naist vn présage, Que bien tost sur mon chef creuera tout l'orage. Tu sçais que Massinisse affermoit au partir Que rien de mon amour ne l'eust sçeu diuertir, Et qu'il s'en reuiendroit me tenir compagnie, Si tost qu'il auroit veu l'Empereur d'Ausonic : Mais son delay trop long me fait quasi penser Que chacun l'importune ahn de me laisser, Et que rompant la foy si saintement promise. Il permet aux Romains de ioùir de sa prise.

NOURRICE

A ce fascheux soupçon ne donnez point de foy. Que peut ie vous suppli' denier à ce Roy Le grand Duc des Romains? Non, il fait trop de conte De ses rares vertus pour luy faire vne honte. Voyez-vous Hiempsal, adresson-nous à luy; Il vous pourra de l'ame effacer cet ennuy : Car il vient de la part de vostre espoux ridelle Afin de r'aporter quelque bonne nouuelle;

HIEMPSAL

O malheureuse amante! ô malheureux amant! Vous causez l'vn à l'autre vn extrême tourmerit. Et crain bien que la torche aux nopces allumée Vous guide l'vn par l'autre en la tombe plommée.

A regret i'ay receu l'exprès commandement Du Roy vostre mari de venir prontement Vous trouuer en ce lieu, ie croy qu'il rendra l'ame Puis qu'il se void contraint de vous perdre, Madame; Ou qu'il viura tousiours en éternel esmoy D'auoir faussé sa foy pour vous garder la foy. » Mais ayant bien pensé que l'ame généreuse » Sur le poinct de la mort dénient plus courageuse;

Tragédie. i^^

Il m'a baillé pour vous, soupirant et pleurant, Le boucon que voici. Soignez du demeurant : Le champ vous est ouuert, où d'vn braue courage Vous allez surmonter l'arrogance et la rage Des superbes Romains qui ne respectent rien : Tirez d'vn mal forcé le volontaire bien De mourir constamment; songez où vous receustes Naissance et nourriture, et quel père vous eustes, Quels frères, quels parens; souuenez-vous des Roys Qui sousmirent leur cœur à receuoir vos loix, Triomphez du triomphe et de la propre gloire Que Rome auoit sur vous, et fraudez sa victoire.

SOPHONISBE

O digne d'vn espoux le présent que voici !

DouToy-ie donc à tort. Nourrice, mon souci?

Mais bien, puis que le Ciel ordonne que ie meure,

Il me fait vn honneur que libre ie demeure.

Sans que des fers honteux me rougissent le front.

Possible vn iour de moy les Numides diront

Qu'vnc fin courageuse, vne mort honorable,

De ma vie innocente est l'acte plus louable :

» La personne qui meurt gardant sa liberté,

» Trouue dedans la mort son immortalité.

Si tost donq', Hiempsal, que lu m'auras veu prendre

Ce poison préparé; va t'en sans plus attendre

Retrouuer Massinisse, et luy dy de par moy

Qu'il m'obligea beaucoup de me garder la foy :

Que ce regret sans plus au sepulclire ie porte

Tant pour luy que pour moy; c'est de n'estre pas morte

Dix ans auparauant : Car ainsi le flambeau

D'vn illicite Hymen n'eust point veu mon tombeau.

NOURRICE

Au secours, elle meurt. Helas! helas! Madame? Madame! elle n'oit plus, son corps est priué d'ame, Il est ià froid par tout, ô iour infortuné! Mais plustost noire nuict! ô poinct déterminé, ^our ioindre l'Occident de ma triste vieillesse A ton midi luisant! O ma chère Maistresse le ne veux ni ne dois plus long temps viure ici Apres toy, toy qui fus mon bien et mon souci : Car bien que seulement mon sein t'eust allaitée, Si t'aimoy-ie plus cher que ma propre portée. Pourray-ie encore voir ce clair Astre du iour Où les feux que la nuict nous rameine à son tour, Quand elle vient couuer nostre ciel sous ses ailes,'

156 La cartaginoise.

Ayant veu s'éclipser le beau Soleil des belles. Qui d"vn seul de ses rais couuroit d'obscurité Le plus clair Orient de toute autre Beauté.

Grand Hambeau, n'as-tu point rebroussé ta carrière Luy voyant engloutir cette poison meurtrière f Hé! n'as-tu point fermé ton œil triste et honteux, Pour ne voir aduenir vn acte si piteux? Non; car la ialousie entiammoit ton courage : Puis ce gain te renient de nostre grand dommage, Que seul au monde entier esciaire ton flambeau, L'Astre clair de la terre estant mis au tombeau.

Pour moy qui ne voy plus sa clarté coustumiere, Adieu, Soleil, adieu : le laisse ta lumière, l'abandonne la vie, et trop saoule de iours \'eux de ma propre main en retrancher le cours, Pour te suiure, ô belle ame, en la demeure paile : Aduienne que nos corps tout ensemble on deuale En leur maison dernière. O si i'ay cet honneur Ma mort plus que ma vie est plaine de bon-heur!

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