‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 39 sur 78 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

L OMBRE DE THERICION

jRAND Roy dont la prudence et valeur nompareille -Meslent dedans les cœurs la crainte et la merueille, Tu vois encore vn coup le preux Thericion, Qui pour ton seul seruice outré de passion, Poussa le fer trenchant dans sa forte poitrine, Kt de sang empourpra l'azur de la marine : Tu le vois, Cleomene, infiniment changé, L'œil caué, le front blesme, et le nés mi-rongé. Or si le souuenir de ce doux nom te touche. Conforme ta créance aux propos de sa bouche, Tristes auant-coureurs de ta prochaine fin. S'il m'est permis d'ouurir les secrets du Destin Pour te les reueler, cher obiet de mon ame; Ton terme vient bien tost, tu vas couper la trame De tes iours malheureux, et blasphémer le sort Qui ne voulut coupler ta desroute à ta mort, Quand ie te proposay ce discours mémorable; .Quitton nous maintenant vn trespas désirable, Vne mort préférable au tourment plus léger, Pour aller viure serfs sous vn ioug estranger, Ains y mourir plustost, priuez d'iîonneurs funèbres, De noms comme de corps destinez aux ténèbres ? Mais où tend nostre cours? fuyon nous le trespas. Ou si nous le cherchonr Cleomene, il n'est pas Tant reculé de nous; plus avant ne t'eslongne; N'eschangeon nostre honneur à si grande vergongne.

!6o Les lacenes.

Si le rang que tu tiens permet qu'en ces dangers Tu brigues le secours des Princes estrangers, lusques à supplier les mignons d'Alexandre ; Marchon tous de ce pas, couron viste nous rendre Au vainqueur Antigone, aduoûon sa valeur, Plustost que d'vn s'eruage accroistre ce malheur. Il est Prince courtois après vue victoire, Bien que tier au combat; et si ie veux bien croire, Que tant de Citoyens par toy seul conseruez, Que tant d'exploits guerriers par ton bras acheuez, Feront que pour la gloire en soy-mesme il à'excite, De rendre vn traitement sortable à ton mérite. » La fortune préside aux effets d'ici bas, j) Maissur tout son pouuoir règne dans les combas, » Où la vertu plus foible est maintesfois contrainte » De céder au malheur et iamais à la crainte.

Que si tu ne veux point te sousmettre à ce Roy, Que le seul heur du sort rend préférable à toy; D'autant que ton courage encor bouillant d'audace. Ne quitte la victoire en luy quittant la place, Et bien retente encor' vn combat hazardeux; Mais pour vn ne te rends inférieur à deux; Antigone a vaincu, mais le mol Ptolomée Trio'mpheroit sans coups dessus ta renommée.

Ta mère est en Egipte, il faut bien l'aller voir. C'est prendre pour prétexte vue ombre de deuoir : Tu luy serois vrayment vn spectacle agréable. Cleomene, est-ce peu d'estre ainsi misérable. Sans faire montre aux tiens de ton fatal malheur? Penses-tu l'amoindrir en croissant leur douleur? Tandis que cette espée armera ta main dextre, Aucun plus grand que toy pourras-tu rcconnoistre." Meurs aux yeux de ta Sparte, et montre à ces Guerriers » Qu'vn Cipres courageux surpasse les Lauriers. Pour môy me voici presl de leur marquer la voye Des goûtes de mon sang; au Ciel ie te conuoye.

Tel fut lors mon discours, mais tu ne me creus pas, C'est fureur de s'occir par crainte du trespas, Dis-tu comme despit, qui me voudra distraire , Du voyage entrepris, il est mon aduersaire. le tiray nonobstant le fer de mon costé Et dans cet estomac sans crainte le plante. Désireux à bon droit que ma chère patrie, Vist aussi bien finir que commencer ma vie. Toy tu creus à l'espoir et l'espoir te deceut :

Tragédie. i6i

le courus à la mort et la mort me receut, Soûl et lassé de viure, ô pauure Cleomene, » Le Destin nous rauit quand il ne nous emmené. Aumoins de ton honneur embrasse vn peu le soin, Meurs courageusement les armes dans le poin, Pousse tes compagnons à rompre ce seruage, « Le ioug est messeant aux hommes de courage. Si tu n'as rien en toy de plus grand que le cœur, Viuant on te vainquit, mourant reste vainqueur. Tu me verras bien tost et cela te console. Au reste ne poursui d'embrasser mon idole : Car ie n'ay plus vn corps comme iadis i'auois. L'ombre seule m'en reste et cette foible voix, Qui dedans l'Elisée où ie fay ma demeure. Présageant ton trespas t'appelle d'heure en heure.

cle:omene, pantf.e.

CLEOMENE.

L'Amitié des mortels par la mort ne meurt point, » Quand d'vne estroite foy leur esprit fut conioint. Ains elle suit leur ombre outre la noire riue, Lors que la froide cendre à son sepulchre arriue : Seule elle vainq l'Oubli quoy qu'il puisse effacer Tout ce qui fut au monde cscrit dans le penser. L'vn de mes confidens qui prouua son courage Par sa mort magnanime en sert de tesmoignage; Etant venu n'aguere apparoistre à mes yeux, Sillez du doux sommeil qui nous descend des Cieux, Le port triste et dolent, les yeux cauez de larmes, Le front tel que la Lune alors que par les charmes Des Thessales sorciers vne horrible palleur De rouge entremesléc enlaidit sa couleur : Ses os perçans la peau, sa carcasse foiblette Blanchissant descnarnée ainsi comme vn squelette : A peine il se portoit sur ses lasches genoux, Et ses pieds incertains vacilloient à tous coups.

Lors mes yeux chatouillez d'vne obscure lumière, Ouurirent en sursaut leur humide paupière; le le connu pourtant; mais le voyant ainsi Tout le sang se gela dedans mon cœur transi, Vne froide sueur vint m'arrouser la face, Et lente s'escoula par mes membres de glace; Si bien que ie tremblay de cet estonnement. Comme fait le heureux en son froid véhément.

102 Les lacenes.

L'efFroy demi-passé de près il se présente;

le le veux embrasser, mais en vain ie le tente :

Car plus pour cet etTet ie me porte en auant,

Son ombre fuit mes mains leur cédant comme vent :

De là mon horreur croist; ie respire à grand'peine,

Tant mespoulmons pressez sont despourueus d'haleine!

le me reuiens en fin; comme l'effroi passoit,

L'ombre d'un gresle accent vn langage auançoit,

Qui me resonne encor au milieu du courage

Et m'anime à briser ce vergongneux seruage,

Où ie suis retenu contre toute raison

Par ce lasche qui fait gloire de ma prison.

O discours et fascheux et plaisant tout ensemble, le suis hardi par toy, par toy-mesme ie tremble, Non ie ne tremble point, tu m'augmentes plus fort Le désir de mourir en m'annonçant la mort, » La mort de primeface espouuante nostre ame; » Mais l'homme généreux et que la gloire enflame, » Alors qu'il en est temps ne craint de l'encourir. » Geluy qui peut bien viure il pourra bien mourir.

PANTEE.

Quels discours, Cleomene? et que voulez-vous faire?

CLEOMENE.

Sortir tout d'vn beau coup du monde et de misère.

PANTEE.

o Sparte misérable! ô desseins superflus!

Mourez donc. Citoyens, et n'espérez rien plus,

Perdez ores la vie auecques l'espérance,

Cleomene estant mort, d'où vostre deliurance?

Quel autre pourra plus conduire vos guerriers?

R'animer au combat vos preux auanturiers?

Vaincre vos ennemis qui plus par destinée.

Que par force de cœur ont gagné la iournée?

Bref rendre encor vn coup vos braves Lauriers verds?

Te perdon nous, grand Prince, ou bien si tu nous perds?

CLEOMENE,

Hà! ie respire encore et si ma gloire est morte.

PANTEE.

» lamais au desespoir la vertu ne s'emporte. le me promets vn iour de voir vos estendars Arborez derechef, commander aux soldars, Et menacer du branle Argos et Sicionne : Mais vsez de ce temps comme le Ciel l'ordonne; Attendant que l'on voye embarquer sur la mer La fiote, que pour vous l'Egipte veut armer.

Tragédie. 165

CLEO.MENE.

L'vnique desespoir est en nostre puissance;

Rien d'ailleurs ne nous reste, ô vaine confiance,

Pouri^juoy m'abusas-tu? Ce Roy voluptueux

Deuoit-il secourir à des gens vertueux?

Ce Roy qui n'oûit onq' le cliquetis des armes,

■Pouuoit-il valeureux se ietter aux alarmes?

Ce Roy qui seulement entre les femmes vaut,

Syauoit-il se mesler aux périls d'vn assaut?

» Fay connu son dessein, la vertu ne peut plaire

» Qu'au Prince vertueux, tout autre y est contraire.

Souuien toy, ie te pri', que l'vn de ses valets

Vint peu de iours en çk me voir dans ce Palais;

D'vn front masque' de feinte il me fist cent caresses,

11 me promist des yeux cent grâces tromperesses,

Et bref me départit mille faneurs de Court;

Mais ià presque dehors, il s'arresta tout court

Pour dire à nos Geôliers : ô garde peu soigneuse,

Tenez plus serrement cette beste hargneuse,

Ce Lion furieux; car s'il vient à sortir

Vous-mesme en sentirez le premier repentir.

0}ant vn tel discours au pas ie me retire,

Tu me suiuois alors, et me vis bien sousrire

» D'vn air plain d'amertume. Es royales maisons

» Voy régner auioud'huy fraudes et trahisons ;

» L'on y mord en riant; d'vn masque de faintise

» Pour tromper l'innocent sa face on y déguise;

» Sous maintes belles fleurs s'y cache le serpent

» Q.ui secrettement poingt et son venin respand.

M Les bancs cachez sous l'eau, les Syrtes sablonneuses

» Ne sont aux mariniers tant et tant périlleuses,

» Qu'à l'homme simple et bon vn Courtisan accort,

» Qui luy promet merueille et luy brasse la mort.

PANTEE.

» O monstres de la Cour, Syrenes charmeresses

)) Cachez-vous donc nos maux sous vos feintes promesses,

)) Comme faisoient iadis les hlles d'Achelois,

» Qui trompoient les Nochers des douceurs de leurs voix?

CLEO.MENE.

» Qui libre en la maison des Ro}s fait son entrée

» Dés l'huis la seruitude à luy s'est rencontrée,

» Et qui veut vendiquer sa chère liberté,

» Y recharge les fers de sa captiuité.

Mais il faut donner ordre, auantureux Pantee,

Que nostre ame guerrière aux malheurs indontée,

164 Les lacenes.

Se face reconnoistre à ces effeininez,

A tous sales plaisirs laschement adonnez.

» Celuy qui plein d'honneur a manié les armes,

» Doit verser en mourant plus de sang que de larmes.

PANTEE.

Quel effort nous sera loisible désormais?

CLEOMENE.

B La fortune aux bons coups ne nous quitte iamais.

PANTEE.

» Que sert à qui ne peut de grands faits entreprendre?

CLEOMENE.

)i Oson tant seulement, le reste il faut attendre.

PANTEE.

» Oser et ne rien faire apporte du malheur.

CLEOMENE.

» Oser et ne rien faire est signe de valeur.

PANTEE.

» L'effet tant seulement le courage démontre.

CLEOMENE.

» La valeur à l'effet tousiours ne se rencontre.

PANTEE.

» Lors ce n'est plus valeur, mais bien témérité.

CLEOMENE.

» S'elle n'a le succez qu'elle auroit mérité,

» Il faut se prendre au sort dont la chance peruerse

» Les plus sages conseils à toute heure renuerse.

PANTEE.

» Vn conseil sans effet est de chacun blasmé.

CLEOMENE.

» Par l'effet le conseil ne doit estre estimé,

» Veu qu'on peut à propos desseigner quelque chose,

M Dont contre tout proiet la fortune dispose :

» C'est au désir de faire et non pas au pouuoir,

» Qu'il faut donc establir les règles du deuoir.

PANTEE.

Mais vous n'ignorez point que nostre renommée Par la publique voix est louée ou blasmée; Et si l'on ne sçauroit forcer les iugemens, Dont l'arrest se conforme à nos euenemens.

CLEOMENE.

Au leuer du Soleil, sur sa course première S'esmeuuent des broiiillats qui couurent la lumière, Mais sans qu'aucunement ils puissent l'offusquer : On void de mesme aussi le rire et le moquer Des hommes mesdisans, empescher que la gloire

Tragédie. i6s

Q.ui naist tout freschement ne se rende notoire, Mais lors tant plus l'honneur commence à s'esclarcir, Que la maudite enuie a tasché l'obscurcir. A cette fois Panthée il nous faut faire en sorte, Q.ue par le fer tranchant ie m'ouure cette porte.

Moy qui donnay la fuite à ce fameux Arat, Qui fus l'espouuéntail du peuple trop ingrat De Corinthe et d'Argos, que les villes estranges Tenoient si redoutable au bruit de mes louanges, Moy di-ie qui d'vn cœur plus grand que ma Cité Surmontay les malheurs de son aduersité; Bref qui ne voulus onc ni céder ni me rendre, Sçaurois-ie de la mort par la mort me detî'endre ? A nous qui par le fer triomphasmes de tous, Demeure donc l'honneur de triompher de nous : Ce populaire vil acquerroit trop de gloire De remporter sur nous tant soit peu de victoire.

PANTEE.

S'il en faut venir là me voici prest, grand Roy,

D'employer cette main à l'acquit de ma foy :

Ma valeur es combats mille fois esprouueé,

Au plus grand des dangers soit plus grande trouuée.

Si i'ay commandement d'affronter l'ennemi,

Seul contre vn milion ie me ru'ray parmi;

Par tout me portera mon généreux courage :

Si quelq'vn ose encor attendre mon visage,

le luy feray sentir quelle force ont ces bras,

Quand il faut renuerser tes ennemis à bas.

CLEOMENE.

I'ay prou d'expérience, ô courageux Panthee,

De ton ame tiaele et valeur indontée;

Ma Sparte les connoist : elle n'eust onc Guerrier,

Qui mieux ait mérité cet immortel Laurier

Acquis par le courage es périlleux alarmes,

Que toy l'vnique honneur des vertus et des armes.

Aduerti tous nos gens atin que d'vn accord

Ils soient prests à donner ou receuoir la mort.

PANTEE.

Ne mouron point au moins sans vanger nos outrages.

CLEOMENE.

C'est pourquoy ie désire vnir tous vos courages.

PANTEE.

Lors ces Mignons de Cour ne s'en moqueront pas.

CLEOMENE.

Chacun à leurs despens signale son trespas;

i66 Lks lacenes.

Qu'ils seruent de victime au dernier sacririce, Qui doit rendre Pluton à nos Mânes propice.

PANTEE.

Mais ie ne voy moyen de nous sortir d'ici.

CLEOMENE.

l'espere y bien pouruoir, laissez-m'en le souci.

Page 1