‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 4 sur 78 · SUR MONTCHRESTIEN. XV · texte numérisé non relu

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édition, d'ailleurs transformée, de Sophonhhe, composée et représentée dès 1^96. Elle est précédée d'une préface : « Voici Sophonisbe qui revient sur le théâtre, vêtue d'un habit neuf et mieux séant à sa grandeur... » Sous cet habit neuf, cette première tragédie de Montchrestien demeure la plus faible de ses tragédies. C'est peut-être la faute du sujet; quoique dix tragiques se soient obstinés à le mettre au théâtre, Saint-Gelais, Mermet, Montchrestien, Montreux, Mairet, Corneille, Lagrange-Chancel, Voltaire, et autant d'étrangers. Anglais, Italiens, ce sujet ne nous paraît pas vraiment dramatique. Sophonisbe, qui trahit son époux vaincu, Syphax, pour épouser, dans les vingt-quatre heures, Massinissa vainqueur, et le même jour s'empoisonne pour n'être pas livrée aux Romains : c'est là un personnage étrange plutôt que pathétique; elle fut peutêtre fort malheureuse, mais ses malheurs ne nous touchent pas. Montchrestien a semé quelques beaux vers dans Sophonisbe, mais il n'a rien atténué de l'incohérence qui est au fond du sujet. Il ad'ailleuis suivi fidèlement le plan de la célèbre Sophonisbe italienne du Trissin.

Les Laccncs, ou la Constance, sont une œuvre bien supérieure : le sujet, tiré de Plutarque, n'offrait guère qu'une situation, au lieu d'un drame; mais Montchrestien fait bon marché du mouvement, pourvu qu'il accuse la force. Le roi de Sparte, Cléomène, est prisonnier de Ptolémée, roi d'Egypte; résolu à s'échapper ou à périr, il confie son dessein à son ami Pahthée. Pour mieux tromper ses gardiens, il laisse croire à sa mère et à sa femme que le roi d'Egypte va le remettre en liberté. Tandis que ces femmes s'abandonnent à leur joie, le Roi s'échappe par la ville en appelant le peuple à la révolte ; mais

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sa voix ne trouve pas d'écho chez ce peuple endormi par un long esclavage ; près d'être saisis vifs par les satellites du tyran, Cléomène et ses compagnons se percent de coups, après avoir chèrement vendu leur vie. On vient annoncer aux deux reines la mort du jeune héros: elles demandent à grands cris de partager son sort ; Ptolémée les satisfera ; il les fait conduire au supplice avec leurs enfants ; et bientôt un messager vient annoncer que toute la famille de Cléomène est tombée sous la hache du bourreau. Est-ce là un drame ?ou n'est-ce pas plutôt comme une sombre fresque enveloppant dans un seul cadre les tableaux successifs d'un même événement tragique i! Ajoutons que les beaux vers abondent dans les Lacènes; la prière de Panthée, le chœur de l'Immortalité sont au nombre des meilleures pages que notre auteur ait écrites. Certainement l'étude d'une versification si vigoureuse n'a pas été tout à fait inutile à Corneille. Il s'en fût passé au défaut, mais il en a profité.

David, ou rAdiiltcre, est bien au-dessous des Lacènes. Mais d'ailleurs comment sauver l'odieux d'un pareil sujet, si peu propre au théâtre, où le spectateur, instinctivement, veut la punition du coupable et ne se contente pas de ses remords.? Quand David, après la lâche trahison qui coûte la vie au brave Urie, satisfait sa passion pour Bethsabée en l'épousant, celle-ci, partagée entre le regret de son époux et l'amour du royal amant, fait horreur. Cette situation fût-elle vraie, ce qui est possible, elle n'est pas dramatique. Quand David, à la voix de Nathan, se repent et récite une paraphrase du psaume Miserere, on trouve que la conscience lui revient un peu tard ; et quand Nathan conclut la pièce en lui annonçant qu'il est absous, on trouve que le pardon vient trop tôt.

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La Bible inspire mieux Montchrestien dans son Aman qui supporte encore la lecture, même quand on sait par cœur Esthcr. Il ne s'agit pas de comparer les deux poètes : Racine est un écrivain en vers sans égal. Mais la physionomie d'Aman est intéressante chez Montchrestien, plus vivante et plus animée peut-être que chez Racine. Toute la pièce a une couleur biblique assez vraie : Montchrestien s'était nourri du Livre sacré ; il en avait bien saisi la poésie rude et un peu farouche. Le style enchanteur de Racine jette un voile parfois trop brillant sur ces mœurs violentes et sanguinaires de l'Orient. La haine d'Aman contre Mardochée s'exprime chez Montchrestien avec une énergie où Racine n'atteint pas toujours. Avait-il lu Montchrestien, quoiqu'il ne le nomme pas dans la préface û'Esther? Les rapprochements qu'on a pu faire entre les deux pièces s'expliquent suffisamment par le modèle commun que les deux poètes ont eu sous les yeux, la Bible. Mais il est possible que Racine ait puisé dans Montchrestien l'heureuse idée qu'il eut de mêler des chœurs à Esthcr. Le chœur du premier acte, dans l'un et l'autre ouvrage, exprime et développe la même idée : que le bonheur des méchants n'a qu'une courte durée. L'éclatante supériorité de Racine, même dans cette partie lyrique où Montchrestien est le mieux inspiré, n'a pas besoin d'être déclarée. ^L^is ajoutons qu'Esther, qui dans Racine est une figure exquise, n'a ni vie, ni charme, ni vérité chez Montchrestien.

Tel est ce théâtre, oublié dans l'obscurité où demeura longtemps l'histoire des origines de notre tragédie classique. Mais Montchrestien mérite mieux que l'oubli. Sans être un vrai poète tragique^^ il est un poète; et sans être vraiment dramatique, iT

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est du moins assez théâtral. Le trait commun qui distingue ses tragédies, c'est l'effort vers la grandeur stoïque, et le culte de l'héroïsme. Sophonisbe, Cléomène, Hector, Marie Stuart, sont des personnages qui^ en face de la mort, acceptent leur infortune sans qu'elle leur arrache une plainte. Il se peut que cette attitude hautaine soit peu conforme à la vérité ordinaire et moyenne de l'humanité, et que les tragiques grecs aient mieux connu le cœur des héros en leur pi'êtant quelque faiblesse. Mais Montchrestien avait ainsi conçu le genre de la tragédie, un peu d'après le stoïcien Sénèque, un peu d'après son propre cœur.

En tête des tragédies de Montchrestien, selon l'usage du temps, on lit les témoignages en vers de l'admiration des contemporains. Rien de plus plat que ces louanges, dont l'ardeur est suspecte et l'enthousiasme convenu. Ici cependant je remarque une pièce moins banale que ne sont d'ordinaire les morceaux de ce genre. Elle est signée d'un nom obscur ou plutôt inconnu , Bosquet. L'auteur, un Normand comme notre poète, félicite Montchrestien d'avoir dédaigné ces « vers d'amour » trop en faveur de son temps,

Qui coulent leur poison dedans les tendres cœurs, Et font que la jeunesse, à les lire ordinaire, Apprend le mal devant qu'elle le puisse faire.

Il le loue d'avoir préféré à ces vers lascifs la mâle tragédie pour laquelle il avoue sa préférence.

Mais, à la vérité, j'aime la tragédie.

Surtout il admire cette haute et pure morale dont ce théâtre est rempli; et il croit, avec Montchrestien

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lui-même, à l'heureuse influence que peut exercer sur les mœurs une telle poésie :

Il a voulu montrer sur la tragique scène Et chanter l'incertain de la grandeur humaine ; Montrer qu'il n'y a point en ce monde d'appui ; Enseigner le bonheur par le malheur d'autrui ; Représenter des grands les peines et les fautes, Et le malheur fatal des puissances plus hautes; Faire voir aux effets que le pouvoir humain N'empêche pas les coups de la divine main.

Les vers sont faibles; mais la pensée fondamentale du théâtre de Montchrestien est assez bien rendue. Il attribuait au drame ainsi compris une grande utilité morale. Dans l'Épître au prince de Condé qui se lit en tête de son œuvre, il dit en parlant de ses impassibles héros : « Leur vie et leur mort est comme une école ouverte à tous venants où l'on apprend à mépriser les choses grandes de ce monde, seule et divine grandeur de l'esprit humain. » Cet effort continu vers le sublime est assurément remarquable ; mais il est vrai que d'une telle tension résulte une certaine fatigue; et Montchrestien n'était pas homme à éviter un écueil où Corneille lui-même a fini par se briser. Ce n'est pas au hasard que nous avons rapproché ces deux noms. Montchrestien est une première ébauche de Corneille; la nature en le faisant s'est essayée à faire un grand homme ; le moule est à peu près le même; seulement la médaille est fruste. Enfin il manque le génie.

En somme, la tragédie de Montchrestien continue celle de Robert Garnier; elle ne marque pas un progrès sur ce qui l'avait précédée.

Tous deux imitent Sénèque ; et l'on peut dire de Montchrestien ce que Scévole de Sainte-Marthe disait de Garnier : Senec£ ille potius qucim Grdconun ^mulator.

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(( C'est un émule de Sénèque, plutôt que des Grecs. »

Ils ont les défauts de leur modèle : ils sont tous deux surchargés d'emphase, de pointes, d'antithèses, d'allusions pénibles, de lourdes sentences.

Il en ont aussi les qualités : la force, chez eux, n'est pas toujours emphatique; ils ont le trait, la saillie souvent vive; ils frappent plus fort que juste, mais enfin ils touchent quelquefois; ils ne sont ni plats, ni vulgaires, ni (grossiers, ni ridicules, ou du moins ils le sont infiniment moins que leurs contemporains.

Cependant la distance est immense entre eux et leurs illustres successeurs : les Corneille, les Racine. D'abord ceux-ci sont fort au-dessus par le style. Mais là n'est point leur mérite suprême.

Leur grande supériorité est dans la conception même du plan tragique, dans l'art de créer les caractères, de développer les passions, de les mettre aux prises, de tirer de cette lutte des incidents raisonnables et émouvants. Ce sont des choses qu'ignorent tncore Garnier, Montchrestien. Il y a du mouvement dans leur style. Il n'y en a pas dans leur drame.

Une tragédie de Garnier, une tragédie de Montchrestien, c'est une succession de scènes, très peu liées entre elles, où, l'une après l'autre, des passions différentes viennent se raconter elles-mêmes éloquemment, plutôt que la mise en feu et en lutte de ces passions entre elles ; c'est l'étalage d'une situation pathétique, regardée de divers peints de vue. Quand la situation a été suffisamment exposée et contemplée, on dénoue la pièce par une narration, qui raconte la catastrophe; on dédaigne de la mettre sous les yeux des spectateurs.

Le Mystère, ce drame du moyen âge, avait été tout spectacle et tout action ; la tragédie classique sera

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