‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 46 sur 78 · DAMOISELLE · texte numérisé non relu

DAMOISELLE

Agis s'est eslancé d'vne haute fenestre

La teste la première; enuoyez-le quérir;

le croy que s'il n'est mort il va bien tost mourir.

CHŒUR

Au secours, au secours, Compagnes, ie vous prie; Retenon s'il n'est mort son ardente furie.

CRATESICLEA.

Courez viste, courez, et l'apportez ici

En quelque estât qu'il soit; car ie le veux ainsi.

Tragédie. 191

» Le inallieur des humains est de telle nature, » Qu'il ne garde ianiais ni nombre ni mesure : » Cette Hidre ne se peut réduire à vn seul chef; » Car si l'on tranche l'vn sept naissent derechef.

O vrayment digne tîls d'vn père braue et digne, Qui nous montres si ieune vne constance insigne, Ton courage aussi grand que petit est ton corps, N'a point craint de mourir par ses propres efforts? Quasi dés le berceau ton ame généreuse Au milieu du trespas dénient plus courageuse? » L'.Aigle de r.\igle naist; d'vn père valeureux » Ne sort point vn enfant imbécile et peureux. Mais las! plus ta ieunesse est extrême en courage, Plus de mes desespoirs ie sens croistre la rage : Si le bien de t'auoir n'estoit point si plaisant. Le regret de te perdre en seroit moins cuisant : Mais premier que ie sois de la tombe couuerte, Le Ciel me fait connoistre et ton cœur et ma perte, Atin que tant de maux l'vn sur l'autre arriuez Rendent mes sentimens de leurs effets priuez, Niobe deuenuë à la mort de ma race :

Si ie ne suis Rocher, au moins que ie sois glace Pour faire découler au feu de mes douleurs Mon ame languissante en vn ruisseau de pleurs. Mais te voici, mon rils, es-tu encor en vie? Et pourquoy prenois-tu cette cruelle enuie De ioindre vn soir funèbre à ton nouueau matin? Est-ce donques l'arrest de mon cruel destin Que ce iourd'huy ma race innocentement meure, Et que moins courageuse au monde ie demeure ? Vi, le te pri', mon hls; car ce n'est pas à toy De partir ainsi tost, mais bien plustost à moy.

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