AGIS
le ne veux plus. Madame, arrester d'auantage.
Mon père me conuie à faire ce voyage,
Où souuent le plus ieune est le plus auancé :
Permettez d'acheuer comme i'ay commencé.
Aussi bien est-ce en vain que l'on m'en veut distraire :
le veux ici montrer ce que i'eusse peu faire,
Et qu'vn père en la mort de la mort triomphant,
Deuoit pour successeur auoir vn tel enfant.
192 Les lacenes.
CHŒVR.
DEPUIS que le malheur nous assaut vne fois » On a beau se débattre, il attache sa prise; n Qui pourroit du destin forcer les dures loix » Veu que sa chaine aux Dieux desrobe la franchise?
)) Immuables décrets du (>iel tousiours mouuant, )) Qui du bien et du mal ne prenez connoissance; » Par vous seuls l'innocent qui le bien va suiuant, » Jouissant de la vie a moins d'esiouissance.
» Vous deuriez le bon-heur dessus les bons verser, » Le malheur sur ceux-là qui s'adonnent au vice; » Mais l'on void au rebours plus mal recompenser » Ceux qui à la vertu obligent leur seruice.
» Que peut penser le iuste estant si mal mené ? » Croit-il pas que le Ciel les gens de bien pourchasse? » Que vertu n'est qu'vn bien en songe imaginé, )) Vn nom plein de iactance, et de peu d'etricace?
» On dit que lupiter au Ciel a deux tonneaux » Dont l'un est plein de biens, l'autre de maux abonde, » Les maux dessus les bons il espand à monceaux, » Les biens sur les meschans qui fleurissent au monde.
)) Mais cessez, vertueux, cessez de murmurer; » Pour faire vnmeschant bon tous ces biens il luy donne; » Et tous ces maux aux bons il veut faire endurer, » Pour mettre sur leur chef la céleste couronne.
» C'est le sacré loyer que baille la vertu » A ceux qui son enseigne ont au monde suiuie, » Et qui pendant leur guerre ont si bien combatu, » Qu'ils triomphent au Ciel du vice et de l'enuie.
)) Nul auant le combat ne courcmne son front, )) Et le Laurier consiste en la seule victoire : » La victoire prouient d'vn cœur constant et pront, » Qui tousiours perseuere à poursuiure la gloire.
» Soupirez quelques iours pour tousiours respirer : » Qui veut monter au Ciel la souffrance est l'eschelle : » Celuy qui ne sçauroit vn tourment endurer, )) Meriteroit-il bien une ioye éternelle?
» Le repos sera long et vos trauaux sont courts : » Vous mourrez vn moment pour viure mille années; » Pour passer vne nuict vous aurez mille iours, )) Dont les courses iamais ne se verront bornées.
» Que si les maux presens vous sont trop ennuyeux, » Et les biens à venir pour vous n'ont point des aisles ;
Tragédie. I9î
» Aux ténèbres du monde il faut fermer les yeux » Arin de les ouurir aux clartez éternelles.
» Desirez le seul bien qui demeure certain, » Et duquel à iainais dure la ioûissance; » Mais mesprisez celuy qui s'enuole soudain, » Et dépend plus du sort que de vostre puissance.