‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 48 sur 78 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

PTOLOMEE , STRATONICE, CHŒVR, MESSAGER.

PTOLOMEE.

lEuois-iE retourner de Canibe la belle, Pour m'auancer le coup d'vne triste nouuelle? C'est estre bien conduit d'vn extresme malheur Que devenir ainsi s'embatre en la douleur. Cleomene est sorti ; mes deux chers Ptolomees, Créatures du Ciel si dignes d'estre aimées, Ces deux grands ornemens de ma superbe Cour, Sont par cette sortie issus de nostre iour. Las ! sur eux seulement n'est tombe' cet orage, Ces Tigres furieux, ces Lions plains de rage, Meslans à la fureur l'effroy de leurs hauts cris. Ont maints autres Guerriers à l'impourueu surpris, Et toute ma Cité de leurs tombeaux couuerte, Confond parmi leur sang les larmes de sa perte. Voyant tous mes Soleils couchez en l'Occident, le demeure esperdu d'vn si triste accident ; le suis outrepercé d'une pointe de rage. Ne pouuant satisfaire au dueil de mon courage, ÎS'i mesme à ces amis la raison demandans. Par des traits de vengeance au forfait respondans, D'autant que Cleomene en se tuant soy-mesme, A desrobé sa vie à ma cholere extresme. Et que ses compagnons ont moins craint de mourir, Que ma rigueur seuere au suplice encourir.

Mais ne pouuant vanger sur les vifs mon otTance, l'en prendray sur les morts vne morte vengeance : S'ils ont eu de la gloire à mourir brauement, Ils auront le gibet pour honteux monument. Qu'on me les pende tous, et que leur chair pourrie Distilante au Soleil engraisse la voirie. *>

194 ^^^ LACENES.

Fay mon commandement, Preuost, depesche toy.

Mais non, attend un peu : la mère de ce Roy,

Ses tendres enfançons, les femmes misérables

De ceux qu'à son dessein il trouua secourables

Sont-elles pas encor' au pouvoir de mes mains?

Va t'en les deliurer aux Bourreaux inhumains.

Que du grand au petit toute la race meure.

Vn seul poinct m'en desplaist, c'est que leur nom demeure.

l'immole, chers amis, dessus vos froids tombeaux Ces victimes, au lieu de vaches et d'agneaux; Et si vous destournez le bel œil de vostre ame Sur mon esprit dolent que vostre perte entame. Tous morts vous priserez mon immortel amour. Qui parmi vostre cendre a choisi son seiour; Mon cœur tout soupirant de mortelle soutfrance. Respire désormais cette seule espérance.

CHŒVR.

» Rien n'est si fort à redouter » Que l'ame d'vn Prince élancée

» De cholere insensée :

» On ne la sçauroit arrester; » C'est comme un feu pris à l'amorce,

» Qui s'eschape de force.

» Le flot courroucé de la mer w En l'orage le plus horrible

» Est beaucoup moins terrible :

» Quoy qu'il menace d'abismer, » Souuent par le mesme naufrage,

» On échape sa rage.

» Mais quand l'on tombe à la merci » D'vn Prince embrasé de vengeance,

)i Vaine est toute espérance :

» De pardonner il n'a souci, » Sa cruauté desmesurée

» Est de sang altérée.

» Encor il ne luy suftit pas » Que celuy seulement endure

» Qui luy fait de l'iniure.

» 11 punit mesmc du trespas » Ceux qui n'estans en rieu coupables

» Seroient impunissables.

Tragédie. 19$

w Que peut mais la mère ou l'entant » Des fautes qu'vn tils ou qu'vn père

» A leur desceu veut faire?

» Aussi la lustice deffend, » Que l'vn pour l'autre se punisse;

» Tout le crime est au vice.

» Mais où la violence a lieu, » Règne l'austère tyrannie,

» Et Clémence est bannie.

» L'homme mortel ne craint plus Dieu, M Quand il se void craint de la terre,

» Soit par fraude ou par guerre :

!i Mais quand Dieu semble fermer l'œil » Aux maux dont il se contamine,

» 11 songe à sa ruine; » A son corps il dresse vn cercueil, » Et fait vn Enfer à son ame

» De glaçons et de flame.

STRATONICE

Et bien! nous en n^ourron; ce n'est point si grand cas.

Nos maris généreux ont ià passé le pas.

Libres ils sont allez, et l'ennemi nous traine;

Deuoient-ils pas aussi nous tirer hors de peine,

Et premier dessus nous esprouuer leurs couteaux.

Sans nous laisser aux mains de ces lasches Bourreaux?

T'abandonna)'-ie ainsi, peu fidèle Panthée,

Quand la palme de gloire à Sparte fut ostée.

Et quand son Roy fuyant des pieds et non du cœur,

De son Démon contraire esprouua la rigueur?

Toy me quittas deslors sans m'auoir aduertie,

Sans m'auoir résolue à telle départie

Dont ie cuiday mourir : mes parens rigoureux

Voyant que ie prenois vn dessein généreux

De t'aller rechercher, que ie te voulois suiure,

Toy qui me fais mourir pour m'avoir laissé viure,

M'esclairoient à toute heure, obseruoient tous mes pas,

Et seule vn seul moment ne m'abandonnoient pas.

» Que ne peut faire vue ame amoureuse et fidelle!

le rompis aisément cette prison nouuelle,

Et hardie à cheual sur la nuict ie montay.

Courant droit à Tenare où ie te r'acostay.

l'aimoy beaucoup mieux viure avec toy fugitiue, Que de viure sans toy misérable et chetiùe;

196 Les lacenes.

Et pource, ni les Hots non veus auparauant,

Ni les aspres rochers, ni les fureurs du vent,

Ne peurent m'arrester ; i'accompagnay ta fuite,

Jusqu'à tant qu'auec toy ie fusse ici réduite.

Aussi, l'eusse percé dix mille et mille morts,

Pour te ioindre, ô mon cœur, sur ces estranges bords.

Où i'ay tousiours senti mainte peine importune,

Mais ton amour vnique adoucit ma fortune,

Et te voir seulement me fut tant de plaisir,

Qu'en ces malheurs communs l'en soulay mon désir.

Cest exil, mais plustost liberté de mon ame, N'amortit de mon feu la plus petite lîame, Et ie croy que le tien par la mort dechassé. Dedans mon cœur encore est n'aguere passé. O bienheureux Amant de malheureuse Amante, Es-tu point affligé de ce qui me tourmente? Comme i'ay du regret de n'estre auecques toy? As-tu point de douleur de n'estre auecques nioy? Courage, ma chère ame, on nous remet ensemble; La vie nous sépare et la mort nous rassemble. Que si ce Roy bénin en son aspre rigueur N'esteignoit auiourd'huy ma vie et ma langueur, Pour voir bien tost ton œil l'Astre qui m'est propice, Moy-mesme de mes mains ie ferois cet office : » Mais se donner la mort ne se doit priser tant, » Comme la receuoir d'vn visage constant. Adieu, clartez du iour qui m'estes des ténèbres, Mon Soleil est couuert d'obscuritez funèbres. Et si, ie vois encore. Adieu, Soleil des Cieux, N'ayant plus ma lumière il ne me faut plus d'yeux.

CHŒVR.

Astres d'honneur et de beauté.

C'est vne estrange cruauté De faire éclipser vos lumières, Dont les rais sont plus esclatans Que celles-là des meilleurs temps, D'âge et non de clarté premières.

Las! par vn cruel accident L'Orient vous est Occident; Que vous lancez de viues flames Au poinct que vous vous esteignez; On plaint de ce que ne plaignez, O beaux Soleils des belles âmes.

Fort lamentable est vostre sort, Mais désirable est vostre mort :

Tragédie. 197

L'vn vous nuit, l'autre vous honore; Si l'vn vous fait de la douleur, L'autre prouue vostre valeur, Qu'à part soy nostre cœur adore.

Ces rares et hautes vertus Dont vos malheurs sont combatus, Font sécher les hommes d'enuie; Et si l'honneur ambitieux Les touche, ils aimeront bien mieux Vostre mort qu'ils ne font leur vie.

Vous deuiez viure sans tourment, Mais vous ne pouuiez autrement Entrer en nostre connoissance :

Par l'exemple que vous donnez En ces maux que vous soustenez, On apprend que peut la constance.

Vous faites paroistre aux humains Par le cœur au defFaut des mains Que vostre ame fidelle et sainte A prou de force et de vertu Pour rendre à vos pieds abatu Le monstre tremblant de la crainte.

O sexe foible; mais bien fort Puis Qu'il mesprise ainsi la mort.

Et qu il tient à si peu la vie !

II faut confesser librement.

Qu'en mourant ainsi constamment.

De mourir vous faites enuie.

Belles, vous n'auez point d'effroy Pour les menaces de ce Roy Qui sans cause aux Bourreaux vous liure; Mais on diroit voyant vos pas Marcher franchement au trespas.

Que vous estes lasses de viure.

Est-ce pour disputer le prix De la valeur à vos maris, Fidelles et constantes Darnes?

Ou par vos trespas bien-heureux Gagnant l'auantage sur eux, L'adiuger à l'honneur des femmes?

Et bien! nous vous donnon nos voix :

Car l'on a connu maintesfois La constance plus naturelle- Aux hommes qu'elle n'est à vous;

Les lacenes.

Et les surpassant ainsi tous,

Vostre gloire s'en fait plus belle.

Il iugera de mesme aussi,

Qui vous void sans peur ne souci

Cheminer à vostre suplice :

Nous vous eussion contemplé mieux,

Mais nous ne voulon de nos yeux

Fauoriser telle iniustice.

Ne vois-ie pas quelqu'vn reuenir deuers nous? Il nous peut tout conter. Amis, auancez-vous. » Ce qui dedans l'esprit pénètre par l'oreille » N'engendre au cœur de l'homme vue douleur pareille » A celle que nos yeux nécessitez de voir » Par leur raport certain y peuuent conceuoir.

MESSAGER

Patience admirable et digne de louange!

Exemple de courage, et certes bien estrange

En ce sexe tenu si capable d'effroy,

Que tout suiet de peur l'emporte hors de soy.

le vien d'y contempler tant et tant de constance,

Qu'à mes propres yeux mesme à peine ay-ie créance,

Et que ie sen mes sens de merueille abatus

En l'admirable obiet de ses rares vertus.

Celuy qui n'aura veu de si mortels spectacles,

Mais nommon les plustost des immortels miracles.

Les tiendra pour suspects; et la postérité

Donnera lieu de fable à cette vérité.

CHŒVR.

De grâce di nous donc cette chose incroyable.

SIESSAGER.

Vous me priez de faire vn récit lamentable,

le le feray pourtant; car vn acte si beau

Ne doit quand et les corps périr dans le toinbeau.

Par le vouloir du Roy les sergeans de lustice Menoient Cratesiclee et sa troupe au suplice; La femme de Panthee au milieu paroissoit, Et sur le demeurant de la teste croissoit, Semblable de façon, d'espaules et de face A la vierge des bois qui préside à la chasse. Cette chaste beauté la Reine suportoit.

Et de geste et de voix son ame confortoit, Quoy qu'elle ne fust point autrement estonnée Du suplice effroyable où elle estoit menée.

La pauurctte prioit les Bourreaux inhumains De commencer par elle; et leur ioignoit les mains

Tragédie. 199

Pour ne voir point mourir tout l'espoir de sa race, Disant que cela seul luy îiendroit lieu de grâce.

Ces Busires cruels en la place arriués Où sont les eschatî'auts assez haut esleuez, Sourds d'oreille et de cœur à ses iustes prières, Sur ses petits enfans iettent leurs mains meurtrières. Et deuant ses beaux yeux tous offusquez de pleurs, Fauchent d'vn fer cruel ce beau Printemps de Heurs : Le dur coup qu'en leurs corps frapa l'iniuste lame S'enfonça tellement au plus vif de son ame. Qu'à peine elle rendit ces mots articulez : Las! mes panures enfans, où estes-vous allez; Et puis soudain lascha de son triste courage \n amas de soupirs bruyans comme l'orage.

Or plaignant non pour elle, ains potu" eux seulement. Qu'elle auoit veu mourir si courageusement. Quand ce vint à son tour elle peignit sa face Non d'vne couleur morte, ains d'vne viue audace, Et la femme à Panthee enuelopa son corps. Duquel quand et le chef, l'ame vola dehors.

Puis à toutes faisant vn office semblable, Elle les void mourir d'vn courage admirable; La dernière à la fin soy-mesme s'acoustrant, Et nul trouble de l'ame à son front ne montrant, Fait naistre à qui la void si grande pitié d'elle, Que la cruauté mesme en seroit moins cruelle.

Raualant à ses pieds son long acoustrement, Le col blanc comme neige elle offre asseurément Au Bourreau tout sanglant qui lui tranche la teste, Voire et dedans la mort demeure si honeste. Qu'elle n'a point besoin que l'on couure autrement Les membres que chacun celé modestement.

CHŒVR.

» De là nous apprenon que contre toute rage

» La vertu se maintient sans endurer d'outrage.

» Soient tous les vents du monde émeus pour l'esbranler,

» On ne la voit iamais çà et là vaciller;

» Mais plus ferme qu'vn Roc elle est tousiours toute vue

» Aux orages diuers qu'apporte la fortune.

DAVID

DAVID

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