‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 49 sur 78 · DAVID, NADAB · texte numérisé non relu

DAVID, NADAB

DAVID

V volatje Démon qui possède mon ame Or me glace de crainte, or de désir m'enflame; O'vne diuerse trampe ainsi coulent mes iours, Tant ie me hay moy-mesme en aimant mes amours.

Au poinct que le Soleil ses rais nouueaux desserre

Sur les nouuelles tieurs qui tapissent la terre,

le sens mille soucis s'esclorre dans mon cœur

Au seul obiet d'vn œil trop doux en sa rigueur.

Q.uand la chaleur du iour à midi se r'enflame,

De mesme croist aussi la chaleur de mon ame :

Mais l'vne sur le soir va tousiours finissant;

Et l'autre par sa fin va sans fin renaissant. O Phebus, di-ie alors, tu vas finir ta tasche,

là tes cheuaux lassez vont prendre leur relasche,

Où mon trauail n'a cesse; et iamais le sommeil

Nulle liqueur d'oubli ne fait boire à mon œil.

La griffe d'vn Vautour deschire mon courage :

Lors que ie veux dormir il resueille sa rage.

Pour me faire passer entre dix mille ennuis

L'importune longueur des douloureuses nuits.

Aussi ià consommé de peines nompareilles,

Affoibli de langueurs et tout sèche' de veilles.

Les fleurs de mon visage ont perdu leur Printemps,

Et l'Hmer de mes iours arriue auant le temps :

Mes yeux tous embrasez d'ardantes estincelles

Font voir que mon cœur brusle en des fiâmes cruelles;

204 David.

Mon teint terni, liuide et iaunastrement blanc Montre que ie nourri du souffre dans le sang; Et que l'esprit mouuant au creux de mes artères Languit comme priué de ses forces légères; Que ma ceruelle est cuite, et que mes os cavez Ne sont comme ils souloient, de mouëlle abreuuez.

Qui me pourra connoistre en ce martyre extrême, Moy qui suis maintenant estranger à moy-mesme? Suis-ie ce grand Dauid appelé tant de fois Vn miracle de force, vn oracle de loix? Suis-ie ce grand Dauid qui presque dés l'enfance. Des Lions et des Ours surmontoy la puissance ? Suis-ie ce grand Dauid qui domia ce mutin. Ce contempteur de Dieu rempart du Philistin, Et qui brisa son chef et son impie audace De deux ou trois cailloux rencontrez sur la place ? Suis-ie ce grand Dauid dont la forte vertu Abatit Amalech tant en vain combatu ?

Suis-ie ce grand Dauid qui par sa renommée Sous le ioug de ses loix mist la terre Iduméer Suis-ie ce grand Dauid qui rechargea de fers Tous les princes d'Ammon aux armes bien expers ? Bref qui mena si mal les troupes Palestines, Que les armes tomboient des dextres plus mutines A l'effroyable bruit de mon nom redouté, Qui sans nul autre effort maint peuple a surmonté? Sans doute ie le suis : mais vn amour extrême Que seul ie ne puis vaincre ores m'oste à moy-mesme. le suis vrayment Dauid, mais mon cœur n'est plus tel, Que quand il aspiroit à l'honneur immortel. De lauriers verdoyans la teste ie m'ombrage, Mais la foudre d'amour me frape et me sacage, Me réduit tout en poudre au dedans de mon corps, laçoit qu'entier et sain ie reste par dehors.

Il me ressouuient bien et du lour et de l'heure. Et telle souuenance est cause que ie meure : Que le traict d'vn bel œil pénétra dans mon cœur, Y hst entrer l'Amour, et le rendit vainqueur. Le Soleil peu à peu retiroit sa lumière. Et la brune Vesper des Astres la courriere, Qui leur train inégal dans le Ciel auançoit, là sur nostre Orison à luire commençoit. Ainsi que le Destin à son vouloir me mené, Sur mon toict estendu seulet ie me pourmene, Où comme de mes yeux s'esloignoit le Soleil,

Tragédie. 20$

Vn autre s'y présente en beauté nompareil,

Bref tout semblable à luy quand il tire de l'onde

Son ieune front orné d'vne perruque blonde.

Il esclairoit dans l'eau, et d'un esclat glissant

La pointe de ma veuë alloit esblouissant,

Comme l'œil le plus ferme estant surpris s'estonne

A l'esclair trémoussant qui sur les eaux rayonne.

Dans le cristal coulant ores il s'allongeoit.

Or sous les tlots d'argent sa beauté se plongeoit;

Telle qu'en Orient on void la belle Aurore,

Au sortir de la mer mille trésors esclorre,

Et distiler du Ciel les perles de ses pleurs

Sur les herbes des champs et sur les tendres fleurs ;

le vey d'vn œil raui cette beauté plaisante

Tirer son chef luisant hors de l'onde luisante :

Vn humeur dégouttant de ses cheueux couloit.

Et par sa blanche peau goutte à goutte rouloit,

Les blondes tresses d'or en sa teste amassées,

Du nœud qui les serroit çà et là délassées,

Par son col blanchissant vaguoient folastrement.

Et le mignard Zephir les crespoit lentement ;

On eust lugé de voir les ondes de Pactole

launes de leurs sablons, batre la riue mole.

là mon esprit surpris dedans ce rhé mignard Commandoit à mes yeux d'y ficher le regard. Alors qu'Aigles d'amour ils tournent la paupière Sur deux astres iumeaux tous pareils de lumière. Comme si le Soleil à l'œil ne se fait voir. Aucun visible obiet il ne peut receuoir : Aussi sans leurs rayons luisans à mon courage le n'eusse aimé les traits de ce rare visage, Ni ce teint aussi clair qu'vn miroir radieux. Qui par tro]) de clarté perd la force des yeux.

Lors ie deuins .\mant de cette belle Arnante; Et comme au doux Printemps sur le haut Erimante, Ou sur le froid Riphee on void dissoudre en eaux Les neges que l'Hiuer y tasse par monceaux; le senti s'escouler la glace de mon ame. Sous le feu doux-cuisant de sa iumelle flame, Qui demeurant tousiours dans les flots allumé, lallissant hors des flots m'a le cœur consommé.

Mes sens tous assoupis d'vne humeur letargique Languissoient comme attains par vn charme magique : le mouru pour la voir, et pour ne la voir pas Vn moment m'aporta mille cruels trespas.

Ile;

206 David.

le me dis à moy-mesme, elle n'est point morte

Vne iille d'Adam seroit-elle si belle?

C'est quelque Ange des cieux qui se transforme ainsi,

Pour combler mon esprit d'amour et de souci.

Si ce n'en est point vn, c'est quelque grâce aimable

A qui la beauté mcsme est seulement semblable.

Discourant en ce poinct dans mon cœur tourmente, le me sens dérober ma chère liberté, Mon foye est transpercé d'vne incurable attainte; Depuis ie n'ay plaisir qu'à soupirer ma plainte. Que n'ay-ie fait, ô Dieu ! pour m'arracher du cœur La pointe de ce trait qui cause ma langueur? Mon ame n'en peut plus, tant elle est atl'oiblie. C'est force, pour l'amour il faut que ie m'oublie, Et que de mon Estât l'abandonne le soin. Adieu, braues desseins, ie.vous reiette au loin; Je quitte le souci de sceptre et de couronne. A toi seule, mon cœur, désormais ie me donne, Ton amour est ma vie, et sans elle ie croy, Que ie cesseroy d'estre, ou de n'estre plus moy. Mais voy-ie pas quelqu'vn qui deuers moy s'adresse ? C'est sans doute Nadab, il a veu ma maistresse, le vay parler à luy. Et qiii te mené ici ?

NADAB

C'est vostre Bethsabée; elle a bien du souci.

DAVID

Au comble de son heur est-elle mescontente?

NADAB

Elle est grosse sans doute, et ce poinct la tourmente.

le suis allé tantost exprès la visiter;

Comme elle m'aperçoit elle se vient ietter

A mes pieds toute en pleurs et toute escheuelée :

Fort troublé de la voir en ce poinct désolée,

le demandoy pourquoy ces larmes s'espandoient?

Ses yeux et ses soupirs sans plus me respondoient :

Car son cœur gémissant estoit si gros d'orage.

Qu'à peine ce propos peut auoir le passage :

Secours, mon cher Ami : si iamais l'amitié

Trouua place en ton ame, vse-moy de pitié,

Car si tu ne resouls de m'estre secourable,

le veux chasser l'esprit de ce corps misérable.

Va t'en donc de ce pas prier Sa Maicsté

De me garder l'honneur pour me l'auoir osté.

Coniure son amour par la secrette couche

Complice des baisers qu'il reçoit de ma bouche.

Tragédîe. 207

Las, voy ce ventre enflé de son germe Royal, là prest de m'accuser à mon espoux loyal.

Me proférant ces mots les larmes par la face Luy roulent dans le sein d'vne glissante trace; Mais ces larmes encor qui luy broûilloient les yeux Les faisoient à mon gré plus doux et gratieux; le croy qu'vn Tigre fier auroit eu pitié d'elle, La voyant en ce'dueil si pitoyable et belle : Ne la laissez donc plus en pleurs se consommer, » Qui fait souffrir du mal n'est iugé bien aimer.

DAVID

O nouuelle fascheuse! Et que me faut-il faire? Auiourd'huy le destin m'est vrayment trop contraire ! Ce déboire d'amour est bien aigre à mon goût! l'ay besoin de remède et l'ignore du tout. le me tourne en tous sens, ma peine est inutile, Mon désir est bien fort et mon discours débile. Si ie fais vn dessein cent autres le deti'ont : La mer de mes pensers n'a ne riue ne fond.

NADAB

O le digne suiet de si grand fascherie ! Mande moy seulement ton corrival Vrie; Si tost, tu le verras, qu'il sera de retour, Ressentant son courage espoinçonné d'amour, 11 descendra chez luy pour embrasser sa femme : De ce larcin d'amour couurant tout le diffame.

DAVID

Ce conseil me plaist fort : mais nul mieux que l'autheur

N'en peut à mon aduis estre l'exécuteur;

Et si tu Tentreprens rien plus ne m'en empesche.

NADAB

A la bonne heure, soit, dressez moi ma depesche.

CHfEVR.

HERCVLE auoit vaincu les monstres de la terre ; Tout ce qui luy tist teste il le peut surmonter: Mais s'il fut indomptable au milieu delaguerre, Au milieu de la paix vn œil le sçeut donter. » Amour n'est qu'vn enfant, mais sa puissance est grande- » C'est vn aueugle Archer, mais il vise fort bien : » C'est le plus grand des Rois puis qu'aux Rois il command', » Et que de son seruage il ne s'exempte rien.

» Dans les fleurs de beauté les serpens il nous cache; » Celuy qui les manie esprouue leur rigueur.

2o8 David.

» La rose du plaisir délaisse à qui l'arrache

» Son espine poignante au plus profond du cœur.

» L'amour dans les douceurs confit son amertume, » Du miel des voluptez il destrempe son riel, » Il trompe qui le suit : c'est tousiours sa coustume » De donner vn Enfer quand il promet le Ciel.

» Tant plus il fait pleurer et tant plus il enflame, » Et tant plus il entlame il contraint larmoyer; » Aussi son fou gelant ne sçauroit brusler 1 ame, » Et ses pleurs enflammez ne la sçauroient noyer.

M II met l'oser au front et la crainte au courage; )i II fait désirer tout pour en fin n'auoir rien : » Il promet du proht et cause du dommage, » Mais quoy qu'on le connoisse il passe pour du bien.

» Tantost en nos desseins il nous donne asseurance, » Faisant tout espérer d'vn courage hautain ; » Et puis en desespoir change nostre espérance, » Rendant le bien douteux et le mal tout certain.

» Mais encor' pour cela nul ne se peut défendre » Contre cet ennemi qui trouble son repos. » Comme au bois l'artuson du bois mesme s'engendre, » De nous-mesme en nous-mesme il est par nous esclos.

» Cependant que le sang ruisselle dans nos veines, » Et qu'vn esprit bouillant agite nostre corps, » Nostre cœur est suiet aux passions humaines, » Qui s'attachent plus ferme aux courages plus forts.

Dauid en seruira d'assez notable exemple. Rien que l'honneur iadis ne l'alloit eschauffant, Et voici maintenant qu'à sa honte on contemple Le vice triompher d'vn Roy si triomphant.

lamais le Philistin en armes redoutable, Ni l'Ammonite fier n'esbranla sa vertu; A soy-mesme il estoit tant seulement domptable; Ou plustost à ces yeux dont il est abatu.

)) L'amour vainc tout le monde et demeure in-uincible, » Fuy tant que tu voudras tu ne peux l'euiter, » Oui ne le sentiroit ne seroit point passible; » Mais il est fol aussi qui s'y laisse emporter.

Tragédie.

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